‹ Œuvres completes de Bourdaloue Sermons pour le Careme. Tome secondChapitre 38 sur 43 · SUR L’ENFER · texte numérisé non relu

SUR L’ENFER

Sujet. Or le riche mourut aussi , et il fut enseveli dans l’enfer.

C’est le triste sort d’un riche du monde, dont il étoit parlé dans l’évangile d’hier. Il mourut, ce riche, comblé de biens dans la vie, et comblé même d’honneurs de la part des hommes après la mort. Mais son Sme portée devant le tribunal de Dieu, y reçut son arrêt, et fut ensevelie dans l’enfer. Que ne puis-je, en vous représentant toute l’horreur de cette damnation éternelle, vous apprendre à la craindre et à l'éviter! c’est le sujet de ce discours. P. 45, 46- Division. Les réprouvés dans l’enfer souffrent en trois manières différentes , savoir , par le souvenir du passé , par la douleur du présent, et par le désespoir d’obtenir jamais grâce dans l’avenir. État malheureux du réprouvé , que le passé déchire par les plus mortels regrets : première partie. État malheureux du réprouvé, que le présent accable par la plus violente douleur : deuxième partie. État malheureux du réprouvé, que l’avenir désole par le plus affreux désespoir : troisième partie. P. 47,. 48 ». 49-

Pbemièbe paxtie. État malheureux du réprouvé, que le passé déchire par les plus mortels regrets. Deux vues par rapport au passé le tourmenteront : i* la vue des biens dont il aura fait un criminel usage; 2° la vue des maux qu’il aura commis : Fili , recordare. P. 49-

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1° La vue des biens dont il aura fait un criminel usage. Biens de fortune, dont il pouvoit se servir pour mériter le ciel en assistant les pauvres , et qu’au contraire il aura fait servir à sa damnation par son avarice ou par ses folles dépenses. Biens de fortune , biens périssables et passagers , pour lesquels il aura perdu son vrai bien , son unique bien, un bien éternel: Gustans giistavi pauluhiin mollis , et ecce morior. Déplus, biens de la grâce, qui dévoient Être pour lui des moyens de salut , et qu’il sc sera rendus inutiles et même préjudiciables : Recordanc. P. 5o, 5i, 5a, 53, 54-

a° La vue des maux qu’il aura commis. Il ne faudra point de démons, dit saint Chrysostôme, point de spectres pour faire de l’enfer un lieu de tourment. Ce que chacun y apportera de crimes, voilà les démons auxquels il sera livré; et les païens eux-mêmes l’ont reconnu. Mais ces crimes ne seront plus : il est vrai , répond saint Bernard , ils ne seront plus dans la réalité de leur être, mais ils seront encore dans la pensée et dans le souvenir, et c’est par le souvenir et par la pensée qu’ils feront souffrir une âme réprouvée de Dieu. Ils ne seront plus , mais ils auront été ; et ils ne tourmentent, ni sur la terre, ni dans l’enfer, que parce qu’ils ont été. Et comme il sera toujours vrai tju’ils auront été, aussi tourmenteront-ils toujours. Jugez , de ce tourment par ce que nous voyons quelquefois dans la vie. Cette femme avoit de l’honneur, mais dans une malheureuse rencontre elle s’est oubliée : cet homme passoit pour homme de bien , et il l’étoit; mais dans un fâcheux moment la passion • l’a transporté et lui a fait faire un mauvais coup. De quels regrets sont-ils saisis l’un et l’autre , lorsqu’ils viennent à ouvrir les yeux et sc reconnoître ? P. 54, 55, 56, 5?. ■ ' '

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Ajoutez que les crimes de la vie se présenteront tous à la fois aux yeux du réprouvé, et tous à la fois le tourmenteront. 11 n'en a goûté la douceur que par parties, parce qu’il ne les a commis que par intervalles et par succession : mais dans son tourment il n’y aura ni succession ni partage. Souvenez-vous dç ce que nous éprouvons dans ces revues générales que nous faisons de nos consciences. Quelle honte quand tout à coup cette multitude innombrable de péchés se développe devant nous! Or apprenez de là quelle sera donc la honte et le trouble des réprouvés : Non est pax ossibus meis a facie peccatorum meorum. P. 58, 5g, 60.

Voilà notre leçon. Sans qu’il soit nécessaire que Lazare ni aucun des morts vienne nous instruire, l’exemple du mauvais riche suffit. Mais bien loin d’en profiter, nous ne proGtons pas même de notre propre expérience. Car dès cette vie nous avons une expérience sensible du repentir des damnés, et quelle est-elle? le trouble et le remords du péché dès que nous l’avons commis. Mais nous étouffons ce remords, ou plutôt nous tâchons à l’étouffer, en effaçant, autant qu’il est possible, de notre esprit l’idée d’un Dieu vengeur et d’une vie immortelle. Cependant nous avons beau faire des efforts, ce ver du péché ne meurt point pour cela, et il se fait sentir aux souverains mêmes et aux monarques. Au lieu de l’étouffer, ce remords , que fais-je si je suis fidèle à la grâce? je le réveille et je l’excite en moi par de solides réflexions; je le demande à Dieu-; je l’anticipe même, et je me dis : quel fruit tirerai-je de ce péché, et pourquoi faire maintenant ce que je voudrai dans la suite n’avoir jamais fait? P. 61, 62, 63, 64, 65.

Deuxième partie. État malheureux du réprouvé, que le présent accable par la plus violente douleur. Saint Bernard

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souhaitoit que pendant ia vie les pécheurs descendissent en esprit dans l’enfer, afin de n’y pas descendre après la mort. Mais pour l’entier .accomplissement du souhait de saint Bernard, il faudrait que nous y pussions descendre avec les mêmes connoissances que les damnés. Du moins tâchons de nous former quelque idée de leur état. Double peine. 1° Séparation de Dieu ; 2“ tourment du feu. P. 65,66.

i° Séparation de Dieu. Le mauvais riche, du lieu de son supplice,- vit Abraham; mais il ne le vit que de loin, a longe; et s’ilétoitsi loin d’Abraham, dit saint Ambroise, il étoit encore bien plus éloigné de Dieu. Or qu’est-ce que d’être séparé de Dieu ? cette peine, répond saint Bernard, est aussi grande par proportion , que Dieu est grand. Dès cette vie ce terrible mystère de la perte d’un Dieu , commence dans la personne des pécheurs. Dieu et l’âme , par le péché, se séparent, jusqu’à se renoncer l’un l’autre: mais après tout ils peuvent encore se rejoindre; au lieu que le divorce entre Dieu et le réprouvé est parfait et sans retour. Dieu n’est plus à l’âme réprouvée, et l’âme réprouvée n’est plus â Dieu • Quia vos non populus meus , et ego non eno vester. P. 67 , 68 , 69 , 70.

Que dis-je ? l’âme réprouvée sera encore à Dieu et Dieu â elle. Dieu lui sera inséparablement uni, et elle à Dieu : mais c’est cela même qui doit faire son malheur. Car son souverain malheur sera d’être privée de Dieu en tant que Dieu étoit l’objet de sa félicité, et d’être pénétrée de Dieu en tant que Dieu sera le sujet éternel de ses plus violens transports. Malheureuse d’avoir encore un Dieu, et malheureuse de n’en avoir plus : d’avoir encore un Dieu conjuré . contre elle et ennemi , et de n’avoir plus de Dieu favorable pour elle et ami. Elle estimera Dieu tel qu’elle ne

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le possédera jamais; et elle le haïra tel qu’elle l’aura toujours présent. P. 71, 7a.

a” Tourment du feu. Si je vous disois que ce supplice surpasse, non-seulement tout ce que les martyrs ont souffert, mais tout ce qu’il y a dans le monde et tout ce que notre imagination peut se figurer de plus douloureux, je ne vous dirois rien que ce que nous ont dit tous les Pères. Mais je me contente de faire avec vous une réflexion. Car ce qui m’étonne, c’est qu’une vérité si touchante nous touche si peu ; c’est que la même foi qui nous enseigne qu’il y a un enfer où l’on est séparé de Dieu et où l’on brûle, nous dit encore qu’un seul péché nous expose à l’un et à l’autre , et que le péché néanmoins nous soit si ordinaire. Croyons-nouscepointfondamentaldu christianisme? ne le croyons-nous pas? Si nous le croyons , où est notre sagesse? si nous ne le croyons pas, où est notre religion ? Quand la chose seroit seulement douteuse, faudroit-il risquer sur un tel sujet ? et d’ailleurs ce que les impies allèguent pour combattre cet article de notre foi, est- il comparable à tant de preuves sur quoi nous le trouvons établi? P. 73, 74,75,76,77.

David disoit : Seigneur, vous m’avez éprouvé parle feu ; et ce feu m’a tellement purifié , qu'il ne s’est plus trouvé en moi d’iniquité » Eprouvons-nous ainsi nous-mêmes par le feu de l’enfer. Que ce feu , reprend saint Augustin , nousserve à exciter dans nous un autre feu, qui est le feu de la charité; et à y éteindre encore un troisième feu, qui est le feu de la cupidité. Tel est l’usage qu’en ont fait les saints, p. 77, 78 , 79.

Troisième partie. Etat malheureux du réprouvé , que l’avenir désole par le plus affreux désespoir. C’est un instinct naturel à tous ceux qui souffrent, de chercher dans l’avenir Carême. 11. 3â

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la consolation et le remède du présent. Mais ce qui désole l'âme réprouvée dans l’enfer : 1" c’est qu’elle désespère d’obtenir jamais de Dieu aucune grâce, quand elle le prieroit toute l’éternité: 2” c’est qu’elle désespère de fléchir * jamais Dieu par la pénitence , quand elle détesteroit son péché toute l’éternité ; 3° c’est qu’elle désespère , non-seulement d’acquitter, mais de diminuer jamais ses dettes par ses souffrances , quoiqu’elle doive souffrir toute l’éternité. P. 80, 81.

i* Plus d’espérance d’obtenir jamais par ses prières aucune grâce. Le mauvais riche prie Abraham de lui accorder seulement pour toute grâce une goutte d’eau , et cette goutte d’eau lui est refusée. En vain donc le réprouvé s’écriera-t-il comme lui : Miserere mei : Ah! ciel un peu de compassion pour moi ; Dieu lui répondra comme à son peuple : Quid clamas ? Pourquoi vous plaignez-vous ? Insanabilis dolor tuus : Votre mal est sans remède; mais ne vous en prenez qu’A vous-infime et à vos péchés : Propter dura peccata tua feci hœc tibi. Ainsi s’accomplira cette parole de l’Evangile, que Dieu n’écoute point les pécheurs.- P. 81, 82 , 83.

2° Plus d’espérance de fléchir jamais Dieu par la pénitence. Ce n’est pas qu’il n’y ait , selon le mot de la Sagesse, une pénitence dans l’enfer; mais ce n’est plus qu’une pénitence forcée , et par conséquent qu’une pénitence inutile. Le péché donc subsistera toujours; et tant que le péché subsistera, Dieu haïra le pécheur et le punira. Magnum chaos inter nos et vos firmatum est : Il y a , dit Abraham au riche réprouvé, un chaos insurmontable entre nous et vous. P. 83, 84.

3° Plus d’espérance, non-seulement d’acquitter, mais de diminuer jamais ses dettes par ses souffrances. Origène et d’autres comme lui ont voulu douter de cette éternité mal-

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heureuse, fondés sur la bonté et la justice de Dieu. Mais, répond saint Augustin , la bonté n’est pas seulement en Dieu miséricorde , elle est encore sainteté : or, la sainteté de Dieu est essentiellement ennemie du péché : donc le châtiment du péché sera éternel , puisque Dieu sera toujours bon, toujours saint, et que le péché durera’toujours. Ditesle même de la justice. Le mauvais riche entendra éternellement cette parole foudroyante : Nunc autem cruciaris ; Maintenant vous souffrez. Ce maintenant ne Cuira jamais.

De vous donner une juste idée de cette éternité, c’est ce que je n’entreprends pas : et qui le pourroit ? Je me prosterne seulement, Seigneur, devant vous, tandis qu’il est encore temps de vous fléchir. Je parle dans une cour où je vois tant de mondains tout occupés du monde, sans penser à l’éternité. Ne pourrois-je pas dans une juste indignation vous presser enfin. Seigneur, de vous faire connoître et de faire éclater sur eux votre justice? Mais je sais d’ailleurs que ce sont des âmes précieuses et rachetées de votre sang. Éclairez-les, mon Dieu , et dissipez le charme qui les aveugle.

O éternité, pensée salutaire dans la vie, mais désespérante dans l’enfer! Si nous ne voulons pas qu’elle soit le sujet de notre désespoir, faisons-en le motif de notre pénitence.

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