‹ Œuvres completes de Bourdaloue Sermons pour le Careme. Tome secondChapitre 27 sur 43 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Que faisons-nous. Chrétiens, quand nous assistons aux divins mystères, etausacrificede notre religion ? Ne le considérons point encore selon le rapport particulierqu’il a avecla personnedu Sauveur du monde. Arrêtons-nous à cette qualité générale de sacrifice. Qu’est-ce que sacrifice , et qu’entendons-uous par ces paroles , assister au sacrifice du Dieu vivant? Ah! Chrétiens, vous ne l’avez peut-être jamais compris , et c’est néanmoins ce que vous ne pouvez trop bien comprendre, puisque c’est un de vos devoirs les plus essentiels. Assister au sacrifice, c’est être présent à l’action la plus auguste et la plus sainte de la religion que nous professons; à une

action dont la fin prochaine et immédiate est d’honorer la majesté de Dieu; à une action qui , prise dans son fonds et dans sa substance, consiste particulièrement à humilier la créature devant Dieu; à une action qui désormais est l’unique par où ce culte d’adoration, je dis d’une adoration suprême, puisse être extérieurement et authentiquement rendu à Dieu. C’est, dis-je, y assister en toutes les manières qui peuvent nous inspirer le respect et la révérence due à Dieu ; y assister comme témoins, y assister comme ministres, y assister comme victimes : comme témoins, pour autoriser le sacrifice par notre présence ; comme ministres , pour le présenter avec le prêtre; comme victimes, disent les Pères, pour y être immolés nous-mêmes spirituellement avec la première victime , qui est Jésus- Christ. Si donc nous n’accomplissons pas ce devoir avec toute la retenueettoute la piété qu’il demande, ne faut-il pas conclure que le principe de la foi est ou altéré ou corrompu dans nos cœurs? Reprenons chacun de ces articles, et ne perdez pas de si solides instructions.

Oui, Chrétiens, assisterau sacrifice du vrai Dieu, c’est assister à l’action la plus sainte et la plus auguste de la religion. De là vient que, dans les anciennes liturgies, le sacrifice étoit appelé action par excellence; et c’est ainsi que nous l’appelons encore aujourd’hui , puisque , suivant l’observation

d’un savant cardinal de notre siècle , ces mots du sacrécanon, infra actionem, ne signifient rien autre chose qu’ infra sacrificium; comme si l’Église avoit voulu nous avertir qu’en effet la grande action de notre vie est le sacrifice. Et voilà ce qui, de tout temps, a donné aux peuples de si hautes idées du sacrifice et de tout ce qui le regarde. Voilà ce qui leur a rendu si vénérable la majesté des temples , la sainteté des autels , la dignité des prêtres : sentiment si universel , qu’on peut le mettre au rang deceux-où , selon la pensée de Tertullien,il semble que notre âme soit naturellement chrétienne. Mais de ce principe quelle conséquence ne puis-je pas tirer d’abord contre vous ; et comment arrive-t-il que dans une action où il paroît que la nature nous ait déjà faits à demi chrétiens, la corruption du libertinage nous fasse tous les jours devenir païens et moins que raisonnables? Car enfin, mon cher Auditeur , vous êtes obligé de reconnoître que ce qu’il y a pour vous de plus divin, et par conséquent déplus respectable , c’est le sacrifice du Dieu que vous servez ; et toutefois vous ne craignez pas de vous y présenter comme si c’étoit l’action la moins sérieuse , et qui pût être plus impunément négligée : vous y venez avec une imagination distraite , avec des pensées toutes profanes , avec des yeux égarés; et vous y demeurez avec froideur, avec dégoût, et dans des postures pleines d’indé-

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cence. Qu’un homme traitât une affaire temporelle avec aussi peu de réflexion , on le mépriseroit. Ici c’est l’affaire capitale, ou comme parle saint Ambroise , c’est l’affaire d’état qui se traite entre Dieu et l’Église; et vous n’y donnez nulle attention ; vous n’y avez ni modestie, ni recueillement; vous y assistez par coutume, par cérémonie; vous n’y appliquez ni votre esprit, ni votre cœur : n’est-ce pas outrager Dieu , et l’outrager dans l’action même, et dans le temps où vous devez spécialement l 'honorer ?

Je dis dans l’action même où vous devez spécialement l’honorer : ceci est remarquable. Car qu’estce que le sacrifice, en le regardant par rapporta Dieu, et quelle en est la fin? Le sacrifice, disent les théologiens , est un acte de religion dontlecaractèrepropre est d’honorer l'être de Dieu. Mais quoi ! toutes nos actions saintes et vertueuses ne se rapportent-elles pas à cette fin? il est vrai , Chrétiens; mais ce rapport n’est pas le même que dans le sacrifice. Voici ma pensée. Dieu est la fin générale et dernière de toutes nos actions ; c’est ce qu’elles ont de commun : mais chaque action de piété a de plus une fin prochaine et particulière qui la distingue des autres, et d’où sa perfection dépend. Or je dis què la fin particulière et immédiate qui distingue le sacrifice, est d’honorer Dieu. Prenez garde : dans tous les autres devoirs, on peut presque dire que

l’homme agit plutôt pour lui-même et pour son intérêt , que pour l’intérêt de Dieu. Car si je prie , c’est pour m’attirer les grâces de Dieu; si je fais pénitence, c’est pour m’acquitter auprès de la justice de Dieu; si je pratique de bonnes œuvres, c’est pour m’enrichir de mérites devant Dieu ; si je participe au divin sacrement , c’est pour me sanctifier en m’unissant à Dieu. Mais quand je vais au sacrifice, qu’est-ce que j’envisage ? d’honorer Dieu : voilà le seul objet que je me propose , et qui doit être le terme de mon intention , si mon intention est conforme à la nature de mon action. Or jugez de là ce qu’il faut penser d’un chrétien qui fait servir à déshonorer Dieu, ce qui doit uniquement servir à le glorifier ? Qu’a fait Dieu, en instituant le sacrifice ? Il a dit à l’homme : Voilà l’hommage que je demande et que j’attends de toi. Tu ne savois pas encore bien reconnoître la souveraineté de mon domaine , et je veux moi-même te l’enseigner. C’est par le devoir que je te prescris , et à quoi tu satisferas en assistant au sacrifice de mes autels. Cela supposé, reprend saint Jérôme, profaner ce sacrifice par des immodesties et par des scan- .dales ; y venir comnje l’on va à un passe-temps, à un spectacle , à une assemblée mondaine ; en sortir sans y avoir eu nul sentiment, nul souvenir de Dieu : ah! mes Frères, c’est cette espèce d’abomination , que le prophète Daniel avoit pré-

vue avec horreur, et qui devoit paroître dans le lieu saint.

Elle va plus loin , et comprenons-en toute l’indignité. En effet , si la fin particulière du sacrifice est d’honorer Dieu , en quoi consiste cet honneur que nous rendons ou que nous devons rendre à Dieu? Ce culte , répond saint Thomas, consiste dans une protestation actuelle que je fais à Dieu de ma dépendance , dans un aveu respectueux de ma misère et de ma bassesse , dans un exercice , pour ainsi dire, d’anéantissement, et, si je suis pécheur, dans une confession humble et sincère de mon péché ; car tout cela doit entrerdans lesacrifice, considéré de la part de l’homme ; et voilà pourquoi l’hostie est détruite et consommée, pour marquer que l’homme n’est qu’un néant, et dans l’ordre delà nature , et dans celui de la grâce. En quoi , dit saint Augustin , paraît l’admirable opposition qui se rencontre entre l’oraison et le sacrifice. Carl’oraison, en élevant nos esprits à Dieu , nous élève au-dessus de nous-mêmes , au lieu que le sacrifice nous rabaisse au-dessous de nous-mêmes, en nous anéantissant devant Dieu. Par le sacrifice j’honore Dieu , si je puis parler de la sorte , aux dépens de ce que je suis ; et dansl’oraison, Dieu, parle commercequ’il veutbien avoir avec moi , m’honore en quelque manière aux dépens de ce qu’il est. Quoiqu’il en soit, mon sacrifice est inséparable de mon humilité ; et comme Carême, u. 22

je ne puis mieux m’humilier devant Dieu, qu’en lui offrant le sacrifice , aussi ne puis-je autrement avoir part au sacrifice, qu’en m’humiliant devant Dieu. Il n’en est pas de même des anges, ajoute saint Chrysostôme ; les anges peuvent être présens au sacrifice et s’y humilier; mais l’humilité des anges, quelque profonde qu’elle puisse être, n’est point essentielle au sacrifice , comme celle des hommes. Pourquoi ? parce que le sacrifice qu’offre l’Église , étant le sacrifice des hommes et non des anges, il ne dépend point , pour être complet , de l’humilité des anges , mais de l’humilité des hommes. De là. Chrétiens, quel désordre lorsque des hommes portant sur le front le caractère de la foi , viennent au sacrifice du vrai Dieu , non-seulement sans cette humilité religieuse, mais avec tout l’orgueil du libertinage et de l’impiété ; lorsqu’à peine ils y fléchissent le genou , qu’ils y parlent, qu’ils y agissent, comme il leur plaît et sans égard , et que , sur cela même, ils rejettent avec mépris les sages remontrances et la correction charitable des ministres du Seigneur ! Mépris qui ne doit point , mes Frères, ralentir l’ardeur de notre zèle, ni nous fermer la bouche par un silence timide et. lâche , quand le devoir de notre ministère nous oblige à nous expliquer. Car où en seroit notre religion , si de tels abus y dévoient être tolérés? Ah! Chrétiens, assister au sacrifice, c’est venir prqtester à Dieu, que

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nous dépendons de lui , que nous attendons tout delui, que nous n’adorons quelui,quenous sommes disposés à nous anéantir pour lui. Mais, mon cher Auditeur, pensez-vous lui dire tout cela , en vous comportant comme vous faites ; en insultant , si je l’ose dire, à l’autel , et aux sacrés mystères qu’on y célèbre ; en y prenant des libertés que je ne crains pas , puisqu’il s’agit de l’honneur de mon Dieu , de traiter d’insolences; en les soutenant jusque dans le sanctuaire avec une audace et une fierté qui ne rougit de rien ? Et vous , Femmes chrétiennes , estce là ce que vous venez lui témoigner , en vous fai- * sant une si fausse gloire de paroître dans nos temples avec toutes les marques de votre vanité? Je n’entreprends point de contrôler partout ailleurs vos modes et vos coutumes ; mais ici je ne puis dissimuler ce qui blesse la majesté divine et le respect qui lui est dû. Faut-il donc, quand vous entrez dansla maison de Dieu , que tout le faste du monde vous y accompagne? Faut-il que l’on vous y distingue par votre luxe et par vos délicatesses ; que vous y affectiez des rangs que l’esprit ambitieux du siècle y a érigés en de prétendus droits , et que vous vous y fassiez rendre des services dont vous sauriez bien vous passer dans le palais d’un prince de la terre? Est-ce là cette humilité si essentielle au sacrifice? Et si la piété vous y attiroit , une piété solide, ne diriez-vous pas à Dieu : Ah! Seigneur,

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je ne suis que trop vaine au milieu du monde , mais du moins serai-je humble et modeste devant vous ; et puisque le sacrifice est le tribut d’humilité que je vous dois , je n’irai point m’y présenter avec ce luxe que vous réprouvez? Le monde en use autrement; mais le monde ne sera pas ma règle : on censurera ma conduite, mais il me suffira que vous l’approuviez. Aussi, disoit Tertullicn parlant à des femmes chrétiennes comme vous , et même plus chrétiennes que vous, pourquoi ces ajustemens dont vous êtes si curieuses? Vous avez renoncé aux pompes du siècle, vous netes plus des fêtes des païens; pourquoi donc vous parer de ces restes du monde, et les porter au sacrifice de votre Dieu? O profanation! s’écrioit— il , et puis-je bien m’écrier après lui; des femmes cherchent à se montrer avec des habits magnifiques et brillans , dans un sacrifice dont l’essence et la fin principale est l’humiliation de la créature en présence de son créateur. Elles s’y font voir, selon l’expression du Prophète royal, aussi ornées, et plus ornées que les autels : Circumornatœ ut similitudo templi. ' Elles y emploient tout le temps, à quoi? à s’étudier, à se contempler , à s’admirer, à recevoir un vain encens, et à s’attirer de sacrilèges adorations, comme si elles vouloient s’élever au-dessus de Dieu même.

Donnons jour encore à cette pensée ; je ne dis

* Ps. 43.

pas seulement que le sacrifice est une protestation que l’homme fait à Dieu de la dépendance de son être; mais j’ajoute que c’est une protestation publique, une protestation solennelle, où l’homme appelle toutes les créatures en témoignage de sa soumission et de sa religion. Comme s’il disoit : Cieux et terre, anges et hommes, vous m’en serez garans, et me voici devant vous pour m’en déclarer. Il y a un Dieu que j’adore, un Dieu souverain auteur, et à qui seul toute la gloire appartient. C’est dans ce sacrifice, et par ce sacrifice, que je viens hautement reconnoître son absolue domination , et m’y soumettre. Il n’y a proprement, Chrétiens, que le sacrifice où l’homme puisse parler de la sorte. Quelque autre exercice de religion que je pratique , ce n’est point là ce qu’il signifie, ou du moins ce n’est point là ce qu’il signifie authentiquement ; le seul sacrifice est l’aveu juridique de ce que je dois à Dieu. Mais, mes Frères, par un renversement bien déplorable, quel sujet ne donnons-nous pas aux païens et aux infidèles de nous faire, jusques au milieu du plus saint mystère , la même demande, ou plutôt le même reproche que David craignoit tant d’entendre de la bouche des ennemis du Seigneur : Ne forte dicant in gentibus, ubi est Deus eorum?' Car où est votre Dieu? peuvent nous dire ces idolâtres. Vous voulez , par cette.

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cérémonie extérieure, nous faire juger du culte intérieur que vous lui rendez ; et c’est de là même que nous tirons la plus sensible preuve de votre irréligion. Entrez dans nos temples, et, sans entreprendre de nous instruire, instruisez-vous vousmêmes par nous. Votre Dieu, dites-vous, est le vrai Dieu ; mais au moins n’en êtes-vous que de faux adorateurs. Au contraire, vous prétendez que nous n’adorons que de fausses divinités; mais au moins devez-vous avouer que nous les adorons sincèrement et en esprit. Or, supposant même vos principes et les dogmes de votre foi , lequel des deux croyez-vous le plus criminel , ou d’être religieux comme nous le sommes , en suivant l’erreur , ou d’être des profanateurs comme vous l’êtes, en professant la vérité? C’est de saint Augustin même que j’ai emprunté cette figure, et c’est là-dessus qu’il déployoit avec tant d’énergie toute la force de son éloquence et de son zèle.

N’en demeuronspas là, Chrétiens ; mais pour achever de nous confondre , voyons en quelles qualités nous assistons au divin sacrifice. Comme témoins, disent les docteurs, comme ministres, comme victimes. Comme témoins : Oui , mes Frères, vous êtes les témoins de ce qui se passe de plus mystérieux et de plus secret entre Dieu et les hommes. C’est dans cette vue que l’Eglise vous reçoit à son sacrifice , et qu’elle vous oblige même par un précepte particulier

à y comparoître. Honneur quelle ne fait pas indifféremment à toutes sortes de sujets , puisque le châtiment le plus sévère qu’elle exerce envers sesenfans rebelles, est de leur interdire, par ses censures, le sacrifice quelle offre à Dieu. Honneur dont elle exclut même les catéchumènes, quoique déjà initiés dans les mystères de la foi, parce qu’ils n’ont pas encore le caractère du baptême. Elle n’y admet que les fidèles dont la religion lui est connue, et dont elle veut gratifier la piété. Mais au même temps elle les engage à soutenir cettequalitédetémoins par un respect digne de Dieu. Quand Dieu, dans l’Écriture , prend à témoin d’une vérité les êtres insensibles , lescieuxen sont ébranlés : Obstupescite, cali; ' et la terre en est émue jusque dans ses fondemens : Commota est , et conlremu.it terra. ’ Et vous , mon cher Auditeur , témoin vivant du redoutable sacrifice qui s’accomplit sur nos autels , qu’y faites-vous? Ah! mon Frère, s’écrie saint Jean , patriarche de Jérusalem, n’avezvous pas entendu le prêtre qui vous sommoit de la part de Dieu devous rendre attentif? INe vous a-t-ilpas averti d’élever votre cœur au ciel : Sursum corda ; et n’avez-vous pas répondu qu’il étoit tourné vers le Seigneur : Habemus ad Dominum ? Mais à ce moment-là même , vous êtes plus occupé de la terre que jamais ; mais à ce moment-là même vous ne cherchez , en promenant partout vos re-

1 Jerem. a. — * a. Rt*g. 2a.

gards , que des objets , ou qui repaissent votre curiosité, ou qui servent d’amusement à votre oisiveté. Est-ce pour cela que vous êtes appelé à l’autel? Est-ce là, Chrétiens, la part que vous prenez, à un sacrifice dont vous êtes non-seulement les témoins, mais les ministres?

Car vous l’êtes , mes chers Auditeurs , quelle que soit d’ailleurs votre condition ; et ce n’est pas sans sujet que saint Pierre , relevant la dignité des chrétiens , entre les autres titres qui leur conviennent , leur attribue celui du sacerdoce : Regale saeerdotium ; ' puisque tout chrétien doit offrir à Dieu le sacrifice de sa rédemption. De là vient que le prêtre, en célébrant dans le sanctuaire, n’y fait pas les oblations sacrées comme personne particulière, mais comme représentant tout le peuple assemblé. Car il ne dit pas j’offre, je supplie, je voue , je proteste ; mais nous protestons , nous vouons, nous offrons, nous supplions , parce qu’en effet tout le peuple offre et supplie avec lui. Non pas que tous soient pour cela revêtus du caractère de l’ordre , comme l’ont avancé quelques hérétiques, fondés sur une parole de Tertullien mal entendue ; mais parce que tous les fidèles , sans porter ce sacré caractère comme le prêtre spécialement député de Dieu pour présenter le sacrifice, lui sont néanmoins associés dans cette importante fonction.

' i. Peti. ».

Fonction si sainte, écoutez ceci, que par cette raison-là même, quelques-uns ont prétendu qu’un chrétien en état de péché ne pouvoit , sans se rendre coupable d’un nouveau péché , assister au sacrifice. Je sais sur ce point ce qu’il faut penser. Je sais que c’est une doctrine erronée et même scandaleuse , puisqu’elle donne atteinte au précepte de l’Eglise, qu’elle favorise le libertinage, et qu’elle ôte enfin au pécheur un des plus puissans moyens de conversion. Car que peut faire un pécheur de plus salutaire , de plus édifiant , de plus propre à lui attirer les grâces du ciel , que de venir, comme lepublicain, dans le temple, et d’y offrir, tout indigne qu’il est , ce sacrifice propitiatoire dont une des principales vertus est d’apaiser la colère de Dieu? Qu’est-ce que les prophètes recommandoient davantage aux pécheurs de leur temps , que de fléchir le Seigneur et sa justice, par l’oblation des victimes de l’ancienne loi ? Ce qui servoit alors à la sanctification des hommes , serviroit-il maintenant à leur damnation? C’est donc une opinion outrée, et que nous devons hautement rejeter; mais en la rejetant, je m’en tiens au principe sur quoi elle est, disons mieux, sur quoi elle paroît établie ; et de ce principe incontestable , je tire bien d’autres conséquences qui ne doivent pas moins nous faiie trembler. Car puisque nous participons au sacrifice en qualité de ministres , ce ne sera point

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une exagération si je conclus que tant de crimes qu’on y commet doivent être comptés pour autant de profanations ; qu’un entretien même indifférent, à raison de sa durée, y renferme deux offenses grièves , l’une particulière et d’omission à ces saints jours où le sacrifice est commandé, l’autre commune et d’irrévérence ou d’omission à quelque temps et à quelque jour que ce puisse être ; que celui-là ne satisfait point au commandement de l’Eglise, qui, sans nulle vigilance sur soi-même, sans nul effort pour se recueillir dans la plus grande action du christianisme , laisse impunément et volontairement son esprit se distraire ; si , dis-je , je tire toutes ces conséquences, c’est sans craindre d’excéder, puisque je parle d’après les plus sensés et les plus savans théologiens.

Qui le croiroit , mes Frères? souffrez que sans insister sur les autres, je m’attache surtout à ce désordre que déploroit le prophète Ézéchiel , et dont il faisoit une peinture si conforme à ce qui se passe tous les jours parmi nous ; qui le croiroit , si tant d’épreuves ne nous l’avoient pas appris et ne nous l’apprenoient pas encore, qu’un chrétien choisi de Dieu pour lui offrir un sacrifice tout divin et tout adorable , voulût faire du temple même un lieu de plaisir et du plus infâme plaisir; qu’il regardât le sacrifice comme une occasion favorable à son impudicité; qu’il n’y vînt que pour y trouver l’objet

de sa passion, que pour l’y voir et pour en être vu, que pour lui rendre des assiduités, que pour lui marquer par de criminelles complaisances sou attachement, que pour se livrer aux plus sales désirs d’un cœur corrompu? C’est avec douleur que j’en parle et que je révèle votre honte; mais je serois prévaricateur si je la dissimulois , et il vaut bien mieux, comme dit saint Cyprien , découvrir nos plaies pour les guérir, que de les cacher sans espérance de remède. Ce n’est pas d’aujourd’hui que les Pères s’en sont expliqués. Saint JérAme et saint ChrysostAme n’y apportoient pas plus d’adoucissement que moi , quand ils disoient que l’innocence et la pudicité couroient autant de risques (ne pouvoient-ils pas dire plus de risques?) dans les saints lieux , que dans les places publiques; qu’il étoit quelquefois aussi dangereux pour une femme chrétienne , ou plutAt pour une femme mondaine, de paraître au sacrifice , que dans les cercles et les assemblées du monde; qu’autrefois on consacrait les maisons des chrétiens pour en faire des temples à Dieu, mais que dans la suite les temples de Dieu étoient devenus des maisons, d’intrigues et de commerces. Ce sont leurs expressions , que vous entendre/, comme il vous plaira : mais de quelque manière qu’elles dussent être alors entendues , ce qui me fait gémir, c’est qu’elles se vérifient presque parmi nous dans toute la ri-,

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gueur de la lettre; et que la calomnie suscitée du temps de Tertullien contre les fidèles, savoir que les plus honteux engagemens se formoient et s’entretenoient à la faveur des autels, Inter aras lenocinia tractari ; ' que ce reproche, dis-je, qui fut dans ces premiers siècles une imposture , ne soit dans le nôtre qu’une trop juste accusation.

Avec cela , Chrétiens, êtes-vous en état d’assister au sacrifice en qualité de victimes, êtes-vous en état d’y être immolés vous-mêmes avec Jésus- Christ; et n’est-ce pas ainsi toutefois que vous y devez, être encore présens? Ecoutez la preuve qu’en donne saint Augustin. Car, dit ce saint docteur, Jésus-Christ et l’Eglise ne faisant qu’qn même corps , il est impossible que l’un soit immolé sans l’autre. Puisque cet Homme-Dieu est le chef de tous les fidèles , et que tous les fidèles lui sont unis comme ses membres, il faut qu’en même temps qu’il est sacrifié pour eux , ils le soient pareillement avec lui ; et que par un admirable retour, ce Sauveur du monde offre à Dieu toute l’Église dans sa personne en vertu d’une action où lui-même il est offert à Dieu par toute l’Église : Cum autem sit Christus Ecclesiœ caput , et Ecclesia Christi corpus , tam ipsa per ipsum quam ipse per ipsam debet offerri .* Théologie divine , et d’où il s’ensuit que nous ne devons donc aller au sacrifice de notre Dieu , qu’avec le généreux senti-

‘ Tert. — * Aug.

ment de l'apôtre saint Thomas, je veux dire , que pour y mourir spirituellement avec Jésus-Christ : Eatnus et nos, et moriamur cum eo. ' Or comment y paraît un chrétien ainsi disposé? Représentez-vous, mes Frères , l’état de ces anciennes victimes qu’on immoloit au Seigneur , et qu’on mettoit sur l’autel : elles étoient liées, elles étoient privées de l’usage des sens, elles étoient bridées du feu de l’holocauste; voilà votre modèle. Comme victimes de ce sacrifice non sanglant que vous présentez et où vous êtes présentés vous-mêmes ; surtout comme victimes spirituelles et raisonnables , selon la parole de saint Pierre , Spirituelles hostias il faut que la religion vous lie, et quelle vous tienne respectueusement appliqués au saint mystère. Il faut qu’elle vous couvre les yeux , et qu’elle les ferme à tous les objets de la terre. Il faut qu’elle vous consume du feu de la charité. Mais si vous imitez le crime des successeurs d’Aaron , si comme eux vous portez dans le tabernacle un feu étranger, si c’est une habitude vicieuse qui vous y conduit et qui vous y retient; si bien loin d’v captiver vos sens, vous leur donnez là toute licence : Ah! mon Frère, conclut saint Chrysotôme, vous êtes toujours alors une victime, mais une victime de malédiction; une victime , non plus de la miséricorde , mais de la colère et de la vengeance de Dieu.

1 Joan. 11. — a 1. Petr. a.

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N’est-il pas surprenant, Chrétiens, comme l’a observé le savant Pic de la Mirande, que de tant de religions qui se sont répandues dans le monde et qui y ont si long-temps dominé, il n’y ait eu que la religion de Jésus-Christ dont les temples aient été profanés par ses propres sujets ? On a bien vu les Romains violer le temple des Juifs; on a vu les chrétiens briser les idoles du paganisme : mais a-t-on vu des païens s’attaquer eux-mêmes à leurs dieux , et souiller les sacrifices qu’ils leur offroient? Pourquoi cette différence? En voici, cerne semble, une raison : c’est que l’ennemi de notre salut ne va point tenter les païens , ni les troubler au milieu de leurs sacrifices , parce que ce sont de faux sacrifices, et qu’il reçoit luimême l’encens qu’on y brûle. Au lieu qu’il emploie toutes ses forces pour nous détourner du sacrifice de nos autels, et pour nous en faire perdre le fruit, parce que c’est le vrai sacrifice, le grand sacrifice , un sacrifice également glorieux à Dieu et salutaire pour nous. Ainsi , mes Frères, à quelques désordres que soit exposé le sacrifice de notre religion, n’entrons pas pour cela en nulle défiance de la religion même que nous professons et de la pureté de son culte. Malgré tous nos désordres, elle est toujours sainte, puisqu’elle les condamne tous. Mais rentrons dans nousmêmes, confondons-nous nous-mêmes; disons-

nous à nous-mêmes avec un célèbre écrivain de ces derniers siècles , qu’il faut que la religion de Jésus-Christ soit une religion plus qu’humaine, puisqu’elle se soutient toujours malgré l’irréligion des chrétiens; et qu’il faut aussi que l’irréligion des chrétiens soit bien obstinée et bien enracinée , puisqu’ils sont si impies parmi tant de sainteté. Sacrifice de la messe , sacrifice souverainement et doublement respectable , parce que c’est à Dieu qu’il est offert, et que c’est un Dieu qui y est offert. Comme c’est Dieu même qui en est l’objet , c’est encore un Dieu qui en est le sujet ; vous l’allez voir dans la seconde partie.

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