‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 2)Chapitre 2 sur 133 · LE BISMUTH, OU ÉTAIN DE GLACE · texte numérisé non relu

LE BISMUTH, OU ÉTAIN DE GLACE

Dans le règne minéral, rien ne se ressemble plus que le régule d’antimoine et le bismuth par la structure de leur substance; ils sont intérieurement composés de lames minces d’une texture et d’une figure semblables, et ai)pliquées de meme les unes contre les autres : néanmoins le régule d’antimoine n’est qu’un produit de l’art, et le bismuth est une production de la nature. Tous deux, lorsqu’on les fond avec le soufre, perdent leur structure en lames minces, et prennent la forme d’aiguilles appliquées les unes sur les autres : mais il est vrai que le cinabre du mercure et la plupart des autres substances dans lesquelles le soufre se combine, prennent également cette forme aiguillée parce que c’est la forme propre du soufre qui se cristallise toujours en aiguilles.

Le bismulh se trouve presque toujours pur dans le sein de la terre : il n’est pas d’un blanc aussi éclatant que le blanc du régule d’antimoine; il est un peu jaunâtre, et il |)rcnd une teinte rougeâtre et des nuances irisées par l’impression de l’air.

Ce demi-métal est plus pesant que le cuivre, le fer et l’étain (1); et, malgré sa grande densité, le bismuth est sans ductilité : il a même moins de ténacité que le plomb, ou plutôt il n’en a point du tout; car il est très-cassant et in-esque aussi friable qu’une matière qui ne serait pas métallique.

De tous les métaux et demi-métaux, le bismuth est le plus fusible ; il lui faut moins de chaleur qu’à l’étain, et il communique de la fusibilité à tous les métaux avec lesquels on veut l’unir parla fusion. L’alliage le plus fusible que l’on connaisse est, suivant M. Darcet, de huit parties de bismuth, cinq de plomb et trois d’étain (2), et l’on a observé que ce

(t) La pesanteur spécifique du bismutli natif est de 90202; celle du régule de bismuth de 98227, tandis que la pesanteur spécifique du cuivre passé à la filière , c’est-à-dire du cuivre le plus comprimé, n’est que de 88789. Voyez la Table de M. Brisson.

(2) La fusibilité de cet alliage est telle, que le composé qui en résulte se fond et devient coulant comme du mercure, non-seulement dans l’eau bouillante, mais même an bain-marie. Dictionnaire de Cliimie, par llî. iUacquer, article Alliage.

inélungu sc fondait dans l’eau bouillante, et même à quelques degrés de chaleur au-dessous.

Exposé à l’action du feu, le bismuth sc v'oialilise en partie et donne des fleurs comme le zinc, et la portion qui ne se volatilise pas se calcine à peu près comme le plomb. Cette chaux de bismuth, prise intérieurement, produit les mêmes mauvais effets cpie le plomb; elle se réduit aussi de même en litharge et en verre. Entin on peut se servir de ce demi-métal comme du plomb pour purifier l’or et l’argent; l’un de nos jflus habiles chimistes assure même « (ju’il est préfe- « rable au plomb, parce qu’il atténue mieux les métaux imparfaits, et « accélère la vitrificalion des terres et des chaux( l).'i Cependant il rapporte dans le même article une opinion contraire. «Le bismuth, « dit-il, « lient ser% ir comme le plomb à la purification de l’or et de l’argent, (lar « l’opéi’ation de la coupelle, quoique moins bien que le plomb, suivant « M. Peiner. » Je ne sais si cette dernière assertion est fondée : l’analogie semble nous indiquer que le bismuth doit purifier l’or et l’argent mieux, et non pas moins 6«enquc le plomb; car le bismuth atténue jilus que le plomb les autres métaux, non-seulement dans la purification de l’or et de l’argent par la fonte, mais même dans les amalgames avec le mercure, iniisqu’il divise et atténue l’étain, et surtout le plomb, au point de le rendre, comme lui-même, aussi fluide que le mercure, en sorte qu’il passent ensemble en entier à travers la toile la jilus serrée ou la peau de chamois, et que le mercure ainsi amalgamé a besoin d’être converti en cinabre, et ensuite revi\ifié pour reprendre sa première pureté. Le bismuth avec le mercure forment donc ensemble un amalgame coulant; et c’est ainsi (pic les droguistes de mauvaise foi falsifient le mercure, qui ne parait pas moins coulant, quoique mêlé d’une assez grande quantité de bismuth.

L’impression de l’air se marfiuc assez promptement sur le bismuth par les couleurs irisées (lu’elle produit à sa surface; et bientôt succèdent à ces couleurs de iietitcs efflorescences qui annoncent la décomposition de sa substance. Ces efflorescences sont une sorte de rouille ou de céruse assez semblable a celle du plomb; cette céruse est seulement moins blanclie et presque toujours jaunâtre. C’est par ces efflorescences en rouille ou céruse cpie s’annoncent les minières de bismuth. L’air a produit celte décomposition à la superficie du terrain qui les recèle; mais dans l’intérieur le bismuth n’a communément subi que peu ou jioint d’altération; ou le trouve pur ou seulement recouvert de cette céruse, et ce n’est que dans cet état de rouille (pi’il est minéralisé : et néanmoins dans sa mine, comme dans sa rouille, il n’est presque jamais altéré en entier (2), car on y voit toujours des points et des parties très-sensibles de bismuth pur et tel que la nature le produit.

(1) Ditliuiiiiuirc (le Cliiiuic, (lac M. .Alacqucr, urlicte Bisinutli.

(2) Quoiqu’on n'ail pas Uounci en Allemugne de bisinnlli uni au suulVe, il est eependunf

ItuFFUK, tuin. IV.

Histoire naturelle

Or cette substance, la plus fusibles de toutes les matières métalliques et en même temps si volatile, et qui se trouve dans son état de nature en substance pure, n’a pu être produite comme le mercure que trèslongtemps après les mélaux et autres minéraux plus fixes et bien plus difficiles à fondre : la formation du bismuth est donc h peu près contemporaine à celle du zinc, de l'antimoine et du mercure. Les matières métalliques plus ou moins volatiles les unes que les autres, et toutes reléguées dans l’atmosphère par la violence de la chaleur, n’ont pu tomber (jue successivement et peu de temps avant la chute des eaux. Le bismuth en particulier n’est tombé que longtemps après les autres et peu de temps avant le mercure ; aussi tous deux ne se trouvent pas dans les montagnes vitreuses, ni dans les matières produites par le feu primitif, mais seulement dans les couches de la terre formées par le dépôt des eaux.

Si l’on tient le bismuth en fusion à l’air libre et qu’on le laisse refroidir très-lentement, il offre à sa surface de beaux cristaux cubiques et (pii pénètrent à l’intérieur. Si au lieu de le laisser refroidir en repos, on le remue en soutenant le feu, il se convertit bientôt en une chaux grise qui devient ensuite jaune et même un peu rouge par la continuité d’un feu modéré; et en augmentant le feu au point de faire fondre celte chaux, elle se convertit en un vert jaune rougeâtre qui devient brun lorsqu’on le fond avec du verre blanc; et ce verre de bismuth, sans être aussi actif, lorsqu’il est fondu, que le verre de plomb, ne laisse pas d’attaquer les creusets.

Ce demi-métal s’allie avec tous les métaux : mais il ne s’unit que Irès-dilficileinent par la fusion avec les autres demi-métaux et terres métalliques; l’antimoine et le zinc, le cobalt et l’arsenic se refusent tous à cetle union : il a en particulier si peu d’affinité avec le zinc, que quand on les fond ensemble ils ne peuvent se mêler; le bismuth, comme plus pesant, descend au fond du creuset, et le zinc reste au-dessus et le recouvre. Si on mêle le bismuth en égale quantité avec l’or fondu, il le rend très-aigre et lui donne sa couleur blanche. 11 ne rend pas l’argent si cassant que l’or, quoiqu’il lui donne aussi de l’aigreur sans changer sa couleur ; il diminue le rouge du cuivre ; il perd lui-même sa couleur blanche avec le plomb, et ils forment ensemble un alliage qui est d’un gris sombre; le bismuth mêlé en petite quantité avec Tétain lui donne plus de brillant et de dureté; enfin il peut s’unir au fer par uu feu violent.

Le soufre s’unit aussi avec le bismuth par la fusion, et leur composé se présente comme le cinabre et l’antimoine cru en aiguilles cristallisées.

cei taiii, dil M. Bcrgniann, qu’il y eu a dans quelques uioulagnes de Suède et paiticuliéreraent à Uiddai liywai'i eu Werstmauie.

DES MINÉRAUX. , Fi

L’acidc vilrioliqiie ne dissoul le bismuth t(u’à l’aide d’une forle chaleur, el c’est par cette résistance à l’action des acides qu'il se conserve dans le sein de la terre sans altération : car l’acide marin ne l’attaque pas plus que le vitriolique ; il faut qu’il soit fumant, et encore il ne l'entame que faiblement et lentement. L’acide nitreux seul peut le dissoudre à froid : cette dissolution, qui se fait avec chaleur et effervescence, est transparente et blanche quand le bismuth est pur ; mais elle se colore de vert s’il est mêlé de nickel, et elle devient rouge de roseel cramoisie s’il est mélangé de cobalt. Toutes ces dissolutions donnent un sel en petits cristaux au moment qu’on les laisse refroidir.

C’est en précipitant le bismuth de ses dissolutions qu’on l’obtient en poudre blanche, douce et luisante; et c’est avec celte poudie (lu’on fait le fard cpii s’api»lique sur la peau. 11 faut laver plusieurs fois celte poudre pour qu’il n’y reste point d’acide, et la melire ensuite dans un llacon bien bouché; car l’air la noircit en assez peu de temps, el les vapeurs du charbon ou les mauvaises odeurs des égouts, des latrines, etc., changent presque subitement ce beau blanc de perle en gris obscur, en sorte qu’il est souvent arrivé aux femmes qui se servent de ce fard de devenir tout à coup aussi noires qu’elles voulaient paraître blanches.

Les acides végétaux du vinaigre ou du tartre, non plus que les acerbes, tels que la noix de galle, ne dissolvent pas le bismuth, même avec le secours de la chaleur, à moins qu’elle ne soit poussée jusrju’à produire l’ébullition; les alcalis ne l’altaquenl aussi que quand on les fait bouillir, en sorte ((ue dans le sein de la terre ce demi métal parait être à l’abri de toute injure et par conséquent de toute minéralisation , à moins qu’il ne rencontre de l’acide nitreux, qui seul a la puissance de l’entamer : et comme les sels nitreux ne se trouvent que très-rarement dans les mines, il n’est pas étonnant que le bismuth, qui ne peut être attaqué (juc par cet acide du nitre ou par l’action de l’air, ne se trouve que si rarement minéralisé dans le sein de la terre.

Je ne suis point informé des lieux où ce demi-métal peut se trouver en France; tous les morceaux que j’ai eu occasion de voir venaient de Saxe, de Bohême et de Suède; il s’en trouve aussi à SainFDominguc(I), et vraisemblablement dans plusieurs autres parties du monde : mais peu de voyageurs ont fait mention de ce demi-métal, parce qu’il n’est pas d’un usage nécessaire et commun; cependant nous l’employons nonseulement pour faire du blanc de fard, mais aussi j)our rendre l’étain plus dur et plus brillant. On s’en sert encore pour polir le verre (2) et même pour rétamer (3) ; et c’est de cet usage qu’il a reçu le nom à'élain de glace.

(1) Histoire generale des Voyages, tome XII, p. 218.

(2) ïransactions philosophiques, n^SOG, novembre 1720.

(3) Je me suis assuré , m’écrit M. de Morveau , que le Lismulh sert encore à l’étamage des

IIISTOIKE NATURELLE

Les expériences que l’on a failes sur scs propriétés relatives à la médecine n’ont découvert que des qualités nuisibles; et sa chaux prise intérieurement produit des effets semblables à ceux des chaux de plomb et aussi dangereux : ou en abuse de même pour adoucir les vins trop acides et désagréables au goût.

Quelques minéralogistes ont écrit que la mine de bismuth pouvait servir comme celle du cobalt à faire le verre bleu d’azur. Elle laisse, « disent-ils (I), suinter aisément une substance semi-métallique, que Il l’on nomme bismuth ou étain de glace, et ensuite elle laisse une terre « grise et fixe, qui par sa vitrification donne le bleu d’azur. » iMais cela ne prouve pas que le bismuth fournisse ce bleu ; car dans sa mine il est très-souvent mêlé de cobalt, et ce bleu provient sans doute de cette dernière matière. La terre grise et fixe n’est pas une terre de bismuth, mais la terre du cobalt qui était mêlé dans cette mine, et amiuel même le bismuth n’était pas intimement lié, parce qu’il s’en sépare à la première fonte et à un feu trè-smodéré : et nous verrons qu'il n’y a aucune aflinité entre le cobalt et le bismuth ; car, (luoiqu’ils se trouvent très-sou- Aont mêlés ensemble dans leurs mines, chacun y conserve sa nature; et, au lieu d’être intimement uni, le bismuth n’est qu’interposé dans les mines de cobalt, comme dans presque toutes les autres où il se trouve, parce qu’il conserve toujours son état de pureté native.

petits verres non polis qui viennent d’Allemagne , on forme de petits miroirs do poche, ou du moins qu’il entre pour heancoup dans la composition de cet étamage dont ou fait un secret, car l’ayant recueilli sur plusieurs de ces miroirs et poussé à la fusion , j’ai obtenu nu grain métallique qui a donné la chaux jaune du bismuth; ce procédé serait fort utile pour etamer les verres courbes, peut-être même pour réparer les taches de glaces que l’on nomme ruuillées. A la seule inspection des miroirs d’Allemagne , on juge aisément que celte composition s’applique d’une manière bien différente de l’étamage ordinaire , car il est bien plus épais , et d'une épaisseur trés-inégîde; on y remarque des gouttes , comme si on eiit passé un fer à souder pour étendre et faire couler le bismuth à la surface du verre ; ce qu’il y a de certain, c’est que l’adhércncc est bien plus foi tc ipie celle de nos feuilles d’élaiii.

U me semble que le bismuth cuire aussi dans l’amalgame dont ou se sert pour étamer la surface intérieure des globes. Note communiquée par M. de Morveau.

(1) La mine de bismuth sert aussi à faire le bleu d’azur ; à feu ouvert et doux , elle laisse aisément suinter une substance semi-métallique , que l’on nouime bismulh ou ctaiu de glace, cfcllc laisse une pierre ou une terre grise cl fixe.

Il faut séparer , autant qu'il est possible , cette mine , si elle est pure , du cobalt véritable , pour en rassembler le bismuth ; mais le mébiuGe de ces deux matières minérales est ordinairement si intime dans la mine , (pic cette séparation est prcsipic impassible ; c est pour(|Uoi 1 on trouve souvent, dans les pots à vitrilier , une substance régulinc qui s est prccijdtee ordinairement d’une couleur blanebâtrc tirant sur le rouge. Cette substance n est presque jamais un véritable bismuth , et tel qu’on le tire de sa mine |iar la fonte ; mais clic est toujours mêlée avec une matière étrangère (pii est la terre lixe du cobalt. .Viusi on la pulvérise de nouieau pour la joindre à d’autres mélanges de mine , de sable et de sel alcali , qu’on met dans les pots pour les vitrilier. Traité de la fonte des mines do Sclduttcr, tome I, p. 248.

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