PIERRE DE LARD ET CRAIE D’ESPAGNE
On a donné ces noms impropres aux pierres dont il est ici question, parce qu’ordinairenient elles sont blanches comme la craie, et qu’elles ont un poli graisseux, qui leur donne de la ressemblance a^ ec le lard. iNous en connaissons de deux sortes , qui ne nous offrent que de trèslégères différences : la première est celle qui porte le nom de pierre de lard, et dont on fait des magots à la Chine; et la seconde est celle à laquelle on a donné la dénomination de craie d’Espagne, mais très-improprement (I), puisqu’elle n’a aucun autre rapport avec la craie que
« laquelle on fait ces fuseaux appelés cora.nunéiuent crayons, dont on se sert pour écrire et « dessiner : elle laisse sur le papier une trace noirâtre, d’un reluisant de perle ou de talc. Les « Anglais sont si jaloux de cette mine, ou pour mieux dire ils entendent si bien leurs intc- « rets et le prix de leur industrie, qu’il est défendu , sous des peines grièves, d’emporter hors « du pays la molybdène qui n’est pas convei tie en forme de crayon. Il ne faut pas confondre « cette matière avec ce que nous appelons communément en Espagne lapis, parce que ce sont « deux choses différentes : celle-ci est Vampélite, pierre noire, tendre et cassante, qui sert aussi « à crayonner; elle a un goût assez astringent et une odeur bitumineuse; elle se décompose » au grand air comme les pyrites sulfurées...
« A quelque distance de Ronda , nous vîmes la fameuse mine de molybdène ou de plomb à « crayonner, qui est à environ quatre lieues de la Méditerranée. C’est une mine régulière, « qui n’est pas eu pelotons dans la pierre de grès comme la précédente, et cependant les « Espagnols l’ont entièrement négligée. » Histoire naturelle d’Espagne, par M Bowles pages 67 et 7S. ' ’
(1) On a donné le nom de sh'atile, en allemand spcchlein, à cette matière qui nous vientde la Cbinc, où on lui donne toutes sortes de ligures, et d’où elle nous est ainsi envoyée toute façonnée. Quant à la nature et aux propriétés de cette pierre, il n’y a presque aucune différence enti'e nos espèces européennes et celles de la Chine : on donne ordinairement à celles qui se trouvent dans nos contrées des noms tirés des usages auxquels on les emploie. On on tire du territoire de Bareuth, qui s’appelle schmeerstein. L’espèce la plus commune qui se rencontre ici chez les droguistes y porte le nom de craie d’Espag>ie, terme qu’il serait inutile de cliercilcu dans les auteurs, ni meme dans le Dictionnaire universel. Ce titre de craie lui vient de ce qu’elle sert, comme la craie, à tirer des lignes blanches, et pour cet effet on la fend avec
la couleur et l’usage (ju’on en fait en la taillant de même en crayons, pour tracer des lignes blanches; car cette craie d’Espagne cl la pierre de lard de la Chine sont toutes deux des slcaliles ou pierres tal(]ueuses dont la substance est compacte et pleine , sans apparence de couches, de lames ou de feuillets : elles sont blanches, sans taches et sans couleurs variées; elles n’ont pas autant de dureté qu’en ont les serpenlines et les pierres ollaires, quoique leur densité soit plus grande que celle de ces piorrcs(i).
Celle pierre, craie d’Espagne, est d’autant plus mal nommée qu’on la trouve en plusieurs autres contrées (2) ; on l’appelle en Italie piedra di sartori, pierre des tailleurs d’habits, parce que ces oiiviiers s’èn servent pour rayer leurs étoffes. Ordinairement elle est blanche : cependant il y en a de la grise, de la rouge, de la marbrée, de couleur jaunâtre et %crdàlre dans quehjues contrées (5). Cette pierre n’a de rapport avec la craie que sa mollesse : on peut l’enlamer avec l’ongle dans son état naturel; mais elle se durcit au feu comme toutes les autres pierres talqueuses : elle est de même douce au toucher, et ne prend qu’un poli gras.
La pierre de lard , dont les Chinois font un si grand nombre de magots, est de la même essence que celle pierre craie d’Espagne : communément elle est blanche ; cependant il s’en trouve aussi d’autres couleurs, et particulièrement de couleur de rose, ce qui donne à ces figures l’apparence de la chair. Ces piei res de lard, soit de la Chine, soit d’Espagne ou des autres contrées de l’Europe, sont moins dures que les serpenlines et les pierres ollaires, et néanmoins on peut les employer aux mêmes usages, et en faire des vases et delà vaisselle de cuisine qui résiste au feu, s’y durcit et ne s'imbibe pas d’eau ; elles ne diffèrent en un mot des pierres ollaires que parce qu’elles sont plus tendres et moins colorées. M. Doit, qui a comparé cette pierre de lard de la Chine avec
une scie en petits liâlons longs et carres : d’ailleurs, quant aux vrais principes de Sa composition , elle n’appartient point aux véritables espèces de craie ( quoique Pline y range la terre de Ciraola), car elle ne contient point de terre alcaline ni de chaux, comme la craie ordinaire : mais il est cependant certain que notre craie d’Espagne no vient point d’Espagne. M. Pott, Mémoires de l’Académie de Berlin, année 1747, p. 1)7 et suiv.
(1) La pesanteur spécifique de la craie d’Espagne est de 27902, c’est-à-dire presque égale à celle du talc. La pesanteur spécifique de la pierre de lard de la Chine est de 25834, c’esl-à-dire à peu près égale à celle de la serpentine opaque veinée de noir et d’olivâtre, mais considérablement moindre que celle de la plupart des autres serpentines et pierres ollaires.
(2) En Allemagne, dans le margraviat de Rareilh. en Suisse, etc.
(3) C’est peut-être aussi à ce genre qu’appartient l’espèce de craie verte et savonneuse, dans la montagne du Galand, aussi bien qu’auprèsdeKublitz et de Prettigow, dont parle Scheuchzer. Qu’on eu tire aijoudamment do la Chine, c’est ce que pi ouvenl tant de petites images et figures travaillées de toutes les manières et teintes extérieurement, qu’on apporte en Europe, sous le nom de figures et de tasses de la Chine , qui sont réellement faites du speckstein de la Chine ; seulement cette espece est pour l’ordinaire plus transparente que les autres. M. Pott, Mémoires de l’Âcadémic de Berlin, année 1747, p. 87 et suiv.
la craie d’Espagne, les pierres ollaires et les serpentines, dit avec raison, « que toutes ces pierres sont de la môme essence. On y aperçoit sou- •' vent, quand on les rompt, des particules brillanles de talc; l’air n’y « cause d’aulrc changement que de les durcir un peu davantage : si on « les jelte dans l’eau, il s’y en imbibe un peu avec sifflement; mais « elles ne s'y dissolvent pas comme l’argile... La poudre de ces pierres >' forme avec l’eau une pâte qu’on peut pétrir aisément. Suivant les dif- « férents degrés de feu auquel on les expose, elles se durcissent jus- II qu’au point d’étinceler abondamment lorsqu'on les frappe contre l’aic cier, et clics prennent alors un l)eau poli : elles blanchissent pour « l’ordinaire à un feu découvert, et c’est par cette blancheur que la « terre de la Chine l’emporte si fort sur les autres es])èces; mais un feu Il renfermé la jaunil. L’espece jaune de celte terre rougit au contraire, « son rouge devient meme vif; il en sort des étincelles, et son poli égale Il presque celui du jaspe : cela me fait soupçonner que ces tètes cxcel- « lemment gravées , ces statues et ces autres monuments des anciens Il ouvriers, dont l’art, la durée et la dureté font aujourd’hui l’admira- « lion des nôtres, ne sont autre chose que des ouvrages faits avec des Il terres stéatiliques sur lesquelles on a pu travaillera souhait, et qui, « ayant acquis au feu la dureté des pierres, ont finalement été embellies Il de la polissure qui y subsiste encore.
Il En sculptant exactement celte terre crue, on en peut faire les plus Il excellents ouvrages des statuaires, qui reçoivent ensuite au feu une Il parfaite dureté, qui sont susceptibles du plus beau poli, et qui résis- « tent à toutes les causes de destruction.
N Mais surtout les chimistes peuvent s’en servir pour faire les four- 11 neaux et les creusets les plus solides, et qui résistent admirablement Il au feu et à la vitrification (1). «
Tout ce que dit ici M. Pott s’accorde parfaitement avec ce que j’ai pensé sur la nature cl la dureté du jade, qui, par son poli gras et par l’endurcissement qu’il prend au feu, doit être mis au nombre des pierres lalqueuses : les Sauvages de l’Amérique n’auraient pu percer ni graver le jade, s’il eût eu la dureté (pic nous lui connaissons, et sans doute ils la lui ont donnée par le moyen du feu.
(t) Mémoires de l’Académie de Berlin, aimée 1747.