CONCRÉTIONS DE LA PLATINE
•le crois devoir donner ici par extrait quelques faits très-bien présentés par M. le Blond, médecin de l’université de Lima, qui, pendant un séjour de trois ans au Pérou, a fait de bonnes observations sur le gisement des mines d’or et de platine, et qui les a communiquées à l’Académie des Sciences, an mois de juin 1783.
(’.e savant observateur dit avec raison que les mines primordiales de l’or et de la platine, dans rAmérique méridionale, gisaient sur les montagnes des Cordilières, dans les parties les plus élevées, d’où elles ont été détachées et entrainées par les eaux dans les vallées et les plaines les plus basses, au pied de ces montagnes.
« C’est au CIioco, dit 31. le Blond, que se manifestent d’une manière « très-sensible les diflérents lits de pierres arrondies et de terres « entassées qui forment les mines de transport. Ce pays est entièrement « comme le réservoir où viennent aboutir |)resque tonies les eaux <i qui descendent des provinces de Pastos, Plata, etc., et conséqucin- « ment le lieu le plus bas, et qui doit être le plus abandammeut pourvu
litrro.'i, toni. iv.
HISTOIRE NATURELLE
« des corps métalliques qui auront clé détachés et entraînés par les « eaux, des lieux les plus élevés.
« En effet, il est rare au Choco de ne pas trouver de l’or dans presque « toutes ces terres transportées que l’on fouille j mais c’est uniquement « à peu près au nord de ce pays, dans deux districts seulement, appelés « Cytara et Novita, qu’on le trouve toujours mêlé plus ou moins avec « la platine, et jamais ailleurs. Il peut y avoir de la platine autre « part; mais elle n’a sûrement pas encore été découverte dans aucun « autre endroit de rAmérique.
« Les deux paroisses de Novita et Cytara sont, comme on vient de le « dire, les deux seuls endroits où Ton trouve les mines d’or et de « platine. On les ex[)loite par le lavage, qui est la manière usitée i)our « toutes les mines de transport de rAinériciue méridionale... L’or et « la platine se trouvent confondus et mêlés dans les terres déposées « par les eaux, sans aucune marque qui puisse faire distinguer une <1 mine formée sur les lieux.. . Lorsqu’on a obtenu, par le lavage, l’or et « la platine de la terre dans laquelle ces métaux sont mêlés, on les « sépare grain par grain, avec la lame d’un couteau ou autrement, sur « une planche bien lisse; et s’il reste dans la platine, après l’avoir « ainsi séparée, quelques légères paillettes d’or dont le travail em()or- « terait trop de temps, on les amalgame avec du vif-argent, à l’aide » des mains et ensuite d’une masse ou pilon de bols, dans une espèce « d’auge de bois dur, comme le gayac, et on parvient de cette manière, « quoique assez imparfaitement, à les unir au mercure, dont on les « dégage après par le moyen du feu.
« On ne nie pas qu’il n’3" ait quel(;ues mineurs qui fassent cet amal- « game dans des mortiers avec leurs pilons de fer ou de cuivre; mais il « ne serait pas vraisemblable d'attribuer à celte manipulation l’aplalisse- « ment de quelques grains de platine, puisqu’un grain de ce métal trés- « difficile à aplatir ne pourrait jamais Tétre, étant joint à dix mille « autres qui ne le sont pas, et que d’ailleurs on trouve dans cette ma- « tière, telle qu’on la relire de la terre, des grains aplatis mêlés avec « des grains d’or (1), qu’on distingue très-bien à la simple vue, et qui « n’y seraient sûrement pas si elle avait été soumise à Tamalgame.
« C’est ce même amalgame mal rassemblé qui laisse quelquefois après « lui des gouttes de vif-argent qu’on a cru de\ oir exister dans la
(t) Dans lu grande quantité de platine que M. Domltay a rapportée du Péroii, et dont il a remis une-fiartic au Cahinet du Koi, il s’est trouvé un de ces grains de platine aplatis, de trois lignes de longueur sur deux ligues de largeur, et cela confirme ce que dit à ce sujet M. le Blond. C’psi le plus grand grain de platine que j’aie vu : Jl. Dombay m'a assuré qu’il en connaissait un de trois otrccs pesant, qui était cnti'c les mains de don Antonio-.loscpli Arcclic, visiteur" gcnéi’al du Pérou, et qui a été envoyé à la Société royale de Biscaye. (Je gros grain est de ta même figure que les îpetits, et tous paraissent avoir été fondus par le feu des volcans.
« plaliiie; c’est imo erreur dotil on doit d’autant mieux se désabuser, « qu’excepté les mines de Guaiica-Velica au Pérou, ou n’a pu décou- « vrir jusqu’à présent aucune mine de mercure ou de cinabre dans « toute l’Amérique espagnole (i), nonobstant les grandes récompenses « promises par le gouvernement.
« C’est aux deux cours des monnaies de Sainte-Foi et de Popayan « que se porte tout l’or du Choco, pour y être monnayé : là se fait un « second triage de la platine qui pourrait être restée avec l’or : les of- « liciers royaux la gardent ; et quand il y en a une certaine quantité , « ils vont avec des témoins la jeter dans la rivière de Bogota, qui passe « à deux lieues de Sainte-Foi, et dans celle de Caouca, à une lieue de « Popayan. Il parait qn’aujourd’hui ils l’envoient en Espagne.
« On trouve toujours la platine mêlée avec l’or, dans la proportion « d’une, deux, trois, quatre onces, et davantage, par livre d’or. Les « grains de ces deux matières ont à peu près la même forme et la même « grosseur, ce qui est très-digne d’être remarqué.
« Si la proportion de la platine avec l’or est plus considérable, alors « on travaille peu la mine, ou même on l’abandonne, parce que la « quantité de ces deux métaux ensemble étant à peu près la même >1 que celle d’une autre mine où on ne tirerait que de l’or pur, il s’en- « suit (jue quand la proportion de la platine est trop considérable, celle « de l’or, décroissant en même raison, n’offre plus les mêmes avantages « |)our pouvoir la travailler avec profil , et c’est pour cela qu’on la « laisse. Il ne serait pas moins intéressant de s’assurer si cette sub- «t slance ne se rencontrerait pas seule et sans mélange d’or dans des « inines qui lui seraient propres.
K La platine, ainsi que l’or qui l’accompagne, se trouvent de toute « gi-osseur, depuis celle d’une fine poussière jusqu’à celle d’un pois, et « l’on ne rencontre pas de plus gros morceaux de platine, ou du moins « ils doivent être bien rares ; car quelque peine que je me suis don- « née , je n’ai pu m’en procurer aucun , et je n’en ai vu qu’un seul à « peu près de la grosseur d’un œuf de pigeon (2). J’ai vu des morceaux « d’or qui m’ont paru fondus naturellement, beaucoup plus considé- « râbles.
« 11 est vraisemblable que, comme l’or a ses mines propres, la pla- « tine peut avoir aussi les siennes d’où elle a été détachée par une « force quelconque, et entraînée par les eaux dans les mines de trans- « port où on la trouve; mais ces mines propres, où sont-elles? c’est ce
(1) Je dois observer qu’il se trouve des raines de mercure au Chili , et en quelques autres contrées de rAinci iquc incriilionalo. Voyez ci-devant l’article Concrétions du mercure.
(2) Ce morceau est le même dont nous avons parlé ci-devant , d’après M. Dombey, dans la note de la page préeédenle; car M. le Ulond dit, comme M. Dombey, u que ce morceau fut » remisa don Areclic, intendant du P.érou, pour en faire présent à la Société royale de Biscave « (|ui doit actuellemeat le posséder. »
HISTOIRE NATURELLE
•I qu’on n’a pas encore pris la peine d’examiner... Puisque l’or el la pla- « line se trouvent dans leurs mines de transport, à peu près de même « grosseur, il semblerait que ces deux inélaux doivent avoir aussi à Il peu près une même source, et peut-être les mêmes moyens de mé- « tallisalionj ils diffèrent cependant essentiellement en couleur, en « malléabilité et en poids. Ne pourrait-on pas présumer, d’après les « scories de fer qui accompagnent toujours plus ou moins la platine. Il qu’elle n’est elle-même qu'une modification de ce métal par le feu Il d’une façon jusqu’ici inconnue, qui la prive de la couleur, de la mal- 11 léabilité et de la pesanteur spécifique de l’or?... M. Bergman a été <1 sûrement mal informé quand il dit que la force magnétique du fer Il dans la platine vient vraisemblablement de la trituration qu’on lui 8 fait éprouver dans la meule de fer pour séparer l’or par l’amalgame, Il et que c’est au moins de, là que vient le mercure qui s’y trouve j n qu’il arrive peu de platine en Europe qui n’ait passé par celte meule Il [Journal de Physique, 1778, page 327). Celte meule dont parle Il M. Bergman n’existe pas, au moins n’en ai-je Jamais entendu parler. Il Quant au mercure, il a raison, et celte substance se trouve assez Il souvent dans la platine, »
.Je dois joindre à ces observations de M. le Blond quelques réflexions, .le ne pense jias que le fer seul puisse se convertir en platiné, comme il parait le présumer. ,I’ai déjà dit que la platine était composée d’or dénaturé par l’arsenic, et de fer réduit en sablon magnétique par l’excessive violence du feu , et j’ai fait faire quelques essais pour vérifier ma présomption. M. l’abbé Rochon a bien voulu sc charger de ce travail , et j’ai aussi pi'ic 31. de iMorveau de faire les mêmes expériences. L’or fondu avec l'arsenic devient blanc, cassant et grenu; il perd sa couleur, cl prend en même temps beaucoup plus de dureté. Cet or altéré par l’arsenic, fondu une seconde fois avec le sablon ferrugineux et magnétique qui sc trouve mêlé avec la platine naturelle, forme un alliage qui approche beaucoup de la platine, tant par la couleur que par la densité. M. l’abbé Rochon in’a déjà remis le produit de nos deux premiers essais, el j’espère que nous parviendrons à faire de la platine artificielle par le procédé suivant , dont seulement il faudra peut-être varier les doses et les degrés de feu.
Faites fondre un gros d’or le plus pur avec six gros d’ai senic ; laissez refroidir le bouton ; pulvérisez col or fondu avec l’arsenic dans un mortier d’agate; mêlez celle poudre d’or avec trois gi’os de sablon magnétique, qui se trouve mêlé à la platine naturelle; et comme la fusion de ce mélange exige un feu très-violent, el qu’il faut que le sablon ferrugineux s’incorpore inliiuemcnt a\ ec l’or, vous ajouterez à ces matières une bonne quantité de nilrc, (jui pioduira assez d’air inflammable pour rendre la fusion parfaite, et vous obtiendrez par celle opération un produit très-semblable à la platine naturelle. Il est certainement plus po.ssible de faire de la platine artificielle que de converlir la platine en
or; car quelques efforts qu’aient faits nos chimistes pour en séparer ce métal précieux, ils n’ont pu réussir, et de même ils n’ont pu en séparer absolument le fer (|u’elle contient; car la platine la plus épurée, qui pa rait ne pas être attirahle à l’aimant, contient néanmoins dans son intérieur des particules de sablon magnétique, puisqu’en la réduisant en poudre, on y retrouve ces particules ferrugineuses qu’oji peut en retirer avec l’aimant.
Aure3te,jene sais pas encore si nous pourrons reliierl’ordeces boutons de platine artificielle, qui me paraissent avoir toutes les propriétés de la platine naturelle; seulement il me parait que quand l’or a été dénaturé par l’arsenic et inlimement mêlé avec le sablon ferrugineux et inagnéti(|ue, il n’y a guère moyen de lui rendre sa ductilité et sa première nature, et que par conséquent il sera toujours très-difficile de tirer de la platine tout l’or qu’elle contient, quoique la présence de ce métal dans la platiiie nous soit démontrée par son poids spécifique, comme la présence du fer l’est aussi par son magnétisme.