‹ Œuvres complètes de Bourdaloue, de la Compagnie de JésusChapitre 17 sur 79 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

N'en doutez point, Mesdames, la nécessité de ces pauvres nouvellement convertis, est très-pressante; et si l'on ne pourvoit à leurs besoins, il est évident qu'ils doivent bientôt tomber dans l'extrême misère : pourquoi? En voici la preuve sensible; c'est qu'ils n'ont plus les secours qui les faisaient autrefois subsister. Dès-là donc que vous ne suppléerez pas à ce qu'ils ont perdu, ou, pour mieux dire, à ce qu'ils ont volontairement quitté en se réunissant à l'Eglise , quelle sera leur ressource et qui les soutiendra? Je m'explique, et faites, s'il vous plaît, à ceci une sérieuse réflexion.

Car tant que la religion a été tolérée , et qu'ils ont vécu dans l'Eglise protestante, ils y étaient assistés, et bien assistés. On ne les voyait point alors s'adresser à nous; ils ne venaient point nous exposer leur pauvreté; ils ne nous faisaient point entendre leurs gémissements et leurs plaintes : marque infaillible qu'ils ne souffraient pas, et qu'ils trouvaient même saris peine, parmi leurs frères, ce qui suffisait à leur condition et à leur état. En effet, la pauvreté, parmi nos hérétiques, n'était ni négligée, ni délaissée. II y avait entre eux, non-seulement de la charité, mais de la police et de la règle dans la pratique de la charité. C'était pour eux un devoir de secourir les pauvres dans leurs maladies, de les retirer de la mendicité : de procurer des places à ceux qui pouvaient servir, de l'ouvrage à ceux qui ne pouvaient s'aider eux-mêmes, ni s'appliquer; de n'oublier personne, et de veiller sans exception sur tout le troupeau. Soyons de bonne foi , et ne leur refusons point la justice qui leur est due. Rendons -leur là-dessus le témoignage qu'ils ont mérité, et qu'on leur a souvent rendu. Reconnaissons que sur ce point nous n'avons rien à leur reprocher, et souhaitons que sur cela même ils n'aient de leur part nul reproche à nous faire.

Voilà, dis-je, comment leurs pauvres étaient traités. Mais depuis

que ces pauvres, renonçant à l'erreur qui les séduisait, se sont soustraits à la conduite dés faux pasteurs qui les égaraient; depuis qu'ils sont sortis de leurs mains pour se jeter dans les nôtres , et que du sein de l'hérésie ils ont passé dans le sein de la vraie Eglise, de quel œil dé^^ormais les regarde tout le parti qu'ils ont abandonné? On les dénonce aux assemblées comme des déserteurs, on les elFace du nombre des frères , et on ne les compte plus dans le consistoire que pour des apostats et des excommunies : on ne leur donne plus de part aux distributions, et on leur retranche tout ce qu'ils recevaient. Bien loin de s'intéresser pour eux et de leur continuer les mêmes gratifications, peut-être au fond de l'âme se réjouit-on de les voir dans la souffrance et dans la disette, et peutêtre en triomphe-t-on. Ainsi donc, de ce côté-là, restent-ils sans espoir; et ces sources, auparavant si abondantes, se sont tout à coup desséchées, et ont tellement tari à leur égard , qu'ils n'y peuvent plus rien puiser. D'autant plus dignes de notre piété et de notre zèle, que c'est par esprit de religion et pour se joindre à nous qu'ils se sont privés de ce soutien , et qu'ils ont fermé les yeux à toutes les considérations humaines qui les pouvaient retenir.

Mais dn reste. Mes lames, en faisant ce sacrifice, à quoi se sontils attendus, et à quoi ont-ils dû s'attendre? Ils ont cru que votre charité les dé-iommagerait de leur perte. Ils se sont pt-isuadcs que dans le parti de la vérité qu'ils embrassaient, il y aurait des âmes aussi tendres et aussi secourables que dans celui de l'erreur dont ils se détachaient. Us se sont promis que, devenant par une étroite alliance nos amis, nos frères, les membres du même corps, nous ne leur refuserions pas les devoirs de l'amitié, de l'hospilcilité, de la proximité, d'une sainte fraternité. Que priant devant les mêmes autels que nous, participant aux mêmes mystères que nous, mangeant avec nous le même pain céleste, et usant du même aliment spirituel à la même table, qui est la table de Jésus-Christ, on ne les laisserait d'ailleurs ni manquer de la nourriture ordinaire, ni languir dans un triste abandonneraent. Que Dieu penserait a eux, et que cette Eglise catholique dont on leur disait tant de merveilles : Glorwsa dicta siint de te, civitas Dei (Psalm. 86) ; que cette Eglise, à qui ils recouraient comme à leur mère, et qui les admettait parmi ses enfants , ne serait pas insensible à leur indigence , et ne les verrait pas périr sans prendre de justes mesures pour la conservation de -eur vie. Telle a été leur attente; et dans cette confiance, ils ont franchi le pas ; ils ont rompu les liens les plus forts, qui depuis de longues années les arrêtaient; ils n'ont écouté ni les sentiments de la nature , en s'éloignant de leurs proches , ni la voix de leurs ministres, dont ils ont également méprisé et les menaces et les promesses , et les invectives et les offres. Ils nous ont tendu les bras , et nous les avons reçus. Dans un premier mouvement, nous leur avons témoigné la même joie que le bon pasteur marqua à tous ses voisins lorsqu'il eut ramené sa brebis : Congratulamini mihiy quia inve7ii ovem qiiœ pcrierat {Luc. \b).

Mais e:i quel deuil doit se tourner pour eux cette courte joie, si de notre part ils demeurent sans assistance? N'ayant plus rien de ce qu'ils avaient , et ne trouvant rien chez nous de ce qu'ils es-

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péraient, ne seront-ils pas dans un délaissement absolu? Quand les Israélites se virent engagés sous la conduite de Moïse et d'Aaron, dans une terre aride et déserte, et qu'ils se sentirent pressés de la faim, il s'éleva parmi celte innombrable multitude d'hommes, de femmes, d'enfants, un murmure général contre leurs conducteurs et contre le Dieu même d'Israël. Où sommes-nous, s'écrièrent-ils, et en quel pays nous a-t-on l'ait venir? Du moins en Egypte nous avions du pain en abondance : Comedehamus panem in saturitate (Exorl. 16). Je sais, Mesdames, que ce murmure des Israélites était injuste et trop précipité. C'est pour cela qu'ils en furent punis, et que Dieu en tira une si prompte et si rigoureuse vengeance. Mais lorsque tant de nouveaux fidèles resteront parmi nous dans l'oubli, et qu'ils y seront dépourvus de toute? choses, n'auront-ils pas droit de se plaindre ; et que leur répondrons-nous quand ils nous diront : Comedehamus panem in saturitate; Rien ne nous manquait où nous étions : on nous recherchait, on nous entretenait. Vous nous avez appelés, vous nous avez invités à vous suivre; vos prédicateurs , vos pasteurs , toutes les puissances ecclésiastiques et Pé julières nous ont pressés là-dessus , et l'ait des instances auxquelles nous n'avons pu résister. Nous nous sommes rendus, nous sommes venus, nous voici , et chacun semble nous méconnaître, chacun se retire de nous? Que sera-ce quand ils le diront à Dieu : Comedehamus panem in saturitate; Hé! Seigneur nous avons éprouvé les effets de votre providence , tandis que nous marchions hors de vos voies. Nous yavez-vous attirés pour nous donner la mort?

Non, Mesdames, ce n'est point ainsi que Dieu- l'a prétendu. Ce serait une honte, et pour son service, et pour son Eglise. L'honneur de l'un et de l'autre demande qu'on n'y trouve pas moins d'avantage, pas moins de douceur, pas moins de charité, que dans de fausses religions et dans des sectes formées contre lui. Si donc il est touché des murmures qu'il entendra, et si ces murmures excitent sa colère, ce rie sera pas tant à l'égard de ceux qui les feront, que de ceux qui les causeront. Il pardonnera aisément à des malheureux trompés dans leurs espérances, accablés de leurs peines , incertains de leur sort, également troublés et de la vue du passé, et du sentiment des misères présentes, et de la crainte des maux à venir. Mais sur qui il exercera sa justice avec plus de sévérité , c'est sur vous-mêmxes : pourquoi? parce que c'est vous qui les aurez réduits en ces tristesses profondes et en ces dé>olations, vous qui aurez été le sujet et l'occasion de ces plaintes amères et de ces révoltes, vous qui aurez renversé les desseins delà Providence, qui aurez déshonoré l'Eglise de Jésus-Christ, et donné à l'hérésie une espèce de supériorité et d'ascendant.

Car quelles seront les railleries et les insultes des hérétiques opiniâtres et endurcis, lorsqu'ils verront le déplorable état de ces troupes de catholiques tout récemment entrés dans l'Eglise, après s'être séparés d'eux? N'auront-ils pas lieu en apparence de leur dire ce que Moïse disait avec vérité aux Juifs incrédules et n belles : Vhi sunt dii , in quihus hahehant fiduciam (Deut. 32)? Où sont donc vos appuis? où sont ces bénédictions du ciel, dont on vous répondait avec tant d'assurance, et sur quoi vous faisiez tant de

fond? où sont ces âmes charitables, ces protecteurs puissants et vigilants, ces patrons qui devaient vous secourir en tout et ne vous renvoyer jamais les mains vides? qu'ils paraissent, et qu'ils vous soulagent au moins en de si fâcheuses extrémités : Surgant, et opitulentur vobis , et in necessitate vos protegant (Deut. 32). Or, ces outrages, Mesdames, ne retomberont-ils pas sur toute l'Eglise, et n'en serez-vous pas responsables à Dieu?

Mais le nombre de ces convertis est trop grand. Trop grand , Mesdames, ah! le peut-il être trop? le pouvez-vous penser? le devez-vous? Et qu'y a-t-ilà souhaiter davantage, que de le voir croître sans cesse et d'être tous rassemblés, selon le désir du Fils de Dieu, dans une même bergerie et sous un même pasteur? Et fiet unum ovile et unus pastor (Joan. 10). Le nombre de ces pauvres est grand : c'est pour cela que vous devez augmenter vos soins; c'est pour cela que vous ne devez pas vous contenter de vos aumônes ordinaires ; c'est pour cela que vous ne devez pas seulement y employer tout le superflu de votre état, mais quelque chose du nécessaire. Disons la vérité : le nombre ne serait pas trop grand , si chacune faisait son devoir, et donnait à proportion de ses forces. Il n'est donc trop grand , que parce que plusieurs ne veulent rien contribuer, ou ne veulent pas assez contribuer.

Mais les tenips sont difficiles : j'en conviens; mais après tout, Mesdames, ne m'obligez pas à réluler cette objection, toute spécieuse qu'elle est, par des preuves qui vous convaincraient et qui vous confondraient. Car ce sont des arguments pris de vous-mêmes, de votre propre exemple, de vos dépenses les plus communes dont nous sommes témoins , et dont nous gémissons. Quoi qu'il en soit, et quoi qu'il y ait à prendre sur vous, vous n'en ferez jamais tant pour bien accueillir ces généreux prosélytes, qu'ils en ont fait pour parvenir jusqu'à nous et pour vaincre tous les obstacles qui s'opposaient à leur réunion. Combien se sont arrachés par une sainte violence d'entre les bras de leurs parents qui les baignaient de leurs larmes et qui leur perçaient le cœur des cris les plus douloureux? combien ont abandonné leurs héritages et ont mieux aimé se mettre au hasard d'une ruine entière, que de s'obstiner contre la lumière qui les éclairait et contre la grâce qui les pressait? Que leur courage vous anime ; que leur désintéressement vous instruise : mais surtout ayez égard à leur salut éternel; et souvenez-vous qu'en les assistant dans leurs besoins, vous les confirmerez par voire charité dans la foi , et vous achèverez leur conversion, comme je vais vous le montrer dans la seconde partie.

SECONDE PARTIE

Toute conversion, même sincère, n'est pas, Mesdames, dans le sens que je l'entends, une coriversion parfaite ; et je n'appelle conversion parfaite, que celle où l'àme demeure bien affermie, sans être sujette à ces incertitudes qui rendent sa foi chancelante , ni à ces retours qui l'entraînent dans ses premiers égarements, et détruisent en elle l'œuvre de Dieu. Suivant ce principe, nous pouvons dire : que s'il y a beaucoup de catholiques nouvellement convertis, il y en a peu en qui la foi ne soit encore faible, et dont on ne doiv«

craindre de scandaleuses rechutes. Il est donc d'une extrême conséquence de les fortifier et de nous les attacher si étroitement, que rien ne puisse les rengager dans leurs anciennes erreurs, ni les détourner du droit chemin où la miséricorde du Seigneur les a conduits. Que faut-il pour cela? gagner leur esprit et leur cœur : leur esprit, en leur persuadant toujours de plus en plus la vérité de notre religion ; leur cœur, en les atfectionnant à cette même religion et la leur faisant aimer. Or, l'un et l'autre, Mesdames, dépend de vous , et sera le fruit de votre zèle pour eux et pour tout ce qui les concerne. Voici comment : écoutez-le, s'il vous plaît.

Car, je soutiens d'abord que vous ne leur ferez jamais mieux connaître la vérité de notre religion que par la charité qui s'y pratique , puisque la charité est la marque la plus certaine de la sainteté , et que la sainteté est un des plus favorables préjugés de la vérité. Je ne prétends pas néanmoins que ce soitlà le seul motif de leur créance. On sait assez que toutes les hérésies ont affecté l'éclat des bonnes œuvres et d'une charité fastueuse. On ?ait que saint Augustin, pour cela, voulait qu'on jugeât des personnes par la foi , et non de la foi par les personnes. Mais quand , aux autres motifs, la charité se joint, une charité bienfaisante, une charité prévenante, une charité toujours vigilante et constante, c'est ce qui achève de déterminer les esprits et de les fixer. Aussi est-ce cette charité envers les pauvres, qui si longtemps a donné du crédit à la religion prétendue réformée. Ce n'était pas une preuve suffisante pour elle , parce que ce n'était pas une preuve entière et complète; mais enûn celte preuve, quoique suspecte de sa part, ne laissait pas de faire impression et de lui attirer une infinité de sectateurs. C'était un faux métal , mais qui frappait les yeux; et ces pauvres dont vous êtes présentement chargés, n'étaient la plupart retenus que par là , et n'avaient point de plus puissante raison qui les convainquît.

Ainsi , Mesdames , pour se conformer à leurs dispositions , il faut maintenant que vous les détrompiez de la fausse opinion où l'on s'étudiait à les élever : que de toutes les religions , il n'y avait que la protestante qui s'intéressât pour les pauvres. Il faut que vous leur fassiez voir, qu'entre les autres prérogatives de la religion catholique, elle a encore celle-ci, d'être la plus compatissante et la plus miséricordieuse. On prépare des missions oour leur instruction , et je ne puis assez louer un dessein si digne du zèle apostolique. Mais du reste, il faut, avant toutes choses, que vous soyez vous-mêmes leurs missionnaires : par où? par vos libéralités. Car^ pour appliquer ici la parole de saint Paul : Poiùs qiiod animale^ deindè quod spirituale (i. Cor. 15); Le temporel ouvre la voie au spirituel, et c'est un des préparatifs les plus efficaces. Voilà ce qui conciliera aux ministres du Seigneur l'attention de ces nouveaux disciples ; voilà ce qui donnera de la force à leurs paroles et ce qui appuiera leurs prédications. Quand ces pauvres que l'Eglise a recueillis dans son sein , verront des dames de qualité les rechercher elles-mêmes , les visiter, les encourager, les aider, c'est ce qui les touchera. Ils concluront qu'une religion qui inspire une charité si pure, n'est point si affreuse que leurs ministres la leur dépeignaient».

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