‹ Œuvres completes de Bourdaloue Sermons pour le Careme. Tome secondChapitre 41 sur 43 · SUR LA GRACE · texte numérisé non relu

SUR LA GRACE

Sujet. Jésus lui répondit : Si vous connaissiez le don de Dieu.

Ce don de Dieu que ne connoissoit pas encore la femme samaritaine , c’est la grâce. Don précieux que nous ne connaissons pas assez nous-mêmes, et que nous ne prenons pas soin de connoitre : d’où vient que souvent nous le recevons en vain. Il est donc important de vous en donner une juste idée, et c’est à quoi je vais travailler dans ce discours. P. a5o, 25i, a5a.

Division. Disposer tout avec douceur et tout exécuter avec force, ce sont les deux excellentes propriétés que l’Ecriture attribue à la'sagesse. Or, ce que l’Ecriture nous dit de la sagesse de Dieu, je puis le dire également de la grâce, puisque la grâce, dont je parle, n’agit en nous que comme l’instrument de cette sagesse souveraine, qui est en Dieu la cause principale de notre salut. Douceur de la grâce : première partie. Force de la grâce : deuxième partie. L’une et l’autre paraît dans la conversion de la Samaritaine. P. 25s, 253, 254.

Première partie. Douceur de la grâce. C’est par-là que la grâce touche le pécheur, et qu’elle devient victorieuse. Or, cette douceur consiste : 1° en ce que la grâce nous attend; 2“ en ce qu’elle prend les temps et les occasions favorables pour nous gagner; 3° en ce qu’elle -est toujours la première à nous prévenir; 4° en ce qu’elle nous demande ce qu’elle veut obtenir, et qu’au lieu de le demander avec

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empire, elle ne l’obtient que par voie de sollicitation et d’invitation ; 5* en ce qu’elle s’accommode à nos inclinations et aux qualités de notre esprit; C'en ce qu’elle ne nous engage à rien de difficile, où elle ne nous fasse trouver de l’attrait, et dont malgré nos répugnances, elle n’excite en nous le désir. C’est ainsi que le Fils de Dieu convertit la Samaritaine. P. 254, 255, 256.

1” La grâce nous attend. Voyez Jésus-Christ fatigué et assis sur le bord d’une fontaine. Qu’attend-il ? une pécheresse. De quoi est-il fatigué ? non-seulement du chemin qu’il a fait, mais d’avoir si long-temps supporté cette âme criminelle dans ses déréglemcns. Cependant il ne se rebute point, et il est encore résolu de l’attendre. Or, combien y at-il de pécheurs que Dieu attend de la sorte ? Il n’y a que la patience d’un Dieu qui puisse aller jusque-lâ. Celle des hommes, qui n'a pas plus d’étendue que la petitesse de leur cœur, est bientôt à bout : mais Dieu est patient, dit saint Augustin , parce qu’il est éternel, parce qu’il est fort, parce qu’il est Dieu. Du reste , le pécheur doit-il se faire de la patience de Dieu, une raison pour différer sa pénitence? A Dieu ne plaise. Car est-il rien de plus impie que de se prévaloir de la grâce de Dieu contre Dieu même ? D’ailleurs, il y en a que Dieu n’attend pas, ou du moins qu’il n’attend que jusques à un certain terme qui nous est inconnu : et rien ne doit plus l’engager à ne nous pas attendre , que l’espérance présomptueuse dont nous nous flattons qu’il nous attendra. P. 256, 257, 258, 25g, 260.

2“ La grâce prend les temps et les occasions favorables pour nous gagner. Ainsi, le Sauveur du monde, pour traiter avec la Samaritaine , prend le temps où elle doit venir selon sa coutume puiser de l’eau. Mon pas que Dieu ait besoin de ces ménagemens ; mais c’est dans ces ménagemens que nous

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devons admirer sa bonté. C’est en cela même aussi que de savans théologiens ont fait consister l’efficace de la grâce, fondés sur ces paroles de l’Ecriture : Tempore accepto exaudivi te, et in die salulis adjuvi te. Y a-t-il un pécheur converti qui n’uttribue- en partie sa conversion à certaines rencontres , et qui ne se souvienne que ce fut là que Dieu lui ouvrit les yeux et lui parla au cœur ? Exemple de saint Augustin. Il est donc de notre sagesse d’observer ces occasions et de ne les pas manquer. Mais si telle occasion, ditesvous , est une occasion de salut, et que Dieu y ait attaché la grâce de ma conversion, il est sûr que je me convertirai. Je le veux; mais il n’est pas moins sûr que vous ne vous convertirez jamais sans un bon usage de cette grâce et de l’occasion où elle vous est préparée. P. 26 1, 262, 265,

3° La grâce est la première à nous prévenir. C'est dans la doctrine des Pères ce qu’elle a de plus essentiel : car si je la pouvois prévenir, dès-là elle ne seroit plus grâce, puisqu’elle supposerait en moi le mérite de l’avoir prévenue. Ainsi le Fils de Dieu prévient cette femme de Samarie : il l’aborde, il lui parle. Ainsi veut-il bien encore prévenir tous les jours de viles créatures, et les rechercher lors même qu’elles s’éloignent de lui. Mais du moins, Seigneur, puisque vous voplez bien commencer, ne répondrai-je point à votre amour? Oui, mon Dieu, cette bonté prévenante sera désormais pour moi le plus puissant motif d’une reconnaissance et d’une fidélité inviolable. P. 266, 267, 268.

4“ Ce que veut obtenir la grâce, elle nous le demande ; et au lieu de ledemander avec empire, elle ne l’obtient que par voie de sollicitation et d’invitation. Le Sauveur du monde pouvoit obliger la Samaritaine à lui rendre d’abord une obéissance forcée; mais il la prie de l’écouter et de le croire :

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Mulier, crede mihi. Je dis plus : Dieu par sa grâce nous

demande peu , pour nous donner beaucoup. Que demande * Jésus-Christ à la Samaritaine? un peu d’eau. Que lui pronàet-il ? une eau salutaire et vivifiante qui rejaillira jusque dans la vie éternelle. Que nous demande la grâce?. souvent, presque rien. Mais ce peu qu’elle nous demande, cette petite victoire, nous met en état de recevoir la plénitude des dons célestes et d’éprouver toutes les miséricordes du Seigneur. P. 268, 269, 270.

5° La grâce même s’accommode à nos inclinations et aux qualités de notre esprit. La Samaritaine étoit curieuse, et se piquoit d’être savante : Jésus-Christ ne dédaigne point de s’entretenir avec elle sur les plus hauts mystères de la religion. Sommes-nous ardens et agissons , la grâce nous sanctifie par le zèle. Sommes-nous tendres et affectueux, elle nous sanctifie par un amour sensible pour Dieu. Sommesnous d’une humeur facile et condescendante , elle rectifie cette facilité d’humeur, et la convertit en charité pour le prochain : Multiformis gratiœ Dei. P. 270, 271,272, 273.

6" La grâce ne nous engage à rien de difficile , où elle ne nous fasse trouver de l’attrait, et dont malgré nos répugnances elle n’excite en nous le désir. Il est vrai que Dieu par cette grâce nous oblige à renoncerau monde ; mais c’est après nous en avoir fait connoître par sa grâce même la vanité et le danger. Il est vrai que cette grâce m’oblige à faire pour Dieu des choses contraires à la nature et quelquefois très-pénibles : mais elle m’y porte par la grandeur des motifs qu’elle me propose, et par l’espérance des biens inestimables qu’elle me promet. Si voos saviez, dit Jésus-Christ à cette femme de notre évangile , quel est celui qui vous parle , et ce que vous pouvez attendre de lui ! P. 275 ,

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Telle est la conduite de la grâce. Telle doit être par proportion la nôtre, prêtres du Seigneur, dans le saint ministère que nous exerçons pour la conversion et le salut des âmes. Ce ne sera point par l’autorité , ni même par l’habileté, mais par notre douceur que nous les gagnerons. Je ne dis pas qu’il ne faille point user de sévérité; mais je dis que ce doit être une sévérité discrète, une sévérité compatissante, une sévérité qui se fasse aimer et qui rende le joug de Dieu supportable. P. 375,276, 277, 278.

Deuxième partie. Force de la grâce. Il m’a toujours paru, et il me paroît encore, qu’une des preuves les plus convaincantes de la vérité de notre foi, est de voir ce que la grâce opère quelquefois en certaines âmes : et quand je n’envisagerois que la conversion de la Samaritaine, je conclurois sans hésiter qu’il y aun principe surnaturel qui agit en nous: Digitus Dei est hic. Double miracle de la vertu toute-puissante de la grâce dans cette conversion, l’un par rapport à l’esprit, l’autre par rapport au coeur. 1° Miracle de la grâce dans la victoire qu’elle remporte sur l’esprit de la Samaritaine ; 2“ miracle de la grâce dans le changement qu’elle fuit du cœur de la Samaritaine; 5° l’un et l’autre, miracles de la grâce opérés d’une mauière toute miraculeuse. P. 279, 280, 281.

i° Miracle de la grâce et de sa force dans la victoire qu’elle remporte sur l’esprit de la Samaritaine. C'étoit tout ensemble une infidèle et une hérétique. Or, vous savez l’extrême difficulté, pour ne pas dire l’impossibilité morale de réduire un esprit, surtout l’esprit d’une femme, quand elle est de ce caractère. C’est néanmoins ce que la grâce opère aujourd’hui. Jésus- Christ ramène d’abord cette femme de Samarie, à la pureté du culte juif; et il en fait ensuite une chrétienne. Hœc mutatio dexterœ excelsi. P. 281, 282, 283.

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2° Miracle de la grâce et de sa force dans le changement du coeur de la Samaritaine. Elle étoit impudique et déréglée dans ses moeurs. Elle viroitdans un concubinage public. Elle y étoit depuis long-temps, et elle en avoit contracté l’habitude. Or s’il y a une maladie difficile à guérir, c’est celle-là. Mais cette pécheresse, cette prostituée, cette femme esclave des plus sales passions est enfin purifiée et sanctifiée. Hæc rnutatio dexterœ excelsi. P. 283, 284, 285.

3” Miracles opérés d’une manière toute miraculeuse. Ils ne coûtent au Sauveur du monde qu’un moment. Il ne dit qu’unc parole à la Samaritaine, Ego surn, c’est moi; et tout à coup la voilà convaincue , la voilà touchée , la voilà pénétrée des plus saints et des plus vifs sentimens de pénitence. Elle ne voit point faire de miracles à Jésus-Christ; et cette conversion sans miracles n’est-elle pas le plus grand miracle ? Elle ne se convertit point à lui comme la Chananéenne, parce qu’il a délivré sa fille du démon ; ni comme l'Hémorroïsse, parce qu’il lui a rendu la santé : mais elle se convertit, elle s’attache à lui pour lui seul. Enfin. elle ne se contente pas de le connoltre , elle le fait connoitre aux autres; et de pécheresse qu’elle étoit, dit saint Grégoire pape , elle se trouve transformée en apôtre. Hæc mutatio dexterœ excelsi. P. 286 , 287 , 288 , 289.

Quelle conclusion ? Espérons tout de la grâce; et quelques efforts qu’il y ait à faire pour retourner à Dieu , prenons confiance. Si Dieu par sa miséricorde vous a retiré de l’état du péché, imitez le zèle de la Samaritaine, et travaillez comme elle à ramener autant de pécheurs que rotre exemple est capable d’en attirer , mais surtout ceul qui furent les complices de votre désordre. Dites -leur comme David pénitent-: Venite, audite, et narrabo quanta fecil animee meœ : Venez, écoutez, et je vous raconterai ce

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que le Seigneur a fait pour moi , et ce qu’il veut faire pour vous. Inspirez-nous ce zèle, 6 mon Dieu , et remplisseznous pour cela de votre esprit, de cet esprit de douceur, de cet esprit de force. P. 289 , 290 , 291 , 292 , 293 , 294.

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