LE CHACAL ET L’ADIVE
Ordre des carnassiers, tribu des digitigrades, genre chien. (Cdvieb. )
Nous ne .sommes pas assurés que ces deu.\ noms désignent deux animaux d’espèces différentes; nous savons seulement que le chacal est plus grand, plus féroce, plus difficile à apprivoiser que l’adive**, mais qu au reste ils paraissent se ressembler à tous égards. Il se pourrait donc que l’adive ne fût que le chacal privé dont on aurait fait une race domestique plus petite,
* L’adive n’est, selon Cuvier, qu'une espèce factice, et ne diffère point du chacal.
** Du temps de Charles IX, beaucoup de femmes à la cour avaient des avides au lieu de petits chiens.
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plus faible et plus douce que la race sauvage; car l’adive est au eliacal à peu près ce que le bichon ou petit chien barbet est au chien de berger; cependant comme ce fait n’est indiqué que par quelques exem|)les particuliers, que l’espèce du chacal en général n’est point domestique comme celle du chien; que d’ailleurs il se trouve rarement d’aussi grandes différences dans une espèce libre, nous sommes très-portés à croire que le chacal et l'adive sont réellement deux espèces distinctes. Le loup, le renard, le chacal et le chien forment quatre espèces qui, quoique très- voisines les unes des autres, sont néanmoins différentes entre elles. Les variétés dans l’espèce du chien sont en très-grand nombre; la plupart viennent de l'état de domesticité auquel il parait avoir été réduit de tous les temps. L homme a créé des races dans cette espèce en choisissant et mettant ensemble les plus grands ou les plus petits, les plus jolis ou les plus laids, les plus velus ou les plus nus, etc. Mais indépendamment de ces races produites par la main de l’homnie, il y a dans l'espèce du chien plusieurs variétés qui semblent ne dépendre que du climat. Le dogue, le danois, l’épagneul, le chien turc, celui de Sibérie, etc., tirent leur nom du climat d’où ils sont originaires, et ils paraissent être plus différents entre eux que le chacal ne l'est de l’adive : il se pourrait donc que les chacals sous difl’érents climats eussent subi des variétés diverses, et cela s’accorde assez avec les faits que nous avons recueillis. 11 paraît par les écrits des voyageurs qu’il y en a partout de grands et de petits; qu’en Arménie, en Cilicie, en Perse et dans toute la partie de l’Asie, que nous appelons le Levant, où cette espèce est très-nombreuse, très-incommode et très-nuisible, ils sont commnunément grands comme nos renards, qu’ils ont seulement les jambes plus courtes, et qu’ils sont remarquables par la couleur de leur poil, qui est d’un jaune vif et brillant; c’est pour cela que plusieurs auteurs ont appelé le chacal loup doré. En Barbarie, aux Indes orientales, au cap de Bonne-Espérance, et dans les autres provinces de l’Afrique et de l’Asie, cette espèce j)araît avoir subi plusieurs variétés; ils sont plus grands dans ces pays plus chauds, et leur poil est plutôt d’un brun roux que d’un beau jaune, et il y en a de couleurs différentes. L’espèce du chacal est donc répandue dans toute l’Asie, depuis l’Arménie jusqu’au Malabar, et se trouve aussi en Arabie, en Barbarie, on iMauritanic, en Guinée et dans les terres du Cap; il semble qu’elle ait été destinée à remplacer celle du loup qui manque ou du moins qui est très-rare dans tous les pays chauds.
Cependant, comme l’on trouve des chacals et des adives dans les mêmes terres, comme l’espèce n'a pu être dénaturée par une longue domesticité, et qu’il y a constamment une différence considérable entre ces animaux pour la grandeur et même pour le naturel, nous les regarderons comme deux espèces distinctes, sauf à les réunir lorsqu’il sera prouvé, par le fait, qu’ils se mêlent et produisent ensemble. Notre })résomption sur la différence de ces deux espèces est d'autant mieux fondée, quelle paraît s’accorder avec l’opinion des anciens. Aristote, après avoir parlé clairement du loup, du
renard et de l’Fiyène, indiqu(3 assez obscurément deux autres animaux du même genre, l’un sous le nom de panther, et l’autre sous celui de thos; les traducteurs d’Aristote ont interprété panther par lupus carnarius, et thos par lupus cervarius, loup-canier, loup-cervier. Cette interprétation indique assez qu’ils regardaient le pantlicr et le thos comme des espèces de loups : mais j’ai fait voir à l’article du lynx que le lupus cervarius des Latins n'est point le thos des Grecs : ce lupus cervarius est le même que le chaus de Pline, le même que notre lynx ou loup-cervier, dont aucun caractère ne convient au thos. Homère, en peignant la vaillance d’Ajax, qui seul se précipite sur une foule de Troycns, au milieu desquels Ulysse blesse se trouvait engagé, fait la comparaison d’un lion qui, fondant tout à coup sur des thos attroupés autour d'un cerf aux abois, les disperse et les chasse comme de vils animaux. Le scoliastc d'Homère interprète le mot thos par celui de pantber, qu’il dit être une espece de loup faible et timide : ainsi le thos et le panther ont été pris pour le même animal par quelques anciens Grecs ; mais Aristote parait les distinguer, sans leur donner néanmoins des caractères ou des attributs différents.
« Les llios, clil-il, ont toutes les parties internes semblables à celles du loup... Ils « s’accoupletil coinnie les chiens, et produisent deux, trois ou quatre petits, qui « naissent les yeux fermés. Le thos a le corps et la queue plus longs que le chien, « avec moins de hauteur, et quoiqu’il ait les jambes jdus courtes, il ne laisse pas « d’avoir autant de vitesse, parce que, étant souple et agile, il peut sauter plus loin... « Le lion et le thos sont ennemis, parce que vivant tous deux de chair, ils sont forcés « de prendre leur nourriture sur le même fonds, et par conséquent de se la disputer... « Les thos aiment l’homme, ne l’attaquent point et ne le craignent pas beaucoup ; « ils se battent contre les chiens et avec le lion, ce qui fait que dans le meme lieu on O ne trouve guère des lions et des thos. Les meilleurs thos sonteeux qui sont les plus « petits ; il y en a do deux espèces, quelques-uns même en font trois. »
Voilà tout ce qti’Aristotc a dit au sujet des thos; et il en dit infiniment moins sur le panther : on ne trouve qu’un seul passage dans le même chapitre trente-cinq du sixième livre de son Histoire des animaux. « Le pan- « lher, dit-il, produit quatre petits; ils ont les yeux fermés comme les petits « loups lors de leur naissance. » En comparant cos passages avec celui d'Homère et avec ceux des autres auteurs grecs ; il me parait presque certain que le thos d’Aristote est le grand chacal, et (|ue le panther est le petit chacal ou l’adivc. On voit qu’il admet deux espèces de thos, qu’il ne parle du panther (|u’une seule fois, et pour ainsi dire à l’occasion du thos : il est donc très-probable que ce panther est le thos de la petite espèce; et cette probabilité semble devenir une certitude par le témoignage d'Oppien, qui met le panther au nombre des petits animaux, tels que les loirs et les chats.
Le thos c.st donc le chacal, cl le panther est l'adive; et soit qu’ils forment deux espèces différentes ou ipi ils n’en fassent qu'une, il est certain que tout ce que les anciens ont dit du thos et du panther convient au chacal et à
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l’adive, et ne peut s’appliquer à d'autres animaux j et si jusqu’à ce jour la vraie signification de ces noms a été ignorée, s’ils ont toujours été mal interprétés, c’est parce que les traducteurs ne connaissaient pas les animaux, et que les naturalistes modernes, qui les connaissaient peu, n’ont pu les réformer.
Quoique l’espèce du loup soit fort voisine de celle du chien, celle du chacal ne laisse pas de trouver place entre les deux. Le chacal ou adive, comme dit Belon , est bêle entre loup et chien; avec la férocité du loup il a en effet un peu de la familiarité du chien ; sa voix est un hurlement mêlé d’aboiement et de gémissements; il est plus criard que le chien, plus vorace que le loup. Il ne va jamais seul, mais toujours par troupes de vingt, trente ou quarante; ils se rassemblent chaque jour pour faire la guerre et la chasse; ils vivent de petits animaux, et se font redouter des plus puissants par le nombre; ils attaquent toute espece de bétail ou de volailles presque à la vue des hommes; ils entrent insolemment et sans marquer de crainte dans les bergeries, les étables, les écuries, et lorsqu’ils n’y trouvent pas autre chose, ils dévorent le cuir des harnais, des hottes, des souliers, et emportent les lanières qu’ils n'ont pas le temps d’avaler. Faute de proie vivante, ils déterrent les cadavres des animaux et des hommes : on est obligé de battre la terre sur les sépultures, et d’y mêler de grosses épines pour les empêcher de la gratter et fouir ; car une épaisseur de quelques pieds de terre ne suffit pas pour les rebuter; ils travaillent plusieurs ensemble, ils accompagnent de cris lugubres cette exhumation, et lorsqu’ils sont une fois accouiumcs aux cadavres humains, ils ne cessent de courir les cimetières, de suivre les armées, de s’attacher aux caravanes ; ce .sont les corbeaux des quadrupèdes : la chair la plus infecte ne les dégoûte pas ; leur appétit est si constant, si véhément, que le cuir le plus scc est encore savoureux, et que toute peau, toute graisse, toute ordure animale leur est également bonne. L’hyène a ce même goût pour la chair pourrie ; clic déterre aussi les cadavres, et c’est sur le rap|)ort de cette habitude que l’on a souvent confondu ces deux animaux, quoique très-différents l’un de l'autre. L hyène est une bète solitaire, silencieuse, très-sauvage, et qui, quoique plus forte et plus puissante que le chacal, n’est pas aussi incommode, et se contente de dévorer les morts, sans troubler les vivants; au lien que tous les voyageurs se plaignent des cris, des vols et des excès du chacal, qui réunit l’impudence du chien à la bassesse du loup, et qui, participant de la nature des deux, semble n'élre qu'un odieux composé de toutes les mauvaises (jualitcs de l’un et de l’autre.