L’UNAU ET L’AI
(le BRADYPE UNAU. LE BRADYPE AÏ.)
Ordre des edentés, famille des tardigrades, genre bradype, (Ccvier.)
L'on a donné à ces deux animaux l’épithète de paresseux, à eaiise de la lenteur de leurs mouvements et de la difficulté qu’ils ont à marcher; mais nous avons cru devoir leur conserver les noms qu’ils portent dans leur pays
un
DE L’UNAU ET DE L’AI, natal, d’abord pour ne les pas confondre avec d’autres animaux presque aussi paresseux qu’eux , et encore pour les distinguer nettement l’un de l’autre : car, quoiqu’ils se ressemblent à plusieurs égards, ils diffèrent néanmoins tant à l’extérieur qu’.à l’intérieur, par des caractères si marqués, qu’il n est plus possible, lorsqu’on les a examinés, de les prendre l’un pour l'autre, ni même de douter qu'ils ne soient de deux espèces trés éloignécs. L unau n a point de queue et n’a que deux ongles aux pieds de devant ; I aï porte une queue courte et trois ongles à tous les pieds. L’unau a le museau plus long, le front plus élevé, les oreilles plus apparentes que l’aï; il a aussi le poil tout différent ; à l'intérieur, ses viscères sont autrement situés, et conformés différemment dans quelques-unes de leurs parties. Mais le caractère le plus distinctif, et en même temps le plus singulier, c’est que l’unau a quarante-six côtes, tandis que l’aï n’en a que vingt-huit : cela seul suppose deux espèces très-éloignées l’une de l’autre; et ce nombre de quarante-six côtes dans un animal dont le corps est si court est une espèce d’excès ou d’erreur de la nature ; car de tous les animaux, même des plus grands, et de ceux dont le corps est le plus long, relativement à leur grosseur, aucun n'a tant de chevrons à sa ebarpente. L’éléphant n’a que quarante côtes, le cheval trente-six, le blaireau trente, le chien vingt-six, l’homme vingt-quatre, etc. Cette différence dans la consiruction de l’unau et de l’aï suppose plus de distance entre ces deux espèces, qu’il n’y en a entre celles du chien et du chat, qui ont le même noinbre de côtes ; car les différences extérieures ne sont rien en comparaison des différences intérieures ; celles-ci sont, pour ainsi dire, les causes des autres qui n’en sont que les effets. L’intérieur dans les êtres vivants est le fond du dessin de la nature; c’est la forme constituante, c’e.st la vraie figure; l’extérieur n’en est que la surface ou même la draperie ; car, combien n’avons-nous pas vu, dans l’examen comparé que nous avons fait des animaux, que cet extérieur souvent très-différent recouvre un intérieur parfaitement semblable ; et qu’au contraire la moindre différence intérieure en produit de très-grandes à l’extérieur, et change même les habitudes naturelles, les facultés, les attributs de l’animal ! Combien n’y en a-t-il pas qui sont armés, couverts, ornés de parties excédantes, et qui cependant, pour l’organisation intérieure, ressemblent en entier à d’autres qui en sont dénués! Mais ce n’est point ici le lieu de nous étendre sur ce sujet, cpii, pour être bien traité, suppose non-seulement une comparaison réfléchie, mais un développement suivi de toutes les parties des êtres organisés. Nous dirons seulement, pour revenir à nos deux animaux, qu’autant la nature nous a paru vive, agissante, exaltée dans les singes, autant elle est lente, contrainte et resserrée dans ces paresseux; et -c’est moins paresse que misère; c’est défaut, cest dénûment, c’est vice dans la conformation; point de dents incisives ni canines, les yeux obscurs et couverts ; la mâchoire aussi lourde qu’épaisse, le poil plat et semblable à de l’herbe séchée, les cuisses mal emboîtées, et presque hors des hanches, les jambes trop courtes, mal lomnées, et encore plus mai
«liFFO», lome vu, 29
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lorniinéesj point crassiolle de pied, point depouees, point dedoigtsséparéinent mobiles: mais deux on trois ongles excessivement longs, recourbés en dessous, c]ui ne peuvent se mouvoir qu’ensemble, et nuisent plus à mareber qu’ils ne servent à grimper ; la lenteur, la stupidité, l’abandon de son être, et même la douleur habituelle, résultant de celte conformation bizarre et négligée; point d’armes pour attaquer ou se défendre; nul moyen de sécurité, pas même en grattant la terre ; nulle ressource de salut dans la fuite ; confinés, je ne dis pas au pays, mais à la molle de terre, <à l'arbre sous le quel ils sont nés; prisonniers au milieu de l’espace; ne pouvant parcourir qu'une toise en une heure; grimpant avec peine, se traînant avec douleur ; une voix plaintive et par accents entrecoupés qu'ils n’osent élever que la nuit; tout annonce leur misère, tout nous rappelle ces monstres par défaut, ces ébauches imparfaites mille fois projetées, exéculées par la nature, qui, ayant à peine la faculté d’exister, n’ont dû subsister qu’un temps, et ont été depuis effacés de la liste des êtres : et en effet, si les terres qu’habitent et l unau et l’aï n’étaient pas des désens, si les hommes et les animaux puissants s’y fussent anciennement multipliés, ces espèces ne seraient pas parvenues jus<iu’à nous; elles eussent clé détruites par les autres, comme elles le seront un jour. Nous avons dit qu’il semble que tout ce qui peut être, estceci paraît en être un indice frappant; ces paresseux font le dernier terme de l’existence dans l’ordre des animaux qui ont de la chair et du sang; une défectuosité de plus les aurait empêchés de subsister. Regarder ces ébauches comme des êtres aussi absolus que les autres; admettre des causes finales pour de telles disparates, et trouver que la nature y brille autant que dans ses beaux ouvrages, c’est ne la voir que par un tube étroit, et prendre pour son but les fins de notre esprit.
Pourquoi n’y aurait-il pas des espèces d’animaux créés pour la misère, puisque dans l’espèce humaine, le plus grand nombre y est voué dès la naissance? Le mal à la vérité vient plus de nous que de la nature : pour un malheureux qui ne l’est que parce qu’il est né faible, impotent ou difforme, que de millions d'hommes le sont fiar la seule dureté de leurs semblables ! J.es animaux sont en général plus heureux; l’espèce n’a rien à redouter de ses individus: le mal n’a pour eux qu’une source; il en a deux pour I homme : celle du mal moral, qu’il a lui-même ouverte, est un torrent qui s’est accru comme une mer, dont le débordement couvre et afflige la face entière de la terre; dans le physique, au contraire, le mal est resserré dans des bornes étroites, il va rarement seul : le bien est souvent au-dessus, ou du moins de niveau. Peut-on douter du bonheur des animaux, s’ils sont libres s’ils ont la faculté de se procurer aisément leur subsistance, et s’ils manquent moins que nous de la santé, des sens et des organes nécessaires ou relatifs au plaisir? Or, le commun des animaux est è tous ces égards très-richement doué; et les espèces disgraciées de l’unau et de l’a’i .sont peut être les seules que la nature ait maltraitées, les seules qui nous offrent l’image de la misère innée.