‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 3)Chapitre 137 sur 255 · DU GLOUTON · texte numérisé non relu

DU GLOUTON

janiLt's courtes, le ventre |ji cs((uc triiiiiaiit à terre, la queue d'une longueur médiocre et touffue vers l’extrémité. Tous s’accordent à dire qu’on ne trouve eet animal que dans les parties les plus septentrionales de l’Europe, de l’Asie et de l’Amérique : M. Gmelin est le seul qui semble assurer qu’il voyage jusque dans les pays chauds. Mais ce fait me parait très-suspect, pour ne pas dire faux : M. Gmelin, comme quelques autres naturalistes, a peut-être confondu l’Iiyène du Midi avec le glouton du Nord, qui se ressemblent en effet par les habitudes naturelles, et surtout par la voracité, mais qui sont à tous autres égards des animaux très-différents.

Le glouton n’a pas les jambes faites pour courirj il ne peut même marcher que d’un pas lent, mais la ruse supplée à la légèreté qui lui manque; il attend les animaux au passage : il grimpe sur les arbres pour sc lancer dessus et les saisir avec avantage; il se jette sur les élans et sur les rennes, leur entame le corps, et s’y attache si fort avec les griffes et les dents, que rien ne peut l’en séparer; ces pauvres animaux précipitent en vain leur course, en vain ils se frottent contre les arbres et font les plus grands efforts pour se délivrer; l’ennemi assis sur leur croupe ou sur leur cou continue à leursucer le sang, à creuser leur plaie, à les dévorer en détail avec le même acharnement, la même avidité, jusqu'à ce qu’il les ait mis à mort; il est, dit-on, inconcevable combien de temps le glouton peut manger de suite, et combien il peut dévorer de chair en une seule fois.

Ce que les voyageurs en rapportent est peut-être exagéré : mais en rabattant beaucoup de leurs récits, il en reste encore assez pour être convaincu que le glouton est beaucoup plus vorace qu’aucun de nos animaux de proie, aussi l'a-t-on appelé le vautour des quadrupèdes. Plus insatiable, plus déprédateur que le loup, il détruirait tous les autres animaux s’il avait autant d'agilité; mais il est réduit à se traîner pesamment, et le seul animal qu’il puisse prendre à la course est le castor, duquel il vient très-aisément à bout, et dont il attaque quelquefois les cabanes pour le dévorer avec ses petits, lorsqu’ils ne peuvent assez tôt gagner l’eau, car le castor le devance à la nage, et le glouton, qui voit échapper sa proie, se jette sur le poisson; et lorsque toute chair vivante vient à lui manquer, il cherche les cadavres, les déterre, les dépèce et les dévore jusqu’aux os.

Quoique cet animal ait de la finesse et mette en œuvre des ruses réfléchies pour se saisir des autres animaux, il semble qu'il n’ait pas de sentiment distinct pour sa conservation, pas même l'instinct commun pour son salut : il vient à l’homme ou s’en laisse approcher, sans apparence de crainte. Cette indifférence, qui parait annoncer l'imbécillité, vient peut-être d'une cause très-différente ; il est certain que le glouton n’est pas stupfde, puisqu’il trouve les moyens de satisfaire à son appétit toujours pressant et plus qu'immodéré; il ne manque pas de courage, puisqu’il attaque indifféremment tous les animanx qu'il rencontre, et qu’à la vue de l'homme il ne fuit ni ne marque par aucun mouvement le sentiment de la peur spontanée : s il manque donc d’attention sur lui-même, ce n’est point indifférence pour

ai.

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coiisei'vulioii, ce u'esl (lu'luibiiude ilc sccurilé. Comme il iiabile un pays presque désert, qu’il y rencontre très-rarement des hommes, qu’il n’y connait point d’autres ennemis, que toutes les fois qu’il a mesuré ses forces avec les animaux, il s’est trouvé supérieur, il marche avec confiance et n’a pas le germe de la crainte, qui suppose quelque épreuve malheureuse, quelque expérience de sa faiblesse : on le voit par l’exemple du lion qui ne se détourne pas de l'homme, à moins qu’il n’ait éprouvé la force de ses armes, et le glouton, se traînant sur la neige dans son climat désert, ne laisse pas d’y marcher en toute sécurité, et d’y régner en lion moins par sa force que par la faiblesse de ceux qui l’environnent.

L’isatis, moins fort, mais beaucoup plus léger que le glouton, lui sert de pourvoyeur ; celui-ci le suit à la chasse, et souvent lui enlève sa proie avant qu’il l’ait entamée : au moins il la partage; car au moment que le glouton arrive, l'isatis, pour n’ètre pas mangé lui-méme, abandonne ce qui lui reste à manger. Ces deux animaux se creusent également des terriers; mais leurs autres habitudes sont différentes : l isatis va souvent par troupe, le glouton marche seul, ou quelquefois avec sa femelle. On les trouve ordinairement ensemble dans leur terrier. Les chiens, même les plus courageux, craignent d’approcher et de combattre le glouton; il se défend des pieds et des dents, et leur fait des blessures mortelles; mais comme il ne peut échapper paV la fuite, les hommes en viennent aisément à bout.

La chair du glouton, comme celle de tous les animaux voraces, est trèsmauvaise à manger ; on ne le cherche que pour en avoir la peau, qui fait une très-bonne et magnifique fourrure : on ne met au-dessus que celles de la zibeline et du renard noir, et l’on prétend que quand elle est bien choisie, bien préparée, elle a plus de lustre qu’aucune autre, et que sur un fond d’un beau noir, la lumière se réfléchit et brille par parties comme sur une étoffe damassée.

ADIUTIOX A i/aRTICI.E DU GI.OÜTON.

Cet animal m’a été envoyé vivant des parties les plus septentrionales de la Russie; il a néanmoins vécu pendant plus de dix-huit mois à Paris : il élajtsi fort privé, qu’il n’était aucunement féroce et ne faisait de mal à personne. Sa voracité a été aussi exagérée que sa cruauté ; il est vrai qu’il mangeait beaucoup, mais il n’importunait pas vivement ni fréquemment quand on le privait de nourriture. Il avait deux pieds deux pouces de longueur, depuis le bout du nez jusqu’à l’origine de la queue; le museau noir jusqu’aux sourcils, les yeux petits et noirs; depuis les sourcils jusqu’aux oreilles, le poil était blanc mêlé de brun; les oreilles fort courtes, c’est-à-dire d’un

DU ULOUTOA.

pouce de longueur; le poil ras sur les oreilles; sous la niàclioire inférieure il était tacheté de blanc, ainsi qu’entre les deux pieds de devant; les jambes de devant ont onze pouces de longueur, depuis l’extrémité des ongles jusqu’au corps; celles de derrière un pied ; la queue huit pouces, y compris quatre pouces de poil à son extrémité; les quatre jambes, la queue et le dessus du dos noirs, ainsi que le dessous du ventre ; au nombril une tache blanche; les parties de la génération rousses : le poil roux, depuis les épaules jusqu’à l’origine de la queue : le poil intérieur ou duvet blanc; il n’est pas aussi épais dans ces endroits que sur le dos; les pieds de devant, depuis le talon jusqu’au bout des ongles, longs de trois pouces neuf lignes, cinq ongles fort crochus et séparés, celui du milieu d’un pouce et demi de long; cinq durillons sous les ongles, quatre se tenant ensemble et formant sous le pied un demi-cercle et un autre au talon; cinq ongles de meme aux pieds dederrière, neufdurillons et pointde talon. Largeurdu pied dedevant, deux pouces et demi ; longueur des pieds de derrière, quatre pouces neuf lignes; largeur des pieds dederrière, deux pouces neuf lignes. Six dents incisives à la mâchoire supérieure, dont une de chaque côté, un peu plus grosse que les quatre autres; deux grosses dents de sept lignes de longueur un peu crochues; cinq dents mâchelières, dont une du côté de la gorge entre en dedans de la gueule, et dont deux sont beaucoup plus grosses que les autres trois. Cinq dents mâchelières à la mâchoire inférieure, dont une fort grosse; deux grandes dents un peu crochues, et six petites presque rases; un peu de poil de deux pouces de longueur autour de la gueule et au-dessus des yeux.

Cet animal était assez doux; il craint l’eau, il a peur des chevaux et des hommes habillés de noir; il marche en sautant, mange considérablement. Quand il avait bien mangé, et qu’il restait de la viande, il avait soin de la cacher dans sa Cage et de la couvrir de paille. En buvant il lape comme un ebien; il n'a aucun cri. Quand il a bu, il jette avec ses pattes ce qui reste d’eau par-dessous son ventre. Il est rare de le voir tranquille, parce qu'il se remue toujours. Il mangerait plus de quatre livres de viande par jour si on les lui donnait; il ne mange point de pain, et mange si goulûment presque sans mâcher qu’il s’en étrangle* .

Cet animal, qui n'est pas rare dans la plupart des contrées septentrionales tle l’Europe, et mèmedel’Asie, nese trouve fréquemment enNorvvége, selon Ponloppidan, que dans le diocèse de Droniheim. Il dit que la peau en est très-précieuse, et qu’on ne le tire point à coups de fusil pour ne la pas endommager; que le poil en est doux et d’un noir nuancé de brun et de jaune.

XOUVIÎLI.E ADDITION A l’aRTICLE DC GLOUTON.

J’ai dit que le glouton n’est pas rare dans les contrées septentrionales de l’Europe et même de l’Asie. M. Kracheninnikow rapporte à ce sujet qu’il y

* Description donnée par M. de Sève.

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a au Kamlscliatka un animai appelé glouton, dont la fourrure est si estimée, que pour dire qu’un homme est richement habillé, on dit qu’ii est vêtu de fourrure de glouton.

' « Les femmes de Kamtschalka, dit-il, ornent leurs cheveux avec les pattes blanches « de cet animal, et elles en font très-grand cas; cependant les Kamtschatdales en « tuent si peu, qu’ils’ sont obligés d’en tirer des Jakutskis qui leur reviennent fort a cher. Ils préfèrent les blanches et les jaunes, quoique les noires cl les brunes soient « plus estimées... Ils ne peuvent faire un plus grand présent à leurs femmes on à « leurs maîtresses que de leur donner une de ces peaux, cl c’est pourquoi elles se « vendaient autrefois depuis trente jusqu’à soixante roubles ; ils donnent pour deux « de leurs patlesjusqu’à deux castors marins (saricoviennes). On trouve aussi bcau- « coup de ces gloutons dans les environs de Karaga, d’Anadirska et de Kolima. Ils « sont très-adroi(s à la chasse des cerfs, cl voici la manière dont ils s’y prennent « pour les tuer. Ils monleut sur un arbre avec quelques brins de cette mousse qu'ils 8 ont coutume de manger ; lorsqu’ils en voient venir quelques-uns, ils la laissent « tomber à terre, et prenant le moment que le cerf s’approche pour la manger, ils « s’élancent sur son dos, le saisissent par le bois, lui crèvent les yeux et le lourtnen- « lent si fort, que ce malheureux animal, pour mettre tin à ses peines et se débarrasa ser de sou ennemi, se heurte la tète contre un arbre, et tombe mort sur la place. H « n’est pas pluslôt à bas que le glouton le dépèce par morceaux, cache sa chair dans » la terre, pour empêcher que les autres animaux ne la mangent, et il n’y touche 8 point qu'il ne l’ait mise en sûreté. Les gloutons qui .se trouvent aux environs du 8 fleuve Léna s’y prennent de la même manière pour tuer les chevaux .Cependant, 8 quelque cruels que paraissent ces animaux, on les prive aisément, et ils paraissent 8 alors bien moins voraces. »

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