‹ Œuvres completes de Bourdaloue Sermons pour le Careme. Tome secondChapitre 39 sur 43 · SUR L'IMPURETÉ · texte numérisé non relu

SUR L'IMPURETÉ

Sujet. Lorsque l’esprit impur est sorti d’un homme , il va par des lieux arides cherchant du repos, et il n’en trouve

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point. Alors il dit : Je retournerai dans ma maison d’où je suis sorti: et à son retour, il la trouve vide, balayée et ornée. Il part aussitôt, et il va prendre avec soi sept autres esprits encore plus médians que lui; ils rentrent dans cette maison , et ils y habitent.

Il y a des démons de plusieurs espèces; mais entre tous les autres, celui que nous devons avoir particulièrement en horreur , c’est le démon d’impureté dont il est parlé dans notre Évangile. Rien de plus ordinaire et de plus pernicieux que le vice qu’il entretient dans lesceeurs, et c’est ce vice abominable que j’attaque dans ce discours. P. 89, 90, 91.

Division. Impureté, signe de la réprobation, et principe de la réprobation. Signe visible de la réprobation , parce que rien ne nous représente mieux dès cette vie l’état des réprouvés après la mort : première partie. Principe efficace de la réprobation, parce que rien ne nous expose à un danger plus certain de tomber dans l’état des réprouvés après la mort : deuxième partie. P. 91 , 9a.

Première partie. Impureté, signe de la réprobation. Quatre choses marquées dans l’Écriture, expriment parfaitement l’état des réprouvés dans l’enfer, savoir : les ténèbres, le désordre, l’esclavage , et le ver de la conscience. Or, de tous les péchés, l’impureté est celui, i* qui jette l’homme dans un plus profond aveuglement d’esprit ; 2° qui l’engage dans des désordres plus funestes; 3° qui le captive davantage sous l’empire du démon ; 4° qui forme dans son coeur un ver de conscience plus insupportable et plus piquant.

i°Aveuglement : car l’impureté rend l’homme tout charnel. Or , de prétendre qu’un homme charnel ait des connoissances raisonnables, c’est vouloir que la chair soit esprit : Animalis homo non percipit ea quœ Dei surit. En

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effet , dit saint Bernard , l’impudique se réduit à la condition des bêtes, lorsqu’il suit les mouvemens d’une passion prédominante dans les bêtes. Par conséquent, il n’a plus ces lumières de l’esprit qui nous distinguent des bêtes, et qui nous font agir en hommes. Aussi voyons-nous tant de voluptueux, au moment que la passion les sollicite, fermer les yeux A toutes les considérations divines et humaines. Venons au détail. Ils perdent surtout trois connoissances : la connoissance d’eux-mêmes, la connoissance de leur propre péché , et la connoissance de Dieu. P. g4 , 95, 96.

Ils perdent la connoissance d’eux-mèmes et de ce qu’ils sont. Exemple de ces deux vieillards qui, sans se souvenir de leur dignité et de leur fige, tentèrent la chaste Susanne. Aussi les poètes, selon la remarque de Clément Alexandrin , en décrivant les infâmes commerces de leurs fausses divinités, les représentoient toujours déguisées, et souvent métamorphosées en bêtes : pour nous faire entendre que ces dieux prétebdus n’avoient pu se porter à de telles extrémités sans se méconnoître. Et certes n’est-il pas surprenant devoir jusques à quel poiut ce péché abrutit l’homme? On oublie tout. l)n père oublie ce qu’il doit à ses enfans , un juge ce qu'il doit au public, un ami ce qu’il doit à son ami, un prêtre ce qu’il doit à Jésus-Christ, une femme ce qu’elle doit à son mari, une fille ce qu’elle se doit à ellemême. P. 96, 97, 98, 99.

Je dis plus. L’impudique perd la connoissance de son péché , ou plutôt de la grièvelé de son péché. Dans les règles communes, c’est par l’expérience que nous parvenons à la connoissance des choses ; mais dans le péché dont je parle, il arrive tout le contraire. Car nous ne le connoissOns jamais mieux que quand nous n’en avons nul usage , et nous n’en perdons la connoissance qu'autant que nous nous

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licencions à le commettre. .Une âme encore innocente et pure le regarde comme un monstre; mais un pécheur par état le traite de galanterie, et s’en applaudit. Auroit-on jamais cru qu’il dût j avoir des chrétiens assez corrompus pour traiter de simple galanterie un péché de cette conséquence ? Et qu’est-cc encore qued’entendre des femmes dans le christianisme tenir de semblables discours , et regarder comme des bagatelles de vrais crimes f Ces conversations libres, ces entretiens secrets et familiers, ces amitiés prétendues honnêtes, ces commerces assidus de visites et de lettres, ces artifices de la vanité humaioe, cette détestable ambition d'avoir des adorateurs, ces douceurs vraies ou fausses témoignées à un homme mondain , ces habillemens immodestes : tout cela n’est rien, dites-vous: mais la question est de savoir si Dieu en jugera de la sorte , et si vousmêmes, lorsqu’il faudra comparoître devant son tribuual . vous n’en jugerez pas autrement. P. 99, 100, 101, 10a, io3.

Enfin, ce péché nous fait perdre la connoissaace de Dieu. On peut dire que les impudiques sont communément des esprits gâtés en matière de créance, et que le progrès de l’impiété suit presque toujours le progrès du vice. La raison est , que la vue d’un Dieu troublant le voluptueux dans son plaisir, pour mieux goûter son plaisir, il prend le parti de renoncer Dieu ; et ce fut ainsi que Salomon devint idolâtre. Les païens, selon la remarqué de saint Augustin, ayant fait eux-mêmes leurs dieux, ils les ont faits selon leur caprice, et tels qu’ils les ont voulus : des dieux passionnés . emportés, adultères. Mais comme notre Dieu est indépendamment des hommes tout ce qu’il est, le voluptueux, désespérant de le changer, et le trouvant toujours contraire à sa passion, le désavoue. Or, y a-t-il rien de plus affreux

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dans les ténèbres de l’enfer, que cet aveuglement? Les ténèbres de l’enfer ne sont que des ténèbres extérieures , In tencbnas exteriores : au lieu que l’aveuglement de l’impudique est tout intérieur. P. io5, i o.j , io5, 10G, 107.

a" Désordre et confusion. Dans le désordre même de l’enfer, il y a un ordre supérieur que la justice divine y a établi, puisque c’est là que Dieu punit ce qui est punissable : au lieu que le désordre de l’impureté est un pur désordre. Il consiste, selon saint Augustin, en ce que l’esprit se laisse gouverner par les sens. 11 consiste, selon saint Chrysostôme , en ce que l’impureté porte l’homme à des excès, où la sensualité même des bêtes ne se porte pas. Exemple de ces villes abominables dont il est parlé au livre de la Genèse, et sur qui Dieu fit éclater sa colère. Enfin , selon Tertullien, il consiste en ce que l’impureté a une liaison presque nécessaire avec tous les autres vices, et que tous les autres vices sont, pour ainsi parler, à ses gages et à sa solde. De lù les guerres et les dissensions , les discordes et les haines irréconciliables, les profanations et les sacrilèges , les empoisonnemens et les assassinats , les trahisons et les noires impostures, les injustices et les violences, les dépenses excessives et la ruine des familles. C’est ainsi que l’impureté renverse tout. P. 108, 109, 110, 111,

L’indignité est qu’une femme perdue d’honneur et de conscience, par un renversement autrefois inouï, fasse elle-même les avances les plus criminelles et les plus honteuses. L’excès du désordre est que toutes les bienséances qui servoient de rempart à la pureté , soient maintenant bannies comme incommodes. Le comble du désordre est que les devoirs les plus inviolables cher les païens mêmes, soient parmi nous des sujets de risée. Un mari sensible au

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déshonneur de sa maison , est le personnage qu'on joue sur le théStre. Quel désordre encore, qu’un mari pourvu d’une femme prudente et accomplie , mais entêté d’une passion bizarre, aime avec obstination ce qui souvent n’est point aimable, et ne puisse aimer par raison ce qui mérite tout son amour ! P. 117, 1 18 , 119.

3° Esclavage. Point de péché qui rende l’homme plus esclave du démon. Dans les premiers siècles die l’Eglise, remarque saint Augustin , cet ennemi de notre salut attaquoit les chrétiens par les persécutions : pourquoi ? .parce que les chrétiens alors vivoient dans une entière pureté de mœurs, et que ne pouvant s’en rendre maître par l’amour du plaisir , il tSchoit à les vaincre par l’horreur des supplices. Mais depuis qu’il a trouvé moyen de s’introduire par les voluptés sensuelles, toutes les persécutions ont cessé. Car cette voie lui a paru bien plus courte et plus assurée. Triste esclavage, où gémit si long-temps saint Augustin. P. 119, 120, 121, 122.

4* Ver de la conscience et trouble. Trouble du côté de Dieu , que l’impudique envisage comme le juge de ses actions et de sa vie. Dans les autres péchés, on peut se faire plus aisément une fausse conscience, et le pécheur dans sa fausse conscience trouve une espèce de repos. Mais l’impureté est un vice trop grossier , pour servir de sujet aux illusions d’une conscience erronée. Ainsi, pour peu qu’on ait encore de religion , il n’y a point de péché que le remords suive de plus près. Il est vrai que l’impudique perd assez communément la foi : mais en quelles incertitudes le jette alors son infidélité même ; et cette infidélité ne l’assurant de rien et lui faisant hasarder tout, de quel secours lui peut-elle être pour avoir la paix ? Trouble encore plus sensible du côté de l’objet qu’il adore. Dans la

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naissance de cette passion, que! tourment est comparable à celui d’un esprit blessé qui aime et qui s’aperçoit qu’il n’est pas aimé ? ou si l’on répond à ses assiduités , quelles craintes au moins qu’on n’y réponde pas également, qu’on n’y réponde pas sincèrement , qu’on n’y réponde pas constamment? Dans le progrès de cette même passion que ne faut-il pas essuyer? caprices , fiertés, hauteurs, légèretés de la part de celle dont on a fait son idole. Surtout , si la passion se tourne en jalousie , comme il arrive presque immanquablement, quel enfer 1 Et quelle issue enfin, quel dénoûment ordinaire ont ces criminelles intrigues ? La seule vue de l’avenir n’esl-elle pas une peine continuelle et toujours présente , quand on se dit à soi-même , et qu’on se le dit avec assurance : Cette passion finira, et le succès le moins fâcheux que j’en puisse attendre, c’est qu’elle finira par quelque chose de désagréable ? Ah 1 mon Dieu , nous ne le comprenions pas; mais nous sommes obligés de le reconnoître, que vous ne châtiez jamais plus rigoureusement le pécheur, qu’en le livrant à ses appétits déréglés. P. 12a, ia3, 124, 125, 126, 127, 128, 129.

Deuxième partie. Impureté , principe de la réprobation. Opérer la réprobaliondansuncâme, c’est la conduire à l’impénitence finale. Or, il n’y a point de péché qui semble plus éloigné de la pénitence que l’impureté, et qui, par conséquent, dans le cours ordinaire, soit plus irrémissible. Je ne dis pas irrémissible dans le sens que l’a entendu Tertullien, lorsqu’il prétendoit que ce péché étoit absolument sans remède, et que quelques marques de pénitence que donnât le pécheur, l’Église ne le devoit et ne le pouvoit jamais recevoir : mais j’entends qu’entre les péchés, il n’y en a point de plus difficile à guérir, et que par ses çngagemens criminels l’impudique se fait, pour ainsi parler, à lui-même

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un état d’impénitence, d’où il pourroit, et d’où il ne veut presque jamais sortir. Voilé en quoi la vérité que j’établis est différente de l’hérésie de Tertullien. Hérésie qui, tout insoutenable qu’elle est, nous fait toujours connoître de quelle horreur on étoit alors prévenu contre le péché que je combats, et combien à l'égard de ce crime la discipline de l’Eglise étoit rigoureuse. Hérésie fondée sur des raisons en elles-mêmes très-solides, mais dont Tertullien tira des conséquences outrées. P. i5o, i5i , i3a , i33 , i34,

Sans donc porter la chose si loin, je dis que l’impureté conduit à l’impénitence finale : comment ? i° parce qu’il n’est point de péché qui rende le pécheur plus sujet à lu rechute; a" point de péché qui expose plus le pécheur à la tentation du désespoir; 3° point de péché qui tienne le pécheur plus étroitement lié par l’habitude. P. i36.

i° Rechute : Je retournerai dans ma maison d’où je suis sorti, dit l’esprit impur: je reprendrai dans cette âme tous les avantages que j’y ai perdus, et le dernier état où elle se trouvera, sera pire que le premier. J’en appelle, Chrétiens, i\ votre expérience : et n’est-ce pas là ce qui nous rend vos confessions suspectes quand vous avez recours à nous dans le sacré tribunal? P. 137, 1 38.

2” Désospoir : Desperantes semetipsos tradidenmt impudicitiœ. Mais de quoi surtout désespère l’impudique ? il désespère de sa conversion où il voit des diflicultés presque insurmontables. Il désespère de sa persévérance , témoin qu’il est de ses légèretés passées. Il désespère de Dieu, et il désespère de lui-même : de Dieu, parce qu’il a si souvent abusé de sa miséricorde ; de lui-même , parce qu’il a do si sensibles convictions de sa foiblesse. P. i3ç), î jo .

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3° Habitude : tout y contribue, les occasions beaucoup plus fréquentes , la facilité de commettre le péché beaucoup plus grande , les impressions qu’il laisse beaucoup plus fortes , le penchant beaucoup plus violent. Aussi combien voyons-nous d’impudiques par habitude et par profession, qui se convertissent? une Madeleine, un Augustin pénitents, ce sont des espèces de prodiges. Ce n’est pas que ces voluptueux ne se présentent quelquefois au sacrement de la pénitence; mais de la manière dont ils s’y comportent , c'est plus pour leur condamnation qu’ils s’y présentent, que pour leur justification. Quand donc feront-ils pénitence? Dans cette vie ? ils ne s’y déterminent jamais. Dans l’autre? elle est inutile. A la mort? c’est le péché qui les quitte, et non pas eux qui quittent le péché. P. tqi , i4a> >45» >44-

Cela seul me fait comprendre la vérité de cette terrible parole de Jésus-Christ : Beaucoup d’appelés et peu d’ëlus. Car l’Apôtre nous apprend que les impudiques ne seront jamais héritiers du royaume de Dieu, et nous voyons d’ailleurs que le monde est plein de ces hommes sensuels et esclaves de leur plaisir. P. i45, 1 46.

C’est à vous , Chrétiens , A y prendre garde tandis qu’il est encore temps : car il est temps encore après tout, et je n’ai point prétendu dans ce discours vous ôter toute espérance, mais vous engager à une vigilance plus exacte, et vous porter A faire de nouveaux efforts. Nous avons besoin pour cela , Seigneur, d’une grâce victorieuse et toutepuissante. Grâce que je vous demanderai sans cesse , à laquelle je me disposerai, A laquelle je répondrai, et que je conserverai avec soin. P. 146, 1 47-

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