‹ Œuvres completes de Bourdaloue Sermons pour le Careme. Tome secondChapitre 6 sur 43 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

C’est le souvenir du passé qui doit faire la première peine des âmes réprouvées : souvenir qui les tourmentera vivement, qui les tourmentera éternellement, qui les tourmentera sans interruption et sans relâche , qui les tourmentera sans partage et sans division , qui les tourmentera en toutes les manières que la justice d’un Dieu, aidée de sa toutepuissance , est capable de lui suggérer ; mais ce qu’il y a déplus déplorable , qui n’aura point d’autre effet, en les tourmentant, que de les faire souffrir et de les tourmenter. Voilà , Chrétiens, la première idée que je conçois de letat d’une âme dans l’enfer, et de sa réprobation. Fili, recordare quia recepisti bona in vita tua. ' Souvenez-vous, mon lils, dit Abraham au riche malheureux, que vous avez eu les biens delà vie; mais souvenez-vous en même temps de l’abus que vous en avez fait. Deux vues, reprend saint ChrysostAme , bien affligeantes pour un damné : la vue des biens dont il aura fait un si

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Carême, ii. 4

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criminel usage , et la vue des maux qu’il aura commis. L’une et l’autre, suivant le dessein de Jésus- Christ, également nécessaires pour arrêter les emportemens de nos passions , et pour nous affermir dans les voies de la sagesse chrétienne.

Première vue qui tourmentera le réprouvé : les biens de la terre qu’il possédoit , et dont il faisoit le prétendu bonheur de sa vie; mais qui, par le plus triste changement, feront son supplice, et lui causeront les plus mortels regrets. Ce ne sera pas de les avoir perdus; car, quelque attachement qu’il y ait eu, il ne sera pas en état d’en être touché, et il n’en reconnoitra que trop Ta vanité et le néant; mais de les avoir aimés préférablement à son salut éternel, mais de s’en être servi contre Dieu, mais de les avoir employés à se perdre soi-même. Ah ! dira ce riche, déchiré du plus cruel et du plus vif repentir (car c’est ainsi que le Saint-Esprit fait parler les réprouvés dans l’Écriture ) ; si j’avois ménagé selon Dieu ces biens de fortune ; si , conformément aux lois du christianisme et aux obligations de mon état, j’en avois assisté les pauvres; si , par un zèle de religion et de charité, je les avois' partagés entre Jésus-Christ et moi; si, les regardant comme des talens dont je n’avois que la simple administration , je les avois fait profiter , en les appliquant aux œuvres de miséricorde et de piété ; si , comme un dispensateur fidèle, j’en avois rapporté

le fruit au service et à la gloire du maître de qui je les tenois, et qui me les avoit confiés; ces biens , dont la mort m’a dépouillé, seroient maintenant pour moi un trésor de mérites, et un fonds de bonheur pour l’éternité. Les hommes m’en loueroient sur la terre , et Dieu m’en récompenseroit dans le ciel. Mais parce qu’un désir insatiable d’amasser et d’avoir, me les a fait retenir impitoyablement, malgré les misères de tant de pauvres, à- qui je n’en ai point fait part; mais parce qu’un luxe immodéré, et sans autre règle que l’esprit du monde, me les a fait prodiguer en des dépenses vaines et superflues; mais parce qu’un assujettissement honteux à mes sens me les a fait consumer en des excès, en des intempérances criminelles; mais parce qu’une détestable ambition de me pousser * et de m’élever, ou une passion aveugle d’enrichir des enfans et des héritiers, qui sont aujourd’hui des libertins et peut-être des ingrats, me les a fait rechercher, contre toutes les lois delà justice, et aux dépens de ma conscience , il faut que ces mêmes biens, où je mettois toute mon espérance et toute ma félicité , deviennent mes propres bourreaux.

Pensée d’autant plus désolante, que faisant ensuite la plus triste comparaison , il se retracera l’idée de ce souverain bien qu’il aura perdu, et pourquoi? pour des biens périssables et passagers. Cette conviction sensible qui lui restera, et qui lui

restera toujours présente , qu’il a perdu son vrai bien, son unique bien, pour de faux biens, et même de faux biens dans l’estime des hommes , pour un vain intérêt, qui l’a aveuglé; pour un honneur chimérique et imaginaire, dont il s’est entêté; pour un plaisir sensuel et brutal, à quoi il s’est abandonné , le dépit mortel qu’il en concevra contre lui-même , et qui lui fera dire avec bien plus de sujet qu’au fils de Saül : Gtistans gustavi paululum me/lis , et eccemorior ; ’ pour quelques douceurs que j’ai goûtées, pour quelques plaisirs que ma raison medisputoit, et dont ma conscience m’a presque ûté, par ses reproches, tout le sentiment, je me vois condamné à boire le calice de la colère de Dieu; ce calice de fiel et d’amertume, ce calice qu’il a détrempé dans le jour de sa fureur, et qu’il réserve à ses ennemis; tout cela, encore une fois, fera naître dans son âme ce ver intérieur qui le rongera : Recordare quia recepisti bona in vita tua ! * Ainsi nous nous servons dans la vie, des biens de Dieu contre Dieu, et Dieu, à son tour, s’en servira contre nous; et comme nous en faisons les instrumens de notre malice pour l’offenser, il en fera , dit saint Grégoire , les instrumens de sa justice pour nous punir. Et cela comment? toujours par la pensée et le souvenir : Recordare.

Mais si l’abus des dons naturels et des biens de

* i. Reg. 14. — * Luc. 16.

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la terre doit faire dans l’âme du pécheur une impression si violente, que sera-ce de l’abus des grâces et des dons surnaturels , qui, pesé au poids du sanctuaire de Dieu , et par rapport à la damnation , aura des conséquences encore bien plus funestes. Car qui peut dire quelle sera la désolation d’un réprouvé, lorsqu’il sé représentera à lui-même (or il se le représentera toujours) combien de secours, combien de moyens de salut il se sera rendus inutiles, combien de lumières il aura étouffées , combien d’inspirations il aura rejetées , combien de sacremens il aura négligés ou profanés; à combien d’instructions , à combien de remontrances il se sera endurci ; à combien d’exemples il aura été insensible, soit par une force d’esprit prétendue dont il se piquoit dans son impiété , soit par une lâcheté et une délicatesse qu’il ne s’est jamais efforcé de vaincre. Ah î si j’avois seulement été fidèle à une partie de ces grâces dont Dieu meprévenoit; si j’avois, poursuivre la voix qui m’appeloit et qui m’appeloit si souvent, qui m’appeloit si fortement, renoncé à l’esclavage du monde et de la chair , je me serois sanctifié , j’aurois part à l’héritage des enfans de Dieu , je posséderois avec eux le même royaume; mais parce que jeles ai reçues en vain, ces grâces si précieuses; parce que je les ai reçues avec indifférence et sans aucun retour, parce que je les ai méprisées, parce que je les ai même combattues, et que, par mon obsti-

nation , elles ne m’ont pas attiré, ni converti à Dieu, elles s’élèvent contre moi pour me persécuter et pour venger Dieu. Au lieu de ces saintes tristesses, au lieu de ces saints remords , au lieu de ces contritions salutaires et vivifiantes, qu’elles dévoient exciter dans mon cœur, elles me causent à présent des remords, mais des remords qui me déchirent; elles me causent des tristesses , mais des tristesses qui m’accablent; elles me causent des repentirs, mais des repentirs qui me percent, qui me transportent , qui vont jusqu’à la fureur , jusqu’à la rage : Recordare.

Or. puisque Dieu fera servir jusqu’à ses grâces pour tourmenter le pécheur, jugez de là ce qu’il aura à souffrir, ce pécheur réprouvé, du souvenir et de la vue de ses crimes , dont la propriété la plus naturelle est de devenir le supplice de ceux mêmes qui les ont commis. Non, non, dit saint Chrysostôme , il ne faudra point de démons , point de spectres pour faire de l’enfer un lieu de tourment. Ce que chacun y apportera de crimes, voilà les démons auxquels il sera livré. Ces impuretés abominables, ces injustices énormes, ces profanations des choses saintes, ces mépris déclarés de Dieu, ces haines invétérées contre le prochain , ces perfidies et ces trahisons, ces artifices de l’hypocrisie, ces scandales de l’athéisme, ces emportemens de la vengeance, ces rafïinemcns de la médisance, ces

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noires impostures de la calomnie, tant d'autres iniquités dont je ne puis faire le dénombrement , ce sont là les monstres qui investiront le réprouvé, qui l’assiégeront, qui le saisiront des plus vives frayeurs.

Et il n’est pas^absolument nécessaire d’être chrétien pour être persuadé de ce que je dis, puisque les païens eux-mèines l’ont reconnu , et qu’ils en ont fait la matière de leurs fables. Or , ce que nous appelons leurs fables , comme remarque fort bien saint Augustin, n’étoit , au fond, rien autre chose que les mystères lesplus sublimes de leur théologie, et les principes les mieux établis de leur morale. Ils ne les proposoient aux peuples que sous des fictions ; mais ces fictions renfermoient la même vérité que la foi nous enseigne; et, malgré le libertinage des athées qui vivent aujourd’hui parmi nous, ces infidèles du paganisme nous rendent un témoignage tout conforme à celui des prophètes et des apôtres, savoir, qu’il y a un enfer, et qu’une des grandes peines de l’enfer sera d’avoir péché, et de s etre souillé de crimes dans la vie : Recordare.

Mais ces crimes ne seront plus : il est vrai , reprend saint Bernard , ils ne seront plus dans la réalité de leur être , mais ils seront encore dans la pensée et dans le souvenir. Or c’est par le souvenir et par la pensée, qu’ils feront souffrir une âme réprouvée de Dieu. T ransierunt a manu , sed non trans.

ierunt a mente. ' Ils ne seront plus, ajoute ce Père, mais ils auront été , et il ne sera plus au pouvoir, ni du pécheur, ni de Dieu même, qu’ils n’aient pas été. Or ils ne tourmentent, soit dans l’enfer, soit sur la terre , que parce qu’ils ont été ; et de là vient qu’ils tourmentent lors même qu’ils ne sont plus , ou plutôt qu’ils ne commencent à tourmenter que quand ils ne sont plus. Et parce que n’etre plus et avoir été sont deux termes infinis qui égaleront l’éternité de Dieu , et qui subsisteront dans leur manière de subsister , autant que Dieu sera Dieu , ces crimes qui ont été , et qui ne seront plus, auront, s’il m’est permis de parler ainsi, une activité éternelle dans l’enfer, pour tourmenter le réprouvé. Ils ne l’ont contenté qu’un moment pendant qu’il les commettoit , et ils le tourmenteront éternellement quand il ne les commettra plus : pourquoi? belle raison de saint Augustin , parce que chaque chose, dit-il, agit selon l’étendue de sa durée. Or le présent , qui fait le plaisir du pécheur, combien est-il présent? un instant, et rien davantage ; et voilà pourquoi le pécheur l’a si peu goûté; au lieu que le passé qui le tourmentera, sera toujours passé, et que, comme passé, n’ayant point de fin , il faudra , par une nécessité indispensable , qu’il se fasse toujours sentir. In œlernum erço necesse est cruciet, conclut admirablement saint

1 Bernard.

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Bernard, r/tiod in iclernum te fecisse memineris. ' Voyez, poursuit-il, ce qui arrive tous les jours à une âme innocente , lorsque , par une fragilité malheureuse , elle vient à oublier Dieu , et à s’oublier elle-même. Cette femme avoit de l’honneur, elle avoit aimé jusque-là son devoir; mais enfin une poursuite opiniâtre l’a fait succomber : quel repentir, quelle douleur , quelle confusion de sa lâcheté, quelle horreur de son crime ! Elle voudrait le pouvoir racheter aux dépens de mille vies ; et si la chose étoit encore au point d’en délibérer, il n’y aurait point de mort qu’elle n’acceptât , plutôt que de donner un si criminel et un si honteux consentement. Mais il n’y a plus de retour; et toujours il sera vrai qu’elle s’est abandonnée à l’infamie et à l’opprobre du péché. Voilà ce qui produit et ce qui entretient dans elle ce fonds d 'amertume, qu’elle porte quelquefois jusqu’au tombeau. Voyez ce qui arrive à un homme emporté, lorsque, dans l’ardeur de sa passion, il commet une action noire, un homicide, un assassinat, A peine a-t-il fait le coup, que son esprit se trouble , que son sens s’égare , qu’il n’a plus de paix , presque plus de raison. Que ne feroit-il pas , que ne donneroit-il pas , que ne seroit-il pas prêt d’endurer pour être encore à commettre ce qu’il a commis , et ce qu’il n’est plus en état de réparer? Or ce n’est là qu’une figure et

Bernard.

qu’une ombre de l’enfer. Parce que d’avoir péché sera quelque chose d’éternel , il faudra, par une dure , mais juste loi , que le tourment le soit aussi , et que lame soit malheureuse pour jamais, parce qu’elle ne cessera jamais de se souvenir qu’elle a été un moment coupable : Nam etsi facere in tempore fuit , sed fecisse in œternum manet. ' Qui seroit bien pénétré de cette pensée, de quel œil envisageroit-il le péché , et qu’épargneroit-il pour s’en préserver?

Ajoutez que les crimes de la vie et tant de désordres se présenteront tous à la fois aux yeux du réprouvé, et tous à la fois le tourmenteront. Il ne les a commis que par intervalles et par succession , aujourd’hui l’un , demain l’autre; s’il y a donc senti quelque douceur, ce n’a été que par parties; mais, dans son tourment, il n’y aura ni succession ni partage; Dieu le ramassera tout entier dans chaque instant; et ces crimes, qui, considérés comme présens, se trouvent dispersés dans une longue suite de jours , de mois , d’années , se réuniront tous dans le passé , parce qu’il sera vrai en même temps de dire qu’ils sont tous passés. Ainsi tous , par une vertu indivisible, ils concourront à l’effet malheureux de la damnation. Or imaginez-vous ce qu’ils feront tous ensemble, puisqu’un seul suffiroit pour former l’enfer. Ah ! Chrétiens , ne vous

' Bernard.

rebutez pas de la supposition que je vais faire; peut-être blessera-t-elle la délicatesse de vos esprits ; mais plût à Dieu que , par-là même , elle pût vous inspirer une sainte horreur de la corruption de vos cœurs! Si l’on vcnoit à remuer une eau bourbeuse et dormante, et qu’exposant devant vous toutes les immondices quelle renferme, on vous forçât à en soutenir toujours la vue, ce seroit pour vous non pas un spectacle, mais un supplice, mais un martyre aussi rigoureux qu’humiliant. Or telle, et bien plus insoutenable encore, est la peine que Dieu réserve, dans l’enfer, à une âme, par exemple, sensuelle et impudique. 11 lui fera voir du même coup d’œil tout ce qu’il y a eu dans elle , parla concupiscence de la chair, de plus sale et de plus infect. Consentemens secrets, désirs criminels, espérances conçues, occasions cherchées, commerces scandaleux , entretiens lascifs, libertés, regards, dissolutions , mollesses, il lui rendra tout cela présent; et la fixant à cet objet, dont rien ne pourra plus la détourner, regarde, lui dira-t-il à chaque moment de l’éternité , voilà les suites de ton incontinence, voilà ce qu’a produit ton cœur!

Que concevez-vous de plus intolérable que ce monstrueux amas d’impuretés? Jugez-en parce que nous éprouvons dans ces revues plus générales et plusexactes de nos consciences. Quellehonte quand tout à coup cette innombrable multitude de péchés

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se développe devant nos yeux ! Mais si cette honte, toute surnaturelle et toute divine quelle est , si cette honte, lors même qu’elle est l’effet delà grâce, lors même qu’elle est le principe de notre réconciliation avec Dieu , nous tient lieu néanmoins de peine, et d’une peine que nous cherchons tant à éviter; que sera-ce de la honte des réprouvés, et du sentiment qu’ils en auront? Ah i, Seigneur! s’écrioit David dans la ferveur de sa pénitence , je ne puis plus vivre, et je suis hors de moi-même quand je considère mes iniquités, et que je les vois multipliées à l’infini : j’en suis ému jusque dans la moelle de mes os : Non est pax ossibus meis a facie peccatorum meorum.' C’étoit un roi, Chrétiens, et un roi dans la prospérité , un roi élevé au plus haut point de la félicité humaine; cependant il étoit troublé , il étoit saisi , il étoit consterné à la vue de cette affreuse scène qui lui retraçoit ses égaremens et ses désordres. Concluez donc quel sera l’état d’une âme qui, enlevée de la terre, et d’ailleurs bannie du séjour de sa béatitude céleste, se trouvera comme toute recueillie dans le souvenir de son péché; aura incessamment cette pensée, j’ai péché ; se dira incessamment à elle - même , j’ai péché , et y pensera , et se le dira , sans jamais le pouvoir détruire , ce péché qu’elle haïra , qu’elle abhorrera comme la source irrémédiable de son malheur.

• Ph, 3 7.

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Et voilà notre leçon, Chrétiens. Le mauvais riche souhaita que ses frères ; encore vivans sur la terre, pussent au moins profiter de son exemple. Dieu ne le voulut pas. Peut-être s’étoient-ils rendus indignes de cette grâce , et peut-être un des grands châtimens que Dieu exerça sur eux , fut de ne leur pas faire savoir le funeste état de leur frère dans l’enfer. Mais ce que Dieu ne leur accorda pas, il nous l’accorde aujourd'hui; il veut que l’exemple de ce réprouvé nous instruise , que sa folie , pour ainsi dire , fasse notre prudence , et que le regret qu’il ressent du passé, nous serve à réformer et à sanctifier le présent et l’avenir. 11 est vrai que Dieu ne nous envoie*pour cela , ni Lazare, ni aucun des morts, parce qu’il prétend que sa parole, écrite dans son Évangile, et annoncée par ses ministres , doit être plus convaincante etplus infaillible pour nous, que le rapport de Lazare et celui de tous les morts.

Nous nous figurons quelquefois que la résurrection d’un mort et la parole d’une âme revenue de l’enfer, seroit d’un grand poids pour faire impression sur nos esprits, et pour nous convertir. Abus , Chrétiens ; et puisque nous n écoutons ni Moïse , ni les prophètes , c’est-à-dire , ni la parole de Jésus-Christ , ni celle de ses prédicateurs , nous trouverions bien encore des raisons pour contester et pour rejeter tout autre témoignage : outre qu’il n’est pas de la providence de Dieu d’user de ces

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moyens extraordinaires, tandis que nous en avons d’autres qui peuvent suffire. C’est de là , dit saint Augustin . que Dieu n’a jamais fait de miracles pour confondre l’athéisme ; parce que l’athéisme est plus que suffisamment confondu par la voix de toute la nature. Ainsi il se contente , pour notre instruction , de nous donner l’exemple du riche réprouvé. Mais que faisons-nous, mes chers Auditeurs? appliquez-vous, s’il vous plaît, à cette morale. Bien loin de profiter de cet exemple, nous ne profitons pas même de notre propre expérience. Car, dès cette vie , nous avons une expérience sensible du repentir des damnés; et quelle est-elle? le trouble et le remords du péché*, dès que nous l’avons commis. Trouble, remords, image tout à la fois et peine de l’enfer. Car qu’est-ce que ce remords du péché, cette honte que l’on en conçoit, ce reproche que l’on se fait à soi-même , et malgré soimème , cette peine à souffrir qu’on nous le fasse d’ailleurs? qu’est-ce que cela? sinon une voix secrète qui nous dit qu’il y a un enfer, et que déjà nous le portons en quelque sorte au dedans de nousmêmes. Mais voici notre désordre. Chrétiens :pour pécher plus librement et plus impunément, nous tâchons de nous défaire peu à peu de cet enfer anticipé, et, si j’ose m’exprimer ainsi, de cet enfer temporel qui tourmente nos consciences, mais qui pourroit être pour nous un enfer salutaire, en

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nous préservant de l’enfer éternel. C’est-à-dire que nous étouffons en nous le remords du péché, qui, selon saint Clirysostôine , est comme une dernière grâce dans l’ordre de la prédestination et du salut : et parce que ce remords est inséparable de l’idée d’un Dieu, de l’idée d’une providence, de l’idée d’une vie immortelle; je veux dire, parce qu’il est impossible de croire un Dieu, de croire une providence, de croire une vie immortelle, et de ne pas sentir ce remords; pour nous affranchir de ce remords , nous tâchons de nous aveugler sur ces points capitaux de la religion ; du moins nous tâchons d’en douter et de ne les croire qu’à demi. Car il en faudroit venir là pour trouver la paix dans le péché; mais nous avons beau faire des efforts , nous avons beau raisonner et disputer , ce ver du péché ne meurt pas pour cela , et , dès cette vie même, nous n’aurons jamais l’avantage de nous en être absolument délivrés. Il y aura toujours des heures et des temps où il reviendra tout de nouveau nous piquer : ce sera au milieu de nos plaisirs et dans les momens les plus doux en apparence. Des millions d’autres , plus déterminés et plus impies que vous , en ont fait mille fois et en font tous les jours la triste épreuve. Que dis-je? les souverains mêmes et les monarques de la terre ne peuvent l’anéantir. Ils se défendent de tout, mais ils ne sauraient se défendre d’eux-mêmes.

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et leur péché monte avec eux jusque sur le trône

pour les persécuter.

Déplorable condition, mes Frères, que celle du pécheur, puisqu’en quelque état qu’il se trouve, soit dans le terme de la réprobation après la mort, soit dans la voie qui y conduit pendant la vie, son péché est partout pour lui un enfer inévitable. Mais quel remède ? je vous l’ai dit, c’est de bien ménager dès à présent ce remords du péché, dont le mauvais riche ne peut plus faire un bon usage ; car c’est de ce remords, si nous le voulons, que dépend notre conversion. Que fais-je donc , Chrétiens , si je suis fidèle à la grâce? au lieu d 'étouffer ce remords du péché, comme l’impie et le libertin, je le réveille au contraire , je l’excite en moi par de fréquentes et de solides réflexions. Ce que feront éternellement les damnés parune néèessité rigoureuse, en considérant toujours malgré eux les suites funestes de leur péché , je le fais par une sage précaution. Je repasse tous les jours devant Dieu , dans l’amertume de mon cœur, comme le saint roi Ezéchias, le nombre de mes années : Recogitabo tibi annos meos in amariludine anima meæ. ' Je dis à Dieu : Ah ! Seigneur, si mon péché me fait maintenant tant de peine, que seroit-ce dans l’enfer? Je ne me contente pas de cela ; je demande à Dieu ce remords comme une des grâces les plus spé-

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ciales qu’il puisse donner à ses élus, quand la passion les a précipités dans l’abîme du péché. Je le prie de me reprendre, non pas dans sa colère, mais selon cet esprit de miséricorde, qui n’est pas seulementleconsolateur, maislecenseurdu monde, et qui , comme censeur, en devient le réformateur: Arguet mundum de peccatu.' Je vais encore plus avant : j’anticipe ce remords; je raisonne avec moimême, et je me demande : quel fruit tirera r-je de ce péché? quand je l’aurai commis, voudrai-je l’avoir fait , et que m’en restera-t-il autre chose que le remords et la confusion? pourquoi donc faire maintenant ce qu’alors je voudrai h’avoir jamais fait? C’est ainsi que je m’instruis , que je m’encourage à tenir ferme contre les tentations du monde et de la chair, à résister dans les occasions les plus dangereuses, et dans les momens les plus critiques; à ne ménager rien pour me garantir de cette affreuse damnation, où le réprouvé n’a pas seulement à souffrir du passé par le plus mortel regret, mais du présent parle supplice le plus douloureux. C’est la seconde partie.

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