PREMIÈRE PARTIE
Pour corriger un désordre, il faut d’abord s’appliquer à le connoitre ; et pour le connoître , il en faut chercher et découvrir le principe. Jeparle ici, Chrétiens, d’un homme du monde, qui vit dans un profond oubli de Dieu , qui semble avoir secoué le joug de Dieu , qui s’est fait comme une habitude et unétat deserendreindépendantdeDieu ; enfin, qui, sans se déclarer néanmoins ouvertement , mais par la malheureuse possession où il s’est établi d’agir selon son gré et en libertin, est devenu, si j’ose m’exprimer ainsi , un déserteur, ou si vous voulez, un apostat de la providence de Dieu : conduite la plus déplorable , mais effet le plus commun de la dépravation du siècle. Je veux vous en faire voir le déréglement, et voici comment je le conçois. Quiconque renonce à la providence, et veut se soustraire à l’empire de Dieu , ne le peut faire qu’en l’une ou en l’autre de ces deux manières ; savoir, par un esprit d’infidélité , parce qu’il ne reconnoît pas cette providence , et qu’il ne la croit pas ; ou par une simple révolte de cœur, parce qu’en la
croyant même , et en la supposant , il ne veut pas se soumettre à elle. Or examinons ces deux principes , et voyons dans lequel des deux l’aveuglement de l’impie est plus grossier et plus criminel.
Si c’est par un esprit d’infidélité, et parce qu’il ne croit pas la providence, je vous demande quel désordre est comparable à celui-là : de ne pas croire, ce qui est sans contestation la chose non-seulement la plus croyable, mais le fondement de toutes les choses croyables? de ne pas croire ce qu’ont cru les païens les plus sensés, par la seule lumière de la raison : de ne pas croire ce qu 'indépendamment de la foi nous éprouvons nous-mêmes sans cesse , ce que nous sentons, ce que nous sommes forcés de confesser en mille rencontres, par un témoignage que nous arrachent les premiers mouvemens de la nature : mais surtout de ne pas croire la plus incontestable vérité, par les raisons mêmes qui l’établissent, et qui seules sont plus que suffisantes pour nous en convaincre. Or tel est l’état du mondain qui ne veut pas reconnoître la providence. Suivons ceci de point en point , et instruisons-nous.
Car le mondain s’aveugle , dit saint Chrysostôme, dans la source même des lumières, qui est l’être de Dieu , puisque la première et la plus immédiate conséquence qui se tire de letre de Dieu, ou de l’existence de Dieu , c’est qu’il y a une providence. D’où il s’ensuit qu’en renonçant à cette providence.
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ou bien il ne connoît plus de Dieu : affreuse impiété ! ou bien il se fait un Dieu monstrueux, c’està-dire, un Dieu qui n’a nul soin de ses créatures; un Dieu qui ne s’intéresse, ni à leur conservation, ni à leur perfection ; un Dieu qui n’est ni juste , ni sage, ni bon , puisqu’il ne peut rien être de tout cela sans providence. De là il se réduit , ajoute saint Chrysostôme , à être plus que païen dans le christianisme ; ou , tout chrétien qu’il est , à prendre parti avec ce qu’il y a eu dans le paganisme de plus vicieux et de plus corrompu. Car à peine s’estil trouvé des sectes païennes qui aient nié la providence , ou qui en aient douté , sinon celles qui , par leurs abominables maximes , portoient les hommes aux plus infâmes excès et aux plus sales voluptés; celles pour qui il étoit à souhaiter qu’il n’y eût dans le monde ni Dieu , ni loi , ni châtiment , ni récompense , ni providence , ni justice.
Ce n’est pas assez : comme le mérite de la foi est de nous faire espérer contre l’espérance même. Contra spem in spem;' le crime du mondain sur le sujet de la providence , est de se rendre incrédule et insensé contre sa raison même. Car enfin le mondain lui-même, suivant le seul instinct de sa raison, admet, sans l’apercevoir, une providence à laquelle il ne pense pas. Comment cela? Je m’explique. Il croit qu’un état ne peut être bien gou- 1 Rom. 4-
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verné que par la sagesse et le conseil d’un prince; il croit qu’une maison ne peut subsister sans la vigilance et l’économie d’un père de famille ; il croit qu’un vaisseau ne peut être bien conduit sans l’attention et l’habileté d’un pilote : et quand il voit ce vaisseau voguer en pleine mer, cette famille bien réglée, ce royaume dans l’ordre et dans la paix, il conclut , sans hésiter, qu’il y a un esprit , une intelligence qui y préside. Mais il prétend raisonner tout autrement à l’égard du monde entier; et il veut que, sans providence, sans prudence, sans intelligence, par un pur effet du hasard, ce grand et vaste univers se maintienne dans l’ordre merveilleux où nous le voyons. N’est-ce pas aller contre ses propres lumières, et contredire sa raison ? Ajoutez les preuves sensibles et personnelles que le mondain, sans sortir hors de lui-même , trouve dans lui-même ; mais sur lesquelles son obstination l’aveugle et l’endurcit. Car il n’y a point d’homme qui, repassant dans son esprit les années de sa vie, et rappelant le souvenir de tout ce qui lui est arrivé, ne doive s’arrêter à certains points fixes, je veux dire à certaines conjonctures où il s’est trouvé, à certains périls d’où il est échappé, à certains événemens heureux ou malheureux , mais extraordinaires et singuliers, qui l’ont surpris et frappé, et qui sont autant de signes visibles d’une providence. Or, si cela est vrai de tous les hommes
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sans exception, beaucoup plus encore l’est— il de ceux qui font quelque figure dans le monde , de ceux qui ont part aux intrigues du monde, de ceux qui entrent plus avant dans le commerce et dans le secret du monde; et plus enfin de ceux qui vivent dans le centre du monde, qui est la cour. Car qu’est-ce que le monde? disoit Cassiodore , sinon le grand théâtre et la grande école de la providence , où , pour peu qu’on fasse de réflexion , l’on apprend à tousmomens qu’il y a dans l’univers une puissance et une sagesse supérieure à celle des hommes, qui se joue de leurs desseins, qui ordonne de leurs destinées, qui élève et qui abaisse, qui appauvrit et qui enrichit, qui mortifie et qui vivifie, qui dispose de tout comme l’arbitre suprême de toutes choses. Il n’y a donc point d’hommes dans le monde, qui, selon les règles ordinaires, dussent croire d’une foi plus ferme la providence , que ceux qui se piquent d’avoir la science du monde etd’être les sages du monde; mais par un secret jugement de Dieu , il n’y en a point qui soient communément plus infidèles touchant la providence, et qui semblent plus la méconnoitre. Et comme il n’y aura jamais d’homme sur la terre, et qu’il n’y en a jamais eu à qui il eût été moins pardonnable de former quelque doute sur la providence, qu’au patriarche Joseph , après les miracles éclatans que Dieu avoit opérés dans sa personne ; aussi ces pré-
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tendus sages du monde sont-ils plus coupables en rejetant la providence, de refuser à Dieu l’hommage d’un attribut dans la connoissance duquel Dieu prend plaisir, pour ainsi dire , à les élever.
Leur aveuglement va encore plus loin , et il consiste en ce qu’ils ne veulent pas rendre librement et chrétiennement à la providence un aveu qu’ils lui rendent souvent par nécessité, ou plutôt par emportement de chagrin et de désespoir. Car prenez garde, Chrétiens : ce mondain qui oublie Dieu et la providence, tandis qu’il est dans la prospérité et que tout lui succède selon ses désirs, est le premier à murmurer contre cette même providence et contre Dieu, quand il lui survient une disgrâce qu’il n’avoit pas prévue : comme si c’étoit un soulagement pour lui d’avoir à qui s’en prendre dans son malheur, il en accuse Dieu; et par lu Plus étrange contradiction , il l’attribue à cette providence même qu’il nioit par une iière et °rgueilleuse impiété. Or qu’y a-t-il de plus bizarre qu^ je ne voul°ir pas reconnoître une providence Pour 1 tii obé>r et pour se conformer à elle , et d’en recomï°ltre une pour l'outrager? Voici quelque choSe €5*»core dep!us surprenant : c’est que souvent le lu)*» rti*1 veut douter de la providence par les ra*sou e> mêmes qui prouvent invinciblement la prov,denc^ et tll“ seules devroient suffire pour la lui persu;,<der. Car sur quoi fonde-t-il ses doutes tou-
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chant la providence d’un Dieu? sur ce qu’il voit le monde rempli de désordres. Et c’est pour cela meme, dit saint Chrysostdme, qu’il doit conclure nécessairement qu’il y a une providence. En effet, pourquoi ces désordres dont le monde est plein , sont-ils des désordres, et pourquoi lui paroissentils désordres, sinon parce qu’ils sont contre l’ordre et qu'ils répugnent a l’ordre? Or qu’est-ce que cet ordre auquel ils répugnent, sinon la providence? Il se fait donc une difficulté de cela même qui résout la difficulté, et il devient infidèle par ce qui devoit affermir sa foi. Mais s’il y avoit, dit-il, une providence, arriveroit-il dans la société des hommes tant de choses dont les hommes euxmemes sont scandalises ? Et moi je réponds i mais de ce que les hommes eux- mêmes en sont scandalisés, n’est-ce pas une preuve authentique de la providence , qui ne permet pas que ces choses soient autorisées, et qui veut pour cela que parmi les hommes elles passent et qu’elles aient toujours passé pour scandaleuses? Si les hommes ne se scandalisoient plus de rien , c’est alors qu’on pourroit peut-être douter qu’il y eût une providence, et que peut-être l’impie pourroit dire dans son cœur, qu’il n’y a point de Dieu. Mais tandis qu’on se scandalise de l’insolence du vice, tandis que la censure même du monde condamne le libertinage, tandis qu’on abhorre l’im- \ Carême, u. 20
îi. Au
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piété, tandis que la haine publique s’élève contre l’iniquité, la providence est à couvert, et rien de tout cela ne prévaut contre elle. Or on se scandalisera toujours de tout cela , parce qu’il y aura toujours un Dieu et une providence. 11 est vrai : on commettra dans le monde des crimes honteux, des perfidies noires , des trahisons lâches. Mais ces crimes ne seront honteux, que parce qu’il y a une providence qui y attache un caractère de honte et qui nous le fait voir; ces perfidies ne seront détestées comme perfidies , que parce qu’il y a une providence qui fait aimer la bonne foi ; ces trahisons né seront réputées lâches , que parce qu’il y a une providence qui met en crédit l’honneur et la probité. On fera des actions dont on rougira , qu’on se reprochera, qu’on désavouera : mais ces désaveux, ces remords, cette confusion, seront dans ces actions-là mêmes autant d’argumens en faveur de la providence. Au contraire, quel avantage contre elle l’impie ne tireroit-il pas, si l’on ne les désavouoit plus, si l’on ne s’en cachoit plus , si l’on n’en rougissoit plus? Voilà le désordre de celui qui renonce à la providence par un esprit d’incrédulité.
Mais supposons qu’il le fasse sans préjudice de sa foi , et par une simple révolte de cœur : autre désordre encore moins soutenable, de croire une providence qui préside au gouvernement du monde, et de ne vouloir pas se soumettre à elle, de ne
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vouloir pas se régler par elle ni agir de concert avec elle ; d’être assez téméraire, ou plutôt assez insensé , non-seulement pour affecter de s’en rendre indépendant , mais pour prétendre arriver malgré elle aux fins qu’on se propose, et venir à bout de ses entreprises par d’autres moyens que ceux qu’elle a marqués. Tel est néanmoins le désordre où conduit insensiblement l’esprit du monde. En croyant même une providence , on vit dans le monde comme si l’on ne la croyoitpas. Car on croit une providence (appliquez-vous, mon cher Auditeur, et reconnoissez-vous ici), on croit une providence, et toutefois on agit dans les affaires du monde avec les mêmes inquiétudes , avec les mêmes empressemens, avec les mêmes impatiences, avec le même oubli de Dieu dans les succès, avec le même abattement dans les afflictions , avec la même présomption dans les entreprises, que si cette providence étoit un nom vide et qu’elle ne décidât de rien, ni nVùt part à rien. En effet, si la foi de la providence entroit dans la conduite de notre vie autant quelle y devrait entrer, c’est-àdire, si nous ne perdions jamais cette providence de Vue, et si chacun de nous ne se regardoit que comme un sujet né pour exécuter ses ordres , dèslà il n’y aurait rien dans nous que de raisonnable : nous ne serions ni passionnés , ni emportés , ni vains, ni inquiets, ni fiers, ni jaloux, ni ingrats
envers Dieu, ni injustes envers les hommes : soumis à cette providence, nous aurions dans le monde des intérêts sans attachement , des prétentions sans ambition , des avantages sans orgueil ; nous n’abuserions, ni des biens, ni des maux, et nous conserverions en toutes choses cette sainte modération de sentimens et de désirs, qui selon la maxime de saint Paul nous rendrait modestes dans la prospérité et patiens dans l’adversité. Pourquoi? parce que tout cela est essentiellement renfermé dans ce que j’appelle la subordination ou la soumission d’une âme fidèle à la providence de Dieu. Mais parce que l’esprit du monde qui prédomine en nous, nous fait abandonner cette providence, par une suite inévitable nous tombons en mille désordres. Nous recevons de Dieu des bienfaits sans les reconnoître, et des châtimens sans en profiter. Ce qui devrait nous convertir, nous endurcit; et ce qui devrait nous sanctifier, nous irrite et nous désespère. Nous nous élevons , où il faudrait nous humilier; et nous nous troublons , où il faudrait bénir Dieu et nous consoler. Des succès d’autrui nous nous faisons par envie de honteux chagrins , et des chagrins d’autrui de malignes joies. Il n’y a pas un mouvement de notre cœur, qui ne soit, pour ainsi parler, hors de sa place ; et cela , parce que ce n’est plus du premier mobile, je veux dire de la foi d’une providence que nous recevons l’impression. Or dès-
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là , Seigneur , comment ne serions-nous pas de toutes vos créatures les plus criminelles , puisqu’en nous retirant d’une conduite aussi sainte et aussi droite que la vôtre , il ne nous reste plus que des voies trompeuses et détournées où nous faisons autant de chutes que de pas?
Prenez garde , Chrétiens ; et pour bien comprendre la vérité que je vous prêche, remarquez que cet homme du siècle qui se détache de la providence, pour ne plus dépendre d’elle, nele fait, ou que pour vivre au hasard et pour suivre en aveugle le cours de la fortune , dont le torrent entraîne toutes les âmes foibles ; ou que pour se gouverner selon les vues de la prudence humaine , dont les sages du monde prennent le parti. Or je soutiens que l’un et l’autre est pour Dieu l’outrage le plus sensible, et il n’y a personne de vous qui n’en doive convenir avec moi. Car de n’avoir plus d’autre principe de sa conduite que la fortune, etd’en vouloir suivre le cours, n’est-ce pas tomber dans l’idolâtrie des païens , qui comme l’observe saint Augustin, au lieu d’adorer les conseils de Dieu dans les événemens du monde, aimèrent mieux se faire une divinité bizarre, qu’ils appelèrent Fortune, jusqu’à lui ériger des temples, jusqu’à l’invoquer dans leurs besoins, jusqu’à lui offrir des sacrifices pour l’apaiser, jusqu’à lui rendre des actions de grâces quand ils supposoient qu’elle leur étoit fa-
5lO DIMANCHE DE LA IVe SEMAINE, vorable. Idolâtrie dont les sages même du paganisme ne pouvoient supporter l’abus. Quelle indignité, disoit un d’entre eux, de voir aujourd’hui la Fortune adorée partout, invoquée partout, et au mépris des dieux même, révérée partout comme la divinité du monde? Quid enim est quod mine toto orbe , locisque omnibus Fortuna invocatur, una cogitatur , una nominatur , una colilur?'
Et n’est-ce pas aussi, Chrétiens, ce que Dieu reproclioit aux Israélites , quand il leur disoit par la bouche d’Isaïe : Et vos qui dereliquistis Dominum , et obliti estis montem sanctum meum, qui ponitis Fortunes mensam , et libatis super eam ; numerabo vos in gladio. 1 Pour vous qui avez méprisé mon culte, vous qui dressez un autel à la Fortune, et qui par une apostasie secrète lui faites dans le fond de vos cœurs des sacrifices , sachez que ma justice vengeresse ne vous épargnera pas. Or ce sacrilège n’a pas seulement été le crime des juifs , et des païens : on le voit encore au milieu du christianisme, surtout à la cour; et c’en est un des plus grands scandales. Oui, mes chers Auditeurs, et vous le savez mieux que moi : l’idole de la cour, c’est la fortune; c’est à la cour qu’on l’adore; c’est à la cour qu’on lui sacrifie toutes choses , son repos , sa santé , sa liberté , sa conscience même et son salut ; c’est à la cour qu’on règle par elle
* Plin. — * Isa. 65.
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ses amitiés, ses respects, ses services, ses complaisances , jusques à ses devoirs. Qu’un homme soit dans la fortune, c’est une divinité pour nous; ses vices nous deviennent des vertus , ses paroles des oracles, ses volontés des lois. Oserai-je le dire? qu’un démon sorti de l’enfer se trouvât dans un haut degré d’élévation et de faveur, on lui offri roit de l’encens. Mais que ce même homme qu’on idolâtroit , vienne à déchoir et qu’il ne se tiouve plus en place , à peine le regarde-t-on. Tous ces faux adorateurs disparoissent , et sont les premiers à l’oublier : pourquoi? parce que cette idole de la fortune qu’on respectoit en lui, ne subsiste plus. Je sais qu’en tout cela l’on se regarde soimême; mais c’est justement le désordre, de se regarder et de se rechercher ailleurs soi-même qu’en Dieu et dans sa providence. Il n’y a pas jusques aux gens de bien et aux spirituels , qui ne se laissent surprendre à l’éclat d’une fortune mondaine, et qui n’aient quelque part à cette idolâtrie. Non pas après tout qu’il soit absolument défendu de se servir de. ceux qui sont en crédit, pourvu qu’on les considère comme les ministres de la providence ; mais alors on ne s’appuie sur eux que selon les vues de Dieu ; et l’on ne les emploie pas, ainsi que nous le voyons tous les jours , pour opprimer l’un, pour supplanter l’autre, pour soutenir l’injustice, et pour faire triompher l’iniquité.
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11 semble que le parti de ceux qui abandonnent la providence pour se conduire selon la prudence humaine, devroit être exposé à moins de désordres; mais c’est en quoi nous nous trompons. Dans ces partisans delà fortune, il y a plus de témérité ; mais dans ces sages du monde, il y a plus d’orgueil. Or rien n’offense plus Dieu que l’orgueil; et n’est-ce pas ici qu’il paroît évidemment? Car quel orgueil qu’un homme faisant fond sur soi-mème, s’assurant de soi-même, ne comptant que sur soimême, se croie suffisamment éclairé pour se gouverner soi-mème, et pour avoir droit ensuite de s’applaudir à soi-même de ses avantages, jusques à dire intérieurement, comme ces impies dans l’Écriture : Manus nostra excelsa , et non Dominus , fecit hœc omnia : ' c’est moi quime suis fait ce que je suis ; c’est par mon industrie et par mon travail que je suis parvenu-là : l’établissement de ma maison , le succès de mes affaires, le rang que je tiens, tout cela est l’ouvrage de mes mains, et non de la main du Seigneur. Quel orgueil, que n’ayant pas assez, de lumières pour nous passer en mille conjonctures du conseil des hommes , nous pensions en avoir assez pour n’ètre pas obligés de consulter Dieu? Et afin de réduire cette vérité à quelque espèce particulière, quel désordre, par exemple, qu’un père , suiVant les seules maximes de la sa-
* Deuter. 3a.
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gesse mondaine , s’estime capable de disposer souverainement de ses enfans, de déterminer leurs vocations, de les engager en tels emplois, de leur procurer tels bénéfices , de leur faire prendre telle ou telle route , sans examiner si ce sont les voies de Dieu? A quoi s’expose-t-il par-là, et quelles en sont pour lui , aussi-bien que pour ses enfans , les affreuses conséquences; puisque tout cela, et pour ses enfans , et pour lui-même, a de si étroites liaisons avec le salut? Car enfin , du moment que l’homme entreprend de se gouverner indépendamment de Dieu , il se charge devant Dieu de toutes les suites. Si elles sont malheureuses , il en prend sur lui le crime; et comme la prudence humaine, même la plus raffinée, est sujette à mille erreurs, qui peut dire combien de dettes il accumule les unes sur les autres , dont il faudra rendre compte un jour au souverain juge? Quand j’ai recours à Dieu, c’est-à-dire quand, après avoir mûrement délibéré selon l’esprit de ma religion , et tâché de bonne foi à connoître l’ordre de Dieu , je viens à décider et à conclure , je puis alors avoir cette confiance , ou que je conclus sûrement, ou que si je manque, Dieu suppléera à mon défaut; que si je m ’égare, Dieu aura d’autres voies pour me redresser, et qu’il ne m’imputera pas mon égarement; pourquoi? parce qu’aulant qu’il étoit en moi , j’ai suivi les règles de la prudence chrétienne , en le priant
5l4 DIMANCHE DE LA IVe SEMAINE, de m’éclairer, et usant des moyens qu’il m’a donnés pour m’instruire de sa volonté. Mais quand je veux moi-même me conduire, je dois répondre de moimême, et en répondre à un Dieu jaloux de ses droits, et qui, offensé de mon orgueil, n’est pas dans la disposition de me faire grâce. De là, en quels abîmes vais-je me précipiter? Car, pour demeurer toujours dans le même exemple, qu’un père dispose de scs enfans selon les idées de cette damnable politique du monde qui lui sert de règle, qu’arrivc-t-il? vous le savez : pouren élever un , il sacrifie tous les autres. Par prédilection pour ceuxci, il ne fait à ceux-là nulle justice. 11 destine à l’Église ceux qui pouvoient faire leur devoir dans le monde, et il engage dans le monde ceux qui pouvoient utilement servir l’Église; et parce qu’il est néanmoins vrai que leur destinée temporelle a un enchaînement presque infaillible avec leur prédestination éternelle, en pensant les établir tous , il les damne tous , et lui-même se damne avec eux et pour eux. S’il s’étoit, en père chrétien, adressé à Dieu , il se fût préservé de tous ces désordres ; mais il n’en a voulu croire que lui-même , et n’en croyant que lui-même, il s’est perdu, il a perdu ses enfans, et s’est rendu devant Dieu personnellement responsable de leur perte et de la sienne.
Voilà pourquoi le plus sage des liommes, Salo-
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mon, faisoit à Dieu cette excellente prière : Da mihi sedium tuarum assistricem sapientiam ; ut mecum sit , et mecwrn laboret , et sciam quid acceplum sitapud te. ' Donnez-moi, Seigneur, cette sagesse qui est assise avec vous sur votre trône , afin quelle travaille avec moi , et que , sans me tromper jamais, elle m’apprenne comment je dois agir, et ce qui vous est agréable. Prière , mes chers Auditeurs , que nous devons faire , chacun dans notre condition , tous les jours de notre vie ; prière que Dieu écoutera, parce que ce sera un hommage que nous rendrons à sa providence ; prière qui fera descendre sur nous les plus abondantes bénédictions du ciel, parce qu’en honorant Dieu , elle engagera Dieu à s’intéresser pour nous. Sans cela , sans cette soumission à la providence de notre Dieu, nous ne serons pas seulement les plus criminels, mais les plus malheureux de tous les hommes. Vous l’alle7. voir dans la seconde partie.