‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 3)Chapitre 172 sur 255 · LE TAMANDUA ET LE FOURMILIER · texte numérisé non relu

LE TAMANDUA ET LE FOURMILIER

i.R K0ünMn.n;u tamanoir. — le foirmilier tamanuua. — le

l'OCRMILlER DIDACTYLE.

Ordre des édcniés ordinaires, genre fourmilier (Ccvier.)

Il existe dans l’Amérique méridionale trois espèces d’animaux à long museau, à gueule étroite et sans aucune dent, à langue ronde et longue qu’ils insinuent dans les fourmilières, et qu’ils retirent pour avaler les fourmis

” Cet animal est le tenrec b.ayé.

DU TVMUNOÎR, DU TAM VJNDUA, ETC. iUi

dont ils font leur principale nourriture. Le premier de ces mangeurs de fourmis est celui (|ue les Brésiliens appellent tamendua-guacu, c'est-à-dire grand tamandua, et auquel les Français habitués en Amérique ont donné le nom de tamanair : c'est un animal qui a environ quatre pieds de longueur depuis rextrémité du museau jusqu’à l'origine de la queue; la tète longue de quatorze à quinze pouces ; le museau trèsrallougé ; la queue longue de deux pieds et demi, couverte de poils rudes et longs de plus d'un pied; le cou court, la tête étroite, les yeux petits et noirs, les oreilles arrondies, la langue menue, longue de plus de deux pieds, qu’il replie dans sa gueule lorsqu’il la retire tout entière. Ses jambes n’ont qu’un pied de liauteur; celles de devant sont un peu plus liâmes et plus menues que celles de derrière; il a les pieds ronds; ceux de devant sont armés de quatre ongles, dont les deux du milieu sont les plus grands; ceux de derrière ont cinq ongles. Les poils de la queue, comme ceux du corps, sont mêlés de noir et de blanebâtre ; sur la queue ils sont disposés en forme de panache ; l’animal la retourne sur le dos, s’en couvre tout le corps lorsqu’il veut dormir ou se mettre à l’abri de la pluie et de l’ardeur du soleil; les longs poils de la queue, comme ceux du corps, ne sont pas ronds dans toute leur étendue, ils sont plats à l’extrémité et secs au toucher comme de l’herbe desséchée. L’animal agite fréquemment et brusquement sa queue lorsqu'il est irrité; mais il la laisse traîner en marchant quand il est tranquille, et il balaie le chemin par où il passe : les poils des parties antérieures de sou corps sont moins longs que ceux des parties postérieures; ceux-ci sont tournés en arrière et les autres en avant; il y a plus de blanc sur les parties antérieures, et plus de noir sur les parties postérieures : il y a aussi une bande noire sur le poitrail, qui se prolonge sur les côtés du corps et se termine sur le dos près des lombes; les jambes de derrière sont presque noires; celles de devant presque blanches, avec une grande tache noire vers le milieu. Le tamanoir marche lentement ; un homme peut aisément l'atteindre à la course : scs pieds paraissent moins faits pour marcher que pour grimper et pour saisii' des corps arrondis; au.ssi serrc-l-il avec une si grande force une hranch(> ou un bâton, qu'il n’est pas possible de les lui arracher.

Le second de ces animaux est celui que les Américains appellent simplement tamandua, et auquel nous conserverons ce nom : il est beaucoup plus petit que le tamanoir; il n’a qu'enviroii dix-huit pouces depuis l'extrémité du museau jusqu'à l'origine de la queue; sa tète est longue de cinq (xnices ; son museau est allongé et courbé en dessous; il a la queue longue de dix pouces et dénuée de poils à l'extrémité; les oreilles droites, longues d’un pouce; la langue ronde, longue de huit pouces, placée dans une espèce de gouttière ou de canal creux au dedans de la mâchoire inférieure; ses jambes n’ont guère que quatre pouces de hauteur; ses pieds sont de la même forme et ont le même nombre d’ongles que ceux du tamanoir, c’est-à-dire quatre ongles à ceux de devant et cinq à ceux de derrière. Il grimpe et serre aussi bien que le tamanoir, et ne marche pas mieux; il ne se couvre pas de sa

IIJSTOIKE NAÏUUKLLE queue, qui ne pourrait pas lui servir il'abri étant en partie dénuée de poil, lequel d’ailleurs est beaucoup plus court que celui delà queue du tamanoir; lorsqu'il dort, il cache sa tète sous son cou et sous ses jambes de devant.

Le troisième de ces animaux est celui que les naturels de la Guyane appellent oualiriouaou. Nous lui donnons le nom de fourmilier pour le distinguer du tamanoir et du tamandua. Il est encore beaucoup plus petit que le tamandua, puisqu'il n’a que six ou sept pouces de longueur depuis l'extrémité du museau jusqu'à l'origine de la queue ; il a la tète longue de deux pouces, le museau proportionnellement beaucoup moins allongé que celui du tamanoir ou du tamandua ; sa queue, longue de sept pouces, est recourbée en dessous par l’extrémité, qui est dégarnie de poils; sa langue est étroite, un peu aplatie et assez longue ; le cou est presque nul, la tète est assez grosse à proportion du corps; les yeux sont placés bas et peu éloignés des coins de la gueule; les oreilles sont petites et cachées dans le poil; les jambes n’ont que trois pouces de hauteur; les pieds de devant n'ont que deux ongles, dont l’externe est bien plus gros et bien plus long que l’interne; les pieds de derrière en ont quatre. Le poil du corps est long d’environ neuf lignes; il est doux au toucher et d'une couleur brillante, d'un roux mêlé de jaune vif. Les pieds ne sont pas faits pour marcher, mais pour grimper et pour saisir; il monte sur les arbres et se suspend aux branches par l’extrémité de sa queue.

Nous ne connaissons dans ce genre d’animaux que les trois espèces desquelles nous venons de donner les indications. M. Brisson fait mention, d’après Seba, d’une quatrième espèce sous le nom de fourmilier aux longues oreilles; mais nous regardons cette espèce comme douteuse, parce que dans l'énumération que fait Seba des animaux de ce genre, il nous a paru qu’il y avait plus d’une erreur; il dit expressément : « Nous conservons « dans noire Cabinet six espèces de ces animaux mangeurs de fourmis : » cependant, il ne donne la de.scription qne de cinq; et parmi ces cinq animaux, il place Vysquiepatl ou mouffelte, qui est un animal non-seulement d’une espèce, mais d’un genre très-éloigné de celui des mangeurs de fourmis, puisqu'il a des dents et la langue plate et courte comme celle des autre.s quadrupèdes, et qu'il approche beaucoup du genre des belettes ou des martes. De ces six espèces prétendues et conservées dans le cabinet de Seba, il n’en reste donc déjà que quatre, puisque l’ysquiepati , qui faisait la cinquième, n’est point du tout un mangeur de fourmis, et qu’il n’est question nulle part de la sixième, à moins que l’auteur n’ait sous-entendu comprendre parmi ces animaux le pangolin *, ce qu'il ne dit pas dans la description qu’il donne ailleurs de cet animal. Le pangolin sc nourrit de fourmis; il a le museau allongé, la gueule étroite et sans aucune dent a[»parente, la langue longue et ronde; caractères qui lui sont communs avec les mangeurs de fourmis; mais il en diffère ainsi que de tous les autres quadrupèdes, par un caractère unique, qui est d'avoir le corps couvert do grosses écailles au lieu

* C'est le nom que nous donnerons an lézard écailleux.

l)i; TAMANOIR. DU TAMANDUA, KTU. 4!7

de poil, ü’ailleui s e'esl un animal des climats les plus chauds de l’ancien eoniinenl, au lieu que les mangeurs de fourmis, dont le corps est couvert de poil, ne se trouvent que dans les parties méridionales du Nouveau-Monde. 11 ne reste donc plus que quatre espèces au lieu de six annoncées par Seba, et de ces quatre espèces, il n'y en a qu'une de reconnaissable par ses descriptions ; c’est la troisième de celles que nous décrivons ici, c’est-à-dire, celle du fourmilier, auquel, à la vérité, Seba ne donne qu’un doigt à chaque pied de devant, quoiqu’il en ait deux, mais qui, malgré ce caractère manchot, ne peut être autre que notre fourmilier. Les trois autres sont si mal déerils qu’il n’est pas possible de les rapporter à leur véritable espèce. J ai cru devoir citer ici ces descriptions en entier, non-seulement pour prouver ce que je viens d’avancer, mais pour donner une idée de ce gros ouvrage de Seba, et pour qn’on juge de la confiance qu’on peut accorder à cet écrivain. I,’animal qu'il désigne par le nom de lamandua murmecophage d’Amérique, tome 1 , page 60, et dont il donne la ligitre, planche 57 , n“ 2, ne peut se rapporter à aucun des trois dont il est ici question; il ne faut, pour en être convaincu, (|ue lire la description de l’auteur. Le second, qu’il indique sous le nom de tamandua-guacu du lirésilou l’ours qui mange les fourmis, pages 63 et 66, pl. 40, fig. n” 1, est indiqué d'une manière vague et équivoque : cependant je penserais, avec MM. Klein et Linnæus, que ce pourrait être le vrai tamandua-guacu ou tamanoir, mais si mal décrit et si mal représenté, que M. Linnæus a réuni sous une seule espèce le premier et le second de ces animaux de Seba, c’est-à-dire celui de la planche 37, fig. n" 2, et celui de la pl. 40, fig. n" 2. M. Brisson a regardé ce dernier comme une espèce particulière; mais je ne crois pas que l’établissement de cette espèce soit fondé, non plus que le reproche qu’il fait à M. Klein de l’avoir confondue avec celle du tamanoir : il parait que !c seul reproche (pi'on puisse faire à M. Klein est d’avoir joint à la bonne description qu’il nous donne de cet animal, dotit la peau bourrée est conservée dans le Cabinet de Dresde, les indications fautives de Seba, Enfin, le troisième de ces animaux est si mal décrit, que je ne puis me persuader, malgré la confiance que j'ai à M.M. Linnæus et Brisson, qu’on puisse, sur la description et la figure de l'auieur, rapporter, comme ils l’ont fait, cet animal au ïamandua-i, que j’appelle simplement tamandua .* je demande seulement qu’on lise encore cette description et qu’on juge. Quelque désagréables, quelque ennuyeuses que soient des discussions de cette espèce, on ne peut les éviter dans les détails de l’histoire naturelle : il faut, avant décrire sur un sujet, souvent très-peu • connu, en écarter autant qu’il est possible toutes les obscurités, marquer en passant les erreurs qui ne manquent jamais de se trouver en nombre sur le chemin de la vérité à laquelle il est souvent très-difficile d arriver, moins par la faute de la nature que par celle des naturalistes.

Ce qui résulte de plus certain de cette critiqite, cesi qui! existe récllcnient trois espèces d'animaux auxquels on a donné le nom commun de mangeurs de fourmis; tpic ces trois espèces sont Ic tamanoir, le tamandua et

-fis flfSïOIHIi: IXATIJRELLIÎ

le lourniilier; que lu qiialrième espèce, dontiée sous le tioni de fourmiUers aux hmjvesjyreilks par SI. Brisson, est douteuse aussi bien que les autres espèces indiquées par Seba. Nous avons vu le tamanoir et le fourmilier} nous eri «nons les dépouilles au Cabinet du Roi; ces espèces sont certainement très différentes 1 une de I autre, et telles que nous les avons décrites; mais nous n’avons pas vu le tamandua, et nous n’en parlons que d’après Pison et Marc grave, qui sont les seuls auteurs qu’on puisse consulter sur cet animal, puisque tous les autres n’ont fait (jue les copier.

Le tamandua fait, pour ainsi dire, la moyenne proportionnelle entre le tamanoir et le fourmilier pour la grandeur du corps; il a, comme le tamanoir, le museau fort allongé, et quatre doigts aux pieds de devant; mais il a, comme le fourmilier, laquelle dégarnie de poil à l’extrémité, par laquelle il se suspend aux branches des arbres. Le fourmilier a aussi la même habitude. Dans celte situation ils balancent leur corps, approchent leur museau des trous et des creux d arbres; ils y insinuent leur longue langue et la retirent ensuite brusquement pour avaler les insectes qu’elle a ramassés.

Au reste ces trois animaux qui diffèrent si fort par la grandeur et par les proportions du corps, ont néanmoins beaucoup de choses communes, tant pour la conformation que pour les habitudes naturelles ; fous trois se nourrissent de fourmis, et plongent aussi leur langue dans le miel et dans les auttes substances liquides ou visqueuses ; ils ramassent assez promptement les miettes de pain et les petits morceaux de viande hachée; on les apprivoise et on les élève aisément; ils soutiennent longtemps la privation de toute nourriture; ils n’avalent pas toute la liqueur qu’ils prennent en buvant, il en retombe une |)artie qui passe par les narines; ils dorment ordinairement pendant le jour, et changent de lieu pendant la nuit; ils marchent si mal qu un homme peut les atteindre facilement à la course dans un lieu découvert. Les Sauvages mangent leur chair qui cependant est d’un très-mauvais goût.

On prendrait de loin le tamanoir pour «n grand renard, et c’est par celle raison que quelques voyageurs l’ont appelé renard américain; il est assez fort pour se défendre d’un gros chien et même d'un jaguar. Lorsqu’il en est attaqué, il se bal d abord debout, et, comme l'ours, il se défend avec les mains dont les ongles sont meurtriers; ensuite il se couche sur le dos pour se servir des pieds comme des mains, cl dans celle situation il est presque invincible et combat opiniâirémcnt jusqu'à la dernière extrémité, et méme lorsqu’il a mis à mort son ennemi, il ne le lâche que très-longtemps après : il l'ésistc plus qu’un autre au combat, parce qu’il est couvert d'un grand poil touffu, d’un cuir fort épais, et qu'il a la chair peu sensible et la vie très- dure.

Le tamanoir, le tamandua et le fourmilier sont des animaux naturels aux climats les plus chauds de l'Amérique, c’est-à-dire au Brésil, à la Guyane, aux pays des Amazones, etc. On ne les trouve point en Canada ni dans les autres contrées froides du Nouveau-Monde, on ne doit donc pas les retrouver

DU TAMAÎSOUU DU TAMANDUA, KTC. 419

dans l'ancieii eonlineiil : cependant Kolbc et Dcsinarcliais ont écrit «pi’il y avait de ces animaux en Afrique, mais il me paraît qu’ils ont confondu le pangolin ou lézard écailleux avec nos fourmiliers. C’est peut-être d'après un passage de Marcgrave où il est dit : Tarnandua-guacu Brasüiensibus, Con- (jensiOus (ubi et frequens est) umbulu diclus, que Kolbc et Desmarchais sont tombés dans cette erreur; et en effet si Marcgrave entend par Congensibus les naturels de Congo, il aura dit le premier que le tamanoir se trouvait en Afrique, ce qui cependant n’a été confirmé par aucun autre témoin digne de foi. Marcgrave lui-méme n’avait certainement pas vu l’animal en Afrique, puisqu’il avoue qu’en Amérique même il n'en a vu que les dépouilles. Desmarebais en parle assez vaguement; il dit simplement qu’on trouve cet animal en Afrique comme en Amérique, mais il n’ajoute aucune circonstance qui puisse prouver le fait : et à l'égard de Kolbe, nous comptons pour rien son témoignage; car un homme qui a vu au cap de lionne-lîspcrance des élans et des loups-cerviers tout semblables à ceux de Prusse, peut bien aussi y avoir vu des tamandua. Aucun des auteurs qui ont écrit sur les productions de l’Afrique et de l’Asie n’ont parlé des tamandua, et au contraire tous les voyageurs et presque tous les historiens de l’Amérique en font mention précise; de Lery, de Laët, le P. d’Abbeville, Maffé, Faber, Nierembcrg et ftl. de la Condamine, s’accordent à dire avec Pison, Barrcre, etc., que ce sont des animaux naturels aux pays chauds de l’Amérique. Ainsi, nous ne doutons pas que Desmarchais et Kolbe ne se soient trompés, et nous croyons pouvoir assurer de nouveau que ces trois espèces d’animaux n’existent pas dans l’ancien continent.

ADUlïlO.N A I/AKTir.LE DU TAMAAOIU.

Nous avons donné la figure du tamanoir ou grand fourmilier; mais, comme le dessin n’a été fait que d’après une peau qui avait été assez mal préparée, il n’est pas aussi exact que celui qu’on trouvera ici, qui a été fait sur un animal envoyé de la Guyane, bien empaillé, à M. Mauduit, docteur en médecine, dont le cabinet ne contient que des choses pi-écieuses, par les soins que cet habile naturaliste prend de recueillir tout ce qu’il y a de plus rare, cl de maintenir les animaux et les oiseaux dans le meilleur état possible. Quoique le tamanoir que nous donnons ici soit précisément de la même espèce que celui de l’article qui précédé, on verra néanmoins qu il a le museau plus court, la distance de 1 œil à I oreille plus petite, les pieds plus courts; ceux du devant n'ont que quatre ongles, les deux du milieu très-grands, les deux de côté fort iietits, cinq ongles aux pieds do derrière, et tous ces ongles noirs. Le museau jusqu aux oreilles est couvert d un poil

*2fO HISTOIRE NATURELLE

brun fort court; prés des oreilles le poil commence à devenir plus grand; il a deux pouces et demi de longueur sur les côtés du corps; il est rude au toucher, comme celui du sanglier. Il est mêlé de poils d’un brun foncé, et d autres d un blanc sale, La bande noire du corps n’a point de petites taches blanches décidées et ejui la bordent, comme dans le tamanoir décrit d’abord : celui-ci a trois pieds onze pouces de longueur, c’est-à-dire trois pouces de plus que le premier. Voici ses autres dimensions :

Hauteur du train de devant

Hauteur du train de derrière

Longueur du bout du museau à l’angle de l'œil

Ouverture de l’œil

Ouverture de la bouche

Ouverture des narines

Distance de l’œil à l’oreille

Grandeur de l'oreille

Longueur du cou

Longueur du tronçon de la queue ....

Longueur du pied de devant

Longueur de l’ergot interne

Longueur de ce même ergot à son origine.

Longueur de l’ergot suivant

Sa largeur h son origine

Longueur de l’ergot extérieur

Sa largeur h son origine

Longueur du troisième ergot

Sa largeur à son origine

Longueur du pied de derrière

Longueur de l’ergot interne

Longueur des trois autres ergots

Largeur à l’origine

Longueur de l’ergot externe

Largeur à son origine .

IM. de la Borde, médecin du roi à Cayenne, m’a envoyé les observations suivantes an sujet de cet animal :

« Le tamanoir habile les bois de la Guyane. On y en connaît de deux espèces; les individus de la plus grande pèsent jusqu’à cent livres. Ils courent lentement et plus lourdement qu'un cochon ; ils traversent les grandes rivières à la nage, et alors il n est pas difficile de les assommer à coups de bâton. Dans les bois, on les tue à coups de fusil; ils n’y sont pas fort communs, quoique les chiens refusent de les chasser,

« Le tamanoir se sert de ses grandes griffes pour déchirer les ruches des poux de bois qui se trouvent partout sur les arbres, sur lesquels il grimpe facilement. 11 faut prendre garde d approcher de cet animal de trop près, car ses griffes font des blcssure.s profondes : il se. défend même avec avan-

DU TAMANOIK, DU TAMANDUA, ETC. 421

lage coiilre les animaux les plus féroces de ce continent, tels que les jaguars, couguars, etc. j il les déchire avec ses griffes, dont les muscles et les tendons sont d’une grande force; il lue beaucoup de chiens, et c’est par celte raison qu'ils refusent de le chasser.

« On voit souvent des tamanoirs dans les grandes savanes incultes. On dit qu’ils se nourrissent de fourmis; leur estomac a plus de capacité que celui d’un homme. J’en ai ouvert un qui avait l’estomac plein de poux de bois, qii’il avait nouvellement mangés. La structure et les dimensions de sa langue semblent prouver qu’il peut aussi se nourrir de fourmis. 11 ne fait qu’un petit dans des trous d’arbre près de terre; lorsque la femelle nourrit, elle est très-dangereuse, même pour les hommes. Les gens du commun à Cayenne mangent la chair de cet animal ; elle est noire, sans graisse et sans fumet. Sa peau est dure et épaisse, sa langue est d’une forme presque conique comme son museau. »

M. de la Borde en donne une description anatomique, que je n’ai pas cru devoir publier ici, pour lui laisser les prémices de ce travail qu’il me paraît avoir fait avec soin.

« Le tamanoir, continue IM de la Borde, n’acquiert son accroissement entier qu’en quatre ans. Il ne respire que par les narines; à la première vertèbre qui joint le cou avec la tète, la trachee-artère est fort ample; mais elle se rétrécit tout à coup, et forme un conduit qui se continue jusqu’aux narines, dans celte espèce de cornet qui lui sert de mâchoire supérieure. Ce cornet a un pied de longueur, et il est au moins aussi long que le reste de la tète. 11 n’a aucun conduit de la trachée-artère à la gueule, et néanmoins l’ouverture des narines est si petite, qu’on avait de la peine à y introduire un tuyau de plume à écrire. Les yeux sont aussi très-petits, et il ne voit que de côté. La graisse de cet animal est de la plus grande blancheur. Lorsqu’il traverse les eaux, il porte sa grande et longue queue repliée sur le dos et jusque sur la tète. »

MM. Aublet et Olivier m'ont assuré que le tamanoir ne se nourrit que par le moyen de sa langue, laquelle est enduite d’une humeur visqueuse et gluante, avec laquelle il prend les insectes. Us disent aussi que sa chair n’est point mauvaise à manger.

ADDITION A i/aRTICLF. DI’ TAMANDCA.

Nous croj'ons devoir rapporter à l’espèce du tamandua, l’animal dont nous donnons ici la description, et duquel la dépouille bien préparée était au cabinet de M. le duc de Caylus, et se voit actuellement dans le Cabinet du Roi. Il est différent du tamanoir, non-seulement par la grandeur, mais

4“22 IIISTOlKli [NATIJIŒI.LIÎ

aussi par la forme. Sa léle est à proportion bien plus grosse : l’œil est si petit, qu’il n a qu’une ligne de grandeur, encore est-il environné d'un rebord de poils relevés. L’oreille est ronde et bordée de grands poils noirs par-dessus. Le corps entier n’a que treize pouces depuis le bout du nez jusqu'à l’origine de la queue, et dix pouces faibles de hauteur. Le poil de dessus le dos est long de quinze lignes; celui du ventre, qui est d’un blanc sale, est de la même longueur. La queue n’a que sept pouces et demi de longueur, couverte partout de longs poils fauves, avec des bandes ou des anneaux d’une teinte légèrement noirâtre.

Il ny a, dans toute cette description, que deux caractères qui ne s’accordent pas avec celle que Maregrave nous a donnée du tamandua. Le premier est la queue qui est partout garnie de poils, au lieu que celui de Maregrave a la queue nue à son extrémité; le second, c’est qu’il y a cinq doigts aux pieds de devant dans notre tamandua, et que celui de Maregrave nen avait que quatre : mais, du reste, tout convient assez pour qu’on puisse croire que l’animal dont nous donnons ici la description est au moins une variété de l'espèce du tamandua, s'il n’est pas précisément de la mômeespèce.

M. de la Borde semble l’indiquer dans ses Observations, sous le nom de petit tamanoir.

« Il a, dit-il, le poil blanchâtre, long d’environ deux pouces; il peut peser un peu plus de soixante livres; il n’a point de dents, mais il a aussi des griffes fort longues; il ne mange que le jour comme l’autre, et ne fait qu’un petit. 11 vit aussi de même, et se lient dans les grands bois; sa chair est bonne à manger, mais on le trouve plus rarement ijue le grand tamanoir. »

J’aurais bien désiré que M. de la Borde m’eùt envoyé des indications plus précises et plus détaillées, qui auraient fixé nos incertitudes au sujet de cette espèce d’animal.

Voici ce qu’il m’écrit en même temps sur le petit fourmilier :

« 11 a le poil roux, luisant, un peu doré, se nourrit de fourmis, tire sa langue, qui est fort longue et faite comme un ver, et les fourmis s’y altacbent. Cet animal n’est guère plus grand qu’un écureuil. Il n’est pas dilïicile à prendre; il marche assez lentement, s’attache comme le paresseux sur un bâton qu’on lui présente, dont il ne cherche pas à se délourncr, et on le porte ainsi attaché où l’on veut. 11 n’a aucun cri; on en trouve souvent d’accrochés à des branches par leurs griffes. Ils ne font qu'un petit dans des creux d’arbres, sur des feuilles qu'ils charrient sur le dos. Ils ne mangent que la nuit; leurs griffes sont dangereuses, et ils les serrent si fort (ju’on ne peut pas leur faire lâcher prise. Ils ne sont pas rares, mais difficiles à apercevoir sur les arbres. »

M. Vosmaër a fait une critique assez mal fondée de ce que j’ai dit au sujet des fourmilier :

« Je dois remarquer, dit-il, contre le sentiment de M. de Biifïon, que l’année passée M. Tulbagh a envoyé un animal sous le noin dc^jorc de terre, qui est le myrinécophaye de Linnæus; en sorte que Dcsmarchais et Kolhe

DU TAiMANOm, DU TAMANDUA, ETC. 423

ont l’dison de dire que cet animal se trouve en Afrique aussi bien qu’en Amérique; à juger de celui-ci, qui a élé envoyé dans l’esprit-de-vin, paraissant être tout nouvellement né, et ayant déjà la grandeur d'un bon cochon de lait, l'animal parfait doit être d’une taille fort considérable. Voici les principales différences, autant qu’on peut les reconnaître à cet animal si jeune :

« Le groin est à son extrémité un peu gros, rond et aussi comme écrasé en dessus. Les oreilles sont fort grandes, longues, minces, pointues et pendantes. Les pieds de devant ont quatre doigts, le premier et le troisième d’une longueur égale, le second un peu plus long, et le quatrième ou l’extérieurun peu plus court que le troisième. Les quatre onglets sont fort longs, peu croebus, pointus, et à peu près d’une égale grandeur; les pieds de derrière ont cinq doigts, dont les trois intermédiaires sont presque également longs, et les deux extérieurs beaucoup plus courts; les onglets en sont moins grands, et les deux extérieurs les plus petits. Sa queue, sans être fort longue, est grosse, et se termine en pointe. Les deux nujrmécophar/es de Seba sont certainement les mêmes, et ne diffèrent entre eux que par la couleur ; la figure en est fort bonne. C’est une espèce particulière, tout à fait différente du tarnanduaguacu de Maregrave, ou tamanoir de M. de Buffon. »

On croirait, après la lecture de ce passage, que je me suis trompé au sujet de cetanimal, donné par Seba. Cependant, j’ai dit précisément ce que dit ici M. Vosmaër. Voici comme je me suis exprimé : L’animal que Seba désigne par le nom de tamandua myrmécophage d’Amérique, tome I, p.60, et dont il donne la figure, planche 37, n° 2, ne peut se rapporter à aucun des trois dont il est ici question. Or, les trois animaux d’Amérique dont j’ai parlé sont le tamanoir, le tamandua et le petit fourmilier; donc tout ce que dit ici M. Vosmaër ne fait rien contre ce que j'ai avancé, puisque ce que j’ai avancé se réduit à ce que le tamanoir, le tamandua et le fourmilier ne se trouvent qu’en Amérique, et non dans l'ancien continent. Cela est si positif, que M. Vosmaër ne peut rien y opposer. Si le myrmécophage de Seba, pl. 37, fig. 2, se trouve en Afrique, cela prouve seulement que Seba s’est trompé, en l’appelant myrmécopbagc d'Amérique; mais cela ne prouve rien contre ce que j’ai avancé, et je persiste, avec loule raison, à soutenir que le tamanoir, le tamandua et le fourmilier ne se trouvent qu’en Amérique et point en Afrique.

IIISTOIRE NATURELLE

Page 1