‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 3)Chapitre 123 sur 255 · UNE LOUTRE DE CANADA · texte numérisé non relu

UNE LOUTRE DE CANADA

Ordre des carnassiers, famille des carrrivores, tribu des digitigrades, genre marte. (Ccvier )

Cette loutre, beaucoup plus grande que notre loutre, et qui doit se trouver dans le nord de l’Europe comme elle se trouve en Canada, m’a fourni l’occasion de chercher si ce n’était pas le même animal qu’Aristote a inditpié sous le nom de lalwx, qu’il dit être plus grand cl plus fort que la loutre; mais les notions qu'il en donne ne convenant pas en entier à cette grande loutre, cl la trouvant d'ailleurs absolument semblable à la loutre commune, à la grandeur près, j'ai jugé que ce n'était point une e.spèce particulière, mais une simple variété dans celle de la loutre. Et comme les Grecs, et surtout Aristote, ont eu grand soin de ne donner des noms dilfcrents qu’à des animaux réellement différents par l’espèce, nous nous sommes convaincus que le lalax est un autre animal. D’ailleurs les loutres, comme les castors, sont communément plus grandes et ont le poil plus noiret plus beau en Amérique qu’en Europe. Celte loutre de Canada doit en effet être j)lus grande et plus uoireque la loutre de France. Mais, en cherchant ce que pouvait être le latax d’Aristote (chose ignorée de tous les naturalistes), j ai conjecturé que c était I àniinal indiqué par Bclon sous le nom de loup marin. Au reste, on peut comparer la notice d'Aristote, sur le latax, avec celle de Belon, sur le loup uiarin.

290 IllSTOiKIi NATURELLE D UINE LOITUE DE CANADA.

ArisCote fait mention dans cc passage de six animaux amphibies; et de ces six nous n'en connaissons que trois ; lephoca, le castor et la loutre; les trois autres, qui sont le lalax, le salherion et le satyrion, sont demeurés inconnus, parce qu’ils ne sont indiqués que par leurs noms et sans aucune description. Dons ce cas, comme dans tous ceux où l’on ne peut tirer aucune induction directe pour la connaissance de la chose, il faut avoir recours à la voie d’exclusion; mais on ne peut l’employer avec succès que quand on connaît à peu près tout : on peut alors conclure du positif au négatif, et ce négatif devient par ce moyen une connaissance positive. Par exemple, je crois que, par la longue étude que j’en ai faite, je connais à très-peu près tous les animaux quadrupèdes; je sais qu’Arislote ne pouvait avoir aucune connaissance de ceux qui sont particuliers au continent de l’Amérique : je connais aussi parmi les quadrupèdes tous ceux (|ui sont amphibies, et j’en sépare d’abord les amphibies d’Améri<|ue, tels que le tapir, le cabiai, l'ondatra, etc. Il me reste les amphibies de notre continent, qui sont l’hippopotame, le morse ou la vache marine, les phoques ou veaux marins, le loup marin de Belon, le castor, Kn loutre, la zibeline, le rat d’eau, le desman, la musaraigne d'eau, et, si l’on veut, richueumon ou mangouste, que(|uelques-uns ont regarde comme amphibie, et ont appelé loutre d’Ëyypie. Je retranche de ce nombre le morse ou la vache marine, qui, ne se trouvant que dans les mers du Nord, n’était pas connue d’Aristote; j’en retranche encore riiippopotame, le rat d’eau et richneumon, parce qu’il en parle ailleurs, et les désigne par leurs noms ; j’en retranche enfin les phoques, le castor et la loutre, qui sont bien connus, et la musaraigne d’eau, qui est trop ressemblante à celle do terre pour en avoir jamais été séparée par le nom ; il nous reste le loup marin de Belon, la zibeline et le desman, pour le lalax, le salherion et le satyrion : de ces trois animaux il n’y a que le loup marin do Belon qui soit plus gros que la loutre : ainsi c'est le seul qui puisse représenter le lalax; par conséquent la zibeline et le desman représentent le salherion et le satyrion. L’on sent bien (|uc ces conjectures, que je crois fondées, ne sont cependant pas du nombre de celles que le temps puisse éclaircir davantage, à moins (ju’on ne découvrît quel(|ucs manuscrits grecs jusqu’à présent inconnus, où ces noms se trouveraient employés, c’est-à-dire cxpiiipiés par de nouvelles indications.

HiSTOifiii natuiiei:le de la saricd vienne,

DK LA SARICOVIENNE ou LOUTRE MARINE *.

Ordre des rarnassiers, famille des carnivores, tribu des digitigrades, genre glouton. (Ccvier-)

Nous avons dit, à l'article de la loutre saricovienne ou carigueibeju de Marcgrave, que cet animal paraissait se trouver sur la plupart des côtes poissonneuses et des cmbouclitires des grands fleuves, dans les plages désertes de l’Amérique méridionale; mais nous ignorions alors que ce même animal se trouve au Kamtschatka et sur les côtes et les îles de toute celte partie du nord-est de l’ancien continent, et sans que la différence de climat paraisse avoir influé sur l'espèce, qui semble être partout la même. Ces sarieoviennes du Kamtschatka ont été soigneusement décrites par M. Stcllcr, et l’on ne peut douter, en comparant sa description avec celle de Marcgrave, que l’espèce de ces saricoviennes du Kamtschatka ne soit la même que celle du carigueibeju ou saricovienne de l’Amérique : on verra de même que les lions marins, les ours marins cl la plupart des phoques se retrouvent les memes dans les mers les plus éloignées les unes des outres cl sous les climats les plus opposés.

Les Russes qui demeurent au Kamtschatka donnent à la saricovienne le nom de bobr ou castor, quoiqu’elle ne ressemble au castor que par la longueur de son poil, et qu'elle n’ait <iue peu de rapport avec lui par sa forme extérieure; car c’est une véritable loutre, à laquelle non-seulement nous rapportons ces grandes loutres de la Guyane et du Brésil, dont nous avons jtarlé, mais aussi celle loutre du Canada dont nous avons donné la notice, et qui parait être de la taille et de l espèce des saricoviennes.

On voit ces saricoviennes ou loutres marines sur les côtes orientales tlu Kamtschatka et dans les iles voisines, depuis le cinquantième degré jusqu'au cinquante-sixième, et il ne s’en trouve que peu ou point dans la mer intérieure à l’occident du Kamtschatka, ni au delà de la troisième de des Kuriles. Elles ne sont ni féroces ni farouches, étant même assez sédentaires dans les lieux qu’elles ont choisis pour demeure; elles semblent craindre les phoques, ou du moins elles évitent les endroits (pt ds habitent, et n aimeiit que la société de leur espèce. On les voit en très-grand nombre -lans toutes les iles inhabitées des mers orientales du Kamtschalk.i : il y en avait, en 1742,

' L:i loutre marine aurait i.luiôl de la ressemblance, par les proportions de ses membres, avec la louîre que lJuffon a décrite situs le nom de loutre de Canada.

292 HISTOIUE JNATERELLE

une si grande quanlité à l ilc de Behring, que les Busses en tucrenl plus de huit cents. « Comme ces animaux n’avaient jamais vu d'hommes auparavant, dit M. Sleller, ils n’étaient ni timides ni sauvages; ils s’approchaient même des feux que nous allumions, jusqu’à ce qu’instruits par leur malheur, ils commencèrent à nous fuir. »

Pendant l’Iiivcr, ces saricoviennes se tiennent tantôt dans la mer, sur les glaces, et tantôt sur le rivage; en été, elles entrent dans les fleuves et vont même jusque dans les lacs d’eau douce, où elles paraissent se plaire beaucoup; dans les jours les plus chauds, elles cherchent, pour se reposer, les lieux frais et ombragés, hn sortant de l’eau, elles se secouent et se couchent en rond sur la terre comme les chiens; mais, avant que de s’endormir, elles cherchent à reconnaître, par l’odorat plutôt que par la vue, qu’elles ont faible et courte, .s’il n’y a pas quelque ennemi à craindre dans les environs. Elles ne s’éloignent du rivage qu’à de petites distances, afin de pouvoir regagner promptement l’eau dans le péril; car, quoiqu’elles courent asst z vite, un homme leste peut néanmoins les atteindre ; mais en revanche elles nagent avec une très-grande celcnîé et comme il leur plaît, c’est-à-dire, sur le ventre, sur le dos, sur les côtés et môme dans une situation presque perpendiculaire.

Le mâle ne s’attache qu’à une seule femelle, avec laquelle il va de comj)agnie, et qu'il parait aimer beaucoup, ne la quittant ni sur mer ni sur terre. Il y a ai)pareuce qu’ils s’aimeijt en effet dans tous les temps de l’année; car on voit des [tctils nouveau-nés dans toutes les saisons, et quelquefois les pères et mères sont encore suivis par des jeunes rie difl’érents âges des portées précédentes, parce que leurs petits tie les quittent que quand ils sont adultes et qu’ils peuvent former une nouvelle famille. Les femelles ne produisent qu’un petit à la fois, et très-rarement deux. Le temps de la gestation est d'environ liuii à neuf mois : elles mettent bas sur les côtes ou sur les îles les moins fréquentées; et le petit, dès sa naissance, a déjà toutes ses dents; les canines sont seulement moins avancées que les autres : la mère l’allaite pendant près d’un an, d’où l’on peut présumer quelle n’entre en chaleur qu’environ un an après qu’elle a produit. Elle aime passionnément son petit, cl ne cesse de lui prodiguer des soins et des caresses, jouant conlinuellemenl avec lui, soit sur la terre, soit dans l’eau : elle lui apprend à nager, et, lors(|u'il est fatigué, elle le prend dans sa gueule pour lui donner quelques moments de repos. Si on vient à le lui enlever, elle jette des cris et des gémissements lamentables : il faut même user de précautions lorsqu’on veut le lui dérober; ear, (luoique douce et timide, elle le défend avec un courage qui tient du désespoir, et se fait souvent tuer sur la place plutôt que de l’abandonner.

Ces animaux se nourrissent de crustacées, de coquillage, de grands poly- |ies et autres poissons mous, qu’ils viennent ramasser sur les grèves et sur les rivages l'angeux lorsque la marée est basse : car ils ne peuvent demeurer assez longtemps sous l'eau pour les |)rcndre au fond de la ruer, n'ayant pas.

DE LA SARICOVIEAAE. 2!)ô

coiiiiiie les plioqucs, le iroii ovale tlu cœur ouvcrl. Ils maiigenl aussi des poissons à écailles, comme des anguilles de mer, etc., des fruits rejetés sur le rivage en été, et même des fucus, faute de tout autre aliment; mais ils peuvent se passer de nourriture pendant trois ou quatre Jours de suite. Leur chair est meilleure à manger que celle des pho(|ues, surtout celle des femelles, qui est grasse et tendre lorsqu’elles sont pleines et prêtes à mettre bas; relie des petits, qui est très-délicate, est assez semblable à la chair de l'agneau; mais la chair des vieux est ordinairement très-dure. « Ce fut, dit M. Sleller, notre nourriture principale à l'ile de Behring; elle ne nous fit aucun mol, quoique mangée seule et sans pain, et souvent à demi crue : le foie, les rognons et le cœur sont absolument semblables a ceux du veau.

On voit souvent au Kamtsebatka et dans les îles Kurdes, arriver les saricoviennes sur des glaçons poussés par un vent d’orient qui règne de temps en temps sur ces côtes en hiver. Les glaçons qui viennent du côté de l’Amérique sont en si grande quantité, qu'ils s'anioncclleul et forment une étendue de plusieurs milles de longueur sur la mer. Les chasseurs s'exposent, pour avoir les peaux des saricoviennes, à aller fort au loin sur ces glaçons avec des patins qui ont cinq ou six i)ieds de long sur environ huit pouces de large, et qui par conséquent leur donnonl la hardiesse d’aller dans les endroits où les glaces ont peu d épaisseur; mais, lorsque ces glaces sont poussées au large par un vent contraire, ils se trouvent souvent on danger de périr, ou de rester quelquefois plusieurs jours de suite errants sur la mer avant que d’ètre ramenés à terre, avec ces mêmes glaces, par un vent favorable. C’est dans les mois de février, de mars et d’avril qu’ils font cette chasse périlleuse, mais irès-proüiable; car ils prennent alors une plus grande quan-’^ tité de ces animaux qu’en toute autre saison : cependant ils ne laissent pas de les chasser en été, en les cherchant sur la terre, où souvent on les trouve endormis : on les prend aussi, dans cette même saison, avec des filets ([ue l’on tend dans la mer, ou bien on les poursuit en canot jusqu'à ce (|u’on les ait forcés de lassitude.

Leur peau fait une très-belle fourrure ; les Chinois les achètent presque toutes, et ils les payent jusqu'à soixante-dix, quatre-vingts et cent roubles chacune; et c'est par cette raison qu’il en vient très-peu en llussie. La beauté de ces fourrures varie suivant lu saison : les meilleures et les |)lus belles sont celles îles saricoviennes tuées aux mois de mars, d’avril et de mai. Aéanmoins ces fourrures ont rinconvéniem d'être épaisses et pesantes; sans cela elles seraient supérieures aux zibelines, dont les plus belles ne sont pas d un aussi beau noir. 11 ne laut cependant pas croire que le poil de ces saricoviennes soit également noir dans tous les individu», car il y en a dont la couleur est brunâtre, comme celle de ht loutre de rivière; d autres qui sont de couleur argentée sur la tète; plusieurs qui ont la tète, le menton et la gorge variés de longs poils très-blanc.s et très-doux; enfin, d autres «lui ont la gorge jaunâtre, et qui portent plutôt un feutre crépu, brun cl court sur le corps, qu’un véritable [loil i>ropre à lu fourrure. Au reste, les

poils bruDs ou noirs ne le sont que jusqu’à la inoilic de leur longueur : tous sont blancs à leur racine, et leur longueur est en tout d’environ un pouce ou un ponce et demi sur le dns, la queue et les côtes du corps : ils sont plus courts sur la tète et sur les membres ; mais au-dessoùs de ce premier long poil il y a, comme dans les ours marins, une espèce de duvet ou de feutre qui est de couleur brune ou noire comme à l’extrcmiié des grands poils du corps. On distingue aisément les peaux des femelles de celles des mâles, parce quelles sont plus petites, plus noires, et qu’elles ont le poil plus long sous le ventre : les petits ont aussi, dans le premier âge, le poil noir ou très-brun et très-long; mais à cinq ou six mois ils perdent ce beau poil, et à un an ils ne sont couverts que de leur feutre, et les longs poils ne le recouvrent que dans l’année suivante. La mue se fait, dans les adultes, d’une manière différente de celle des autres animaux : quelques poils tombent aux mois de juillet et d’août, et les autres prennent alors une couleur un peu plus brune.

Communément les saricoviennes ont environ deux pieds dix pouces de longueur, depuis le bout du museau jusqu'à l’origine de la queue qui a douze ou treize pouces de long; leur poids est de soixante-dix à quatre-vingts livres. La saricovienne ressemble à la loutre terrestre par la forme du corps, qui seulement est beaucoup plus épais en tous sens; tous deux ont les pieds de derrière plus près de l’anus que les autres quadrupèdes. Les oreilles sont droites, coniques et couvertes de poil, comme dans l’ours marin; elles sont longues de près d'un pouce sur autant de largeur, et distantes rune de l’autre d’environ cinq pouces. Les yeux et les paupières sont assez semblables à ceux du lièvre et sont à peu près de la même grandeur : la couleur de l'iris varie dans différents individus; car cette couleur est brune dans les uns et noirâtre dans les autres : il y a une membrane au grand angle de chaque œil, comme dans les ours marins, mais qui ne peut guère couvrir l'œil qu’à nioitic. Les narines sont très-noires, ridées et sans poil, et les lèvres sont d’une épaisseur à i)cu prés égale à celles du phoque commun. L'ouverture de la gueule est médiocre, n’ayant qu'environ deux pouces trois lignes de longueur depuis le bout du museau jusqu’à l’angle; la mâchoire supérieure s’avance d’un demi-pouce sur la mâchoire inférieure : toutes deux sont garnies de moustaches blanches dirigées eu bas, et dont les poils raides ont trois pouces de longueur à côté des coins de la gueule, mais qui ne sont longs que d’un pouce auprès des narines. La mâchoire supérieure est armée de quatorze dents; il y a d'abord quatre incisives très-aiguës et longues de deux lignes, ensuite une canine de chaque côte, de ligure conique, un peu recourbée en arrière et d'environ un pouce de longueur; après les canines il y a quatre molaires de chaque côté, qui sont larges et épaisses, surtout celles du fond, et ces dernières dents sont très-propres à casser les coquilles et broyer les crustacces.

Dans la mâchoire inférieure, le nombre des dents est ordinairement de seize; il y a d'abord, comme dans la mâchoire supérieure, quatre incisives et

DK LA SARlCOVlEiNNE. 29o

deux canines; ces dernières n’ont qucnviron huit lignes de longueur ; mais il y a cinq dents molaires de chaque côté, dont les deux dernières sont situées dans la gorge ; ainsi le nombre total des dents de la saricovienne est de trente ordinairement; néanmoins comme il y a des individus qui ont aussi cinq dents molaires de chaque côté a la mâchoire supérieure, il se trouve que ce nombre de dents est quelquefois de trente-deux. La langue, depuis son insertion jusqu’à son extrémité, est longue de trois pouces trois lignes sur une largeur d’un demi-pouce seulement; elle est garnie de papilles et un peu fourchue à l’extrémité.

Les pieds, tant ceux de devant que ceux do derrière, sont couverts de poil jusqu’auprès des ongles, et ne sont point engagés dans la peau; ils sont apparents et extérieurs comme ceux des quadrupèdes terrestres, en sorte que la saricovienne peut marcher et courir, quoique assez lentement. Ceux de devant n’ont que onze ou douze pouces de longueur et sont plus courts que ceux de derrière, qui ont quatorze ou quinze pouces, ce qui fait que cet animal est plus élevé par le train de derrière, et que son dos parait un peu voûté. Les pieds de devant sont assez semblables, par les ongles, à ceux des chats, et ils diffèrent de ceux de la loutre terrestre en ce qu’ils sont réunis par une membrane qui est couverte de poil. La plante du pied, qui est brune avec des tubercules par-dessous, est arrondie et divisée en cinq doigts; les deux du milieu sont un peu plus longs que les autres, et l’interne est un peu plus court que l’externe. Ces ongles crochus des pieds de devant servent à détacher les coquillages des rochers. Les pieds de derrière ont aussi cinq doigts qui sont de même joints par une membrane velue, et qui ont la forme de ceux des oiseaux palmipèdes: le tarse, le métatarse et les doigts de ces pieds de derrière sont beaucoup plus longs et plus larges que ceux des pieds de devant; les ongles en sont aigus, mais assez courts; le doigt externe est un peu plus long que les autres, qui vont successivement en diminuant, et la peau de la plante de ces pieds de derrière est aussi de couleur bruhe ou noire comme dans les pieds de devant.

IjS queue est tout à fait semblable à celle de la loutre de terre, c est-àdire plate en dessus et en dessous , seulement elle est un peu plus courte à proportion du corps; elle est recouverte d’une peau épaisse, garnie de poils très-doux et très-.serrés.

La verge du mâle est contenue dans un fourreau sous la peau, et 1 onliee de ce fourreau est situé à un tiers de la longueur du corps ; cette verge, longue d’environ huit pouces, contient un os qui en a six; les testicules ne sont point renfermés dans une bourse, mais seulement recouverts par la peau commune; la vulve de la femelle est assez grande et située à un pouce au-dessous de l’anus.

Nous devons observer que l’animal indiqué par M. Kracheninnikow, sous le nom de castor marin, pourrait bien être le même que la saricovienne, quoiqu’il le dise aussi grand que cchii qu il nomme chat marin, et qui est l’ours marin ; car il y a des saricovicimes beaucoup plus grandes que celles

2'JG HISTOIRE ISATIRELLE DE LA S AIIICOVIENNE. dont nous venons de donner les dimensions d'apres M. Sleller; et on en a vu à la Guyane et au Brésil de beaucoup plus grosses (pic celles du Kanitschaika; d’ailleurs il parait, par l'indication même de M. Kracheninnikow, que son castor marin a les mêmes liabitudes que la saricovienne qui porte le nom de bobr ou castor chez les Russes de Sibérie. M. Steller, qui a demeuré si longtemps dans les parages du Kamtschaika, et qui en a décrit tous les animaux, ne fait nulle mention de ce castor marin gros comme l'ours marin, et il y a toute apparence qucM. Kracheninnikow n'en a parlé que sur des relalions peut-être exagérées. On peut ajouter à ces preuves les inductions que l'on peut tirer du résultat des observations de différents voyageurs au Kamtschaikn, dont la récapitulation se trouve tome XIX, piir/e 5G5 dw Voyages, où il est dit « que les peaux de castors « marins sont d’un prolit considérable pour la Russie; que les Kamlscbaldales « peuvent, avec ces peaux, acheter des Cosaques tout ce qui leur est néces- « saire, et que les Cosaques troquent ces fourrures pour d’autres effets avec « les inarcbands russes, qui gagnent beaucoup dans le commerce qu'ils en « font à la Chine, et que le temps de la chasse des castors marins est le pins « favorable pour lever les tributs; car les Kamtscliadales donnent un castor « pour un renard ou une zibeline, quoiqu’il vaille au moins cinq fois davan- « tage, et quil se vende quatre-vingt-dix roubles, etc. » On voit que tout cela se rapporte à la saricovienne, et qu’il y a toute apparence que Kracheninnikovv s est trompé lors(|u’il a dit que son castor marin était aussi grand que son chat marin, c’est-à-dire Tours marin.

Au reste, la saricovienne, qui s appelle bobr ou castor en langue russe, est nommée kaikon en langue kanitscliatdale, kalarja chez les Koriaques, et rakkon chez les Kouriles.

Je dois ajouter qu ayant reçu de la Guyane de nouvelles informations au sujet des saricoviennes d Amérique, il paraît qu’elles varient beaucoup par la grandeur et pour la couleur : l'cspêco en est commune sur les côtes basses et à 1 embouchure des grandes rivières de TAinérique méridionale *.

Leur peau est très-épaisse, et leur poil est ordinairement d’un gris plus ou moins foncé et quelquefois argenté; leur cri est un son rauque et enroué. Ces animaux vont en troupes et fréquentent les savanes noyées; ils nagent la tète hors de Tcau et souvent la gueide ouverte; quelquefois même, au lieu de fuir, iis entourent en grand nombre un canot en jetant des cris, et il est aisé d’en tuer un grand nombre. Au reste, Ton dit qu’il est assez difficile de prendre une saricovienno dans Teau, lors même qu’on Ta tuée; (|u elle se laisse aller au'fond de Teau dés qu'elle est blessée, et qu’on perdrait son temps à attendre le moment où elle pourrait reparaître; surtout si c est dans une eau courante qui puisse Teniraîner.

Les jaguars et couguars leur font la guerre et ne laissent pas d’en ravir et d en manger beaucoup; ils se tiennent à Taffùl, et lorsqu'une .saricovienne

*Co qui suil SC rapporte à l'hUtuiie delà loutre d'Amérique, ou vraie saricovienne.

IHSTOmE NATURKLLE DU SURIKATE. 297

passe, ils s’élaneenl. dessus, la suivent au fond de leau, Ty tuent et l’emportent ensuite à terre pour la dévorer.

Nous avons dit, d'après le témoignage de M. de la Borde, qu'il y a à Cayenne trois espèces do loutres très-difl'érentes par la grandeur : les deux plus grandes de ees loutres paraissent être des sarieoviennes, qui se ressemblent si fort par la forme, que l'on peut sans diffirulté les rapporter à une seule et même espèce, d’autant qu’on doit remarquer comme un fait général, que dans l’espèce de la saricovienne, ainsi que dans celle du jaguar.et de plusieurs autres animaux des contrées presque désertes, ils sont plus petits dans les lieux voisins des liabilations que dans la profondeur des terres, parce qu’on les tue plus jeunes et qu'on ne leur donne pas le temps de prendre leur entier aceroissemetil.

LE SURlRrVTE.

Onire dos cai tiassiers, riiniiilo dos rarnivores, iribn des digitigrades, goitre civette.

(CeviEii.)

Cet animal a été acheté en Hollande sous le nom de surikate; il se trouve à Sut inam et dans les autres provinces de l’Amérique méridionale. Nous Pavons nourri pendant quelque temps; et ensuite M. de Sève, qui a dessiné avec autant de soin que d’intelligence les animaux de notre ouvrage, ayant gardé celui-ci vivant pendant plusieurs mois, m'a communiqué les remarques qu'il a faites sur scs habitudes naturelles. C’est un joli animal, très-vif et très-adroit, marchant quelquefois debout, se tenant souvent assis avec le corps très-droit, les bras pendants, la tète haute et mouvante sur le cou comme sur un pivot; il prenait cette altitude toutes les fois qu'il voulait se mettre auprès du feu pour se chauffer. Il n’est pas si grand qu’un lapin, et ressemble assez par la taille et par le poil à la mangouste; il est seulement un peu plus étoffé, et a la queue moins longue; mais par le museau dont la partie supérieure est proéminente et relevée, il approche plus du coati que d’aucun autre animal. Il a aussi un caractère presque unique, puisqu il n'appartient qu'à lui cl à l'hyène; ces deux animaux sont les seuls qui aient également quatre doigts à tous les pieds.

Nous avions nourri ce surikate d abord avec du lait, paicc qu il était fort jeune; mais son goiit pour la chair se déclara bientôt: il mangeait avec aviilitc la viande crue, et surtout la chair de poulet; il cherchait aussi a surprendre les jeunes animaux : un petit lapin qu on élevait dans la même maison serait devenu sa proie si on l’eût laissé faire. Il aimait aussi beaucoup le poisson et encore |)lus les œufs; on 1 a vu tirer avec ses deux pattes

208 mSTOlUK NATUKKLLE DU SUHIKATE.

réunies des œufs qu’on venait de nicltre dans l’eau pour cuire : il refusait les fruits et meme le pain à moins qu’on ne l’eût mâché; ses pattes de devant lui servaient comme à l’écureuil pour porter à sa gueule. Il lapait en buvant comme un chien, et ne buvait point d’eau, à moins qu’elle ne fût tiède : sa boisson ordinaire était son urine, quoiqu’elle eût une odeur très-forte, il jouait avec les chats et toujours innocemment; il ne faisait aucun mal aux enfants, et ne mordait qui que ce soit que le maître de la maison qu’il avait pris en aversion. 11 ne se servait pas de scs dents pour ronger, mais il exerçait souvent ses ongles et grattait le plâtre et les carreaux jus(ju’à ce qu’il les eût dégradés ; il était si bien apprivoisé qu’il entendait son nom ; il allait seul par toute la maison et revenait dès qu’on l’appelait. Il avait deux sortes de voix, l’aboiement d’un jeune ehien lorsqu’il s’ennuyait d’ètrc seul ou qu’il entendait des bruits extraordinaires : et au contraire lorsqu’il était excité par des caresses, ou qu’il ressentait quelque mouvement de plaisir, il faisait un bruit aussi vif cl aussi frappé que celui d’une petite crécelle tournée rapidement. Cet animal était femelle, et paraissait souvent être en chaleur, quoique dans un climat trop froid, et qu’il n’a pu supporter que pendant un hiver, quelque soin que l'on ait pris pour le nourrir et le chauffer.

ADDITIOX A I-’aIITICMÎ DU SL'RIKATE,

Nous avons dit que le surikate ne faisait aucun mal aux enfants, qu’il ne mordait que quelques personnes adultes, et entre autres le maître de la maison qu’il avait pris en aversion. J’ai appris depuis, qu’en effet il ne mordait ni la femme ni les enfants de cette maison , mais qu’il a mordu nombre d’autres personnes des deux sexes. M. de Sève a observé que c’était par l'odorat qu’il était induit à mordre. Lorsque quelqu’un le prenait, le cartilage du bout du nez se pliait pendant qu’il flairait, et suivant l’odeur qu'il recevait de la personne, il mordait ou ne mordait pas. Cela s’est trouvé constamment sur un assez grand nombre de gens qui ont risqué l’épreuve, et ce qu’il y a de singulier, c’est que quand il avait mordu une fois quelqu'un, il le mordait toujours; en sorte qu’on ne pouvait pas dire que ce fût par humeur ou par caprice. Il y avait des gens qui lui déplaisaient si fort, qu’il cherchait à s’échapper pour les mordre; et quand il ne pouvait pas attraper les jamhes, il se jetait sur les souliers et sur les jupons, qu’il déchirait; il employait même quelquefois la ruse pour approcher les personnes qu’il voulait mordre.

M. Vosmaër, dans une note de sa description d'un écureuçl volant, fait une remarque qui m’a paru juste et dont je dois témoigner ici ma reconnaissance.

HISTOIIIK NAÏUUEI.LI-: DE LA MAIVGOUSTE. 299 « M. de lîuffoii ( dii M. Vosniaër) a vraisemblablenicnl été trompé sur le nom de surikate et sur le lieu de l’origine de ccl animal, qui a été envoyé l’été dernier par M. Tulbagh à S. A. S. monseigneur le prince d'Orange. Il n’appartient point à l’Amérique, mais bien à l’Afrique. Le petit animal, dont on m’avait adressé deux de sexe dilférent, mais dotit la femelle est morte pendant le voyage, n’a pas été connu de Kolbe, qui du moins nen fait aucune mention ; et il paraît qu’il ne se trouve que fort avant dans les terres, ce qu’on peut inférer de la lettre de M. le gouverneur, que je reçus en même temps, et où il est dit : « J’ai encore remis, audit capitaine, deux petits animaux f vivants, mâle et femelle, auxquels nous ne pouvons cependant donner de « nom, ni les rapporter à aucune autre espèce, attendu quon me les a en- « voyés pour la première fois, et de bien loin, des déserts et montagnes de « pierres de celte vaste contrée. Ils sont fort doux, gentils et mangent de la « viande fraîche, cuite ou crue, des œufs crus et des fourmis, quand ils peu- « vent en allrapper. Je souhaite que ces petits animaux arrivent en vie;

O puisque je ne crois pas qu’on en ail encore vu en Europe de pareils. »

Ce témoignage de M. Tulbagh est positif, et ce que dit auparavant M. Vosmaër est juste ; j’y souscris avec plaisir j car quoique j’aie eu cet animal vivant pendant longtemps, et que je l’aie décrit et fait représenter, je n’étais assuré ni de son nom, ni de son climat originaire que par le rapport d’un marchand d’animaux, qui me dit l’avoir acheté en Hollande sous le nom de surikate, et qu’il venait de Surinam. Ainsi nous dirons maintenant qu’il ne sc trouve point à Surinam, ni dans les autres provinces de l’Amérique méridionale, mais en Afrique dans les terres montagneuses , au-de.ssus du cap de Bonne-Espérance. El à l’égard du nom, il ne fait rien à la chose, et nous changerons volontiers celui de surikate lorsque nous serons mieux informés.

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