‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 3)Chapitre 178 sur 255 · DE LUNAIJ ET DE L’AI · texte numérisé non relu

DE LUNAIJ ET DE L’AI

Voyoïis-iii de plus près. Faute de dents, ces pauvres aniinaux ne peuvent ni saisir une proie, ni se nourrir de chair, ni même brouter l’herbe; réduits à vivre de feuilles et de fruits sauvages, ils consument du temps à se traîner au pied d’un arbre; il leur en faut encore beaucoup pour grimper jusqu’aux branches; et pendant ce lent et triste exercice qui dure quelquefois plusieurs jours, ils sont obligés de supporter la faim, et peut être de sotilfrir le plus pressant besoin : arrivés sur leur arbre, ils n’en descendent plus, ils s’accrochent aux branches, ils le dépouillent par parties, mangent successivement les feuilles de chaque rameau, passent ainsi plusieurs semaines sans pouvoir délayer par aucune boisson celle nourriture aride; et lorsqu’ils ont ruiné leur fonds, et que l’arbre est entièrement nu, ils y restent encore, retenus par l’impossibilité d’en descendre ; enfin, quand le besoin se fait de nouveau sentir, qu’il presse et qu’il devient plus vif que la crainte du danger de la mort, ne pouvant descendre, ils se laissent tomber et tombent trèslourdement comme un bloc, une masse sans ressort ; car leurs jambes, raides et paresseuses, n’ont pas le temps de s’étendre pour rompre le coup.

A terre, ils sont livrés à tous leurs ennemis : comme leur chair n’est pas absolument mauvaise, les hommes et les animaux de proie les cherchent et les tuent. Il parait qu’ils multiplient peu, ou du moins que s'ils produisent fréquemment, ce n’est qu’en petit nombre; car ils n’ont que deux mamelles. Tout concourt donc à les détruire, et il est bien dillicile que respèce se maintienne. Il est vrai que quoiqu’ils soient lents, gauches et pres(]ue inhabiles au mouvement, ils sont durs, forts de corps et vivaces; qu’ils peuvent supporter longtemps la privation de toute nourriture; que couverts d’un poil épais et sec, et ne pouvant faire d’exercice, ils dissipent peu cl engraissent par le repos, quelque maigres que soient leurs aliments; et que, quoiqu'ils n’aient ni bois, ni cornes sur la tète, ni sabots aux pieds, ni dents incisives à la mâchoire inférieure, ils sont cependant du nombre des animaux ruminants, et ont comme eux plusieurs estomacs; que par conséiiuenl, ils peuvent compenser ce qui manque à la qualité de la nourriture par la quantité qu'ils en prennent à la fois; et ce qui est encore extrêmement singulier, c’est qu'au lieu d’avoir, comme les ruminants, des intestins très-longs, ils les ont très-petits et plus courts que les animaux carnivores. L’ambiguïté de la nature paraît à découvert par ce contraste : l’unau et 1 aï sont certainement des animaux ruminants; ils ont quatre estomacs, et en même temps ils manquent de tous les caractères, tant extérieurs qu’intérieurs, qui appartiennent généralement à tous les autres animaux ruminants. Encore une autre ambiguïté, c'est qu’au lieu de deux ouvertures au dehors, l'une pour l’urine et l'autre pour les excréments , au lieu d’un orifice extérieur et distinct pour les parties de la génération, ces animaux n en ont qu un seul, au fond duquel est un égout commun, un cloaque comme dans les oiseaux. Mais je ne finirais pas si je voulais m’étendre sur toutes les singularités que présente ta conformation de ces animaux : on peut les voir en détail dans l’excellente description qu’en a faite M. Daubenlon.

448 IHSTOiniî NATURELLE

Au reste, si la misère qui résulte du défaut de sentiment n’est pas la plus grande de toutes, celle de ces animaux, quoique très-apparente, pourrait ne pas être réelle; car ils paraissent très-mal ou très-peu sentir : leur air morne, leur regard pesant, leur résistance indolente aux coups qu'ils reçoivent sans s’émouvoir, annoncent leur inscnsilnlité; et ce qui la démontre, c’est qu’en les soumettant au scalpel, en leur arrachant le coRiir et les viscères, ils ne meurent pas à l'instant. Pison, qui a fait cette dure expérience, dit que le cœur séparé du corps battait encore vivement pendant une demiheure. et que l’animal remuait toujours les jambes comme s'il n’eùt été qu’assoupi. Par ces rapports, ce quadrupède se rapproche non-seulement de la tortue, dont il a déjà la lenteur, mais encore des autres reptiles et de tous ceux qni n’ont pas un centre de sentiment unique et bien distinct. Or, tous ces êtres sont misérables sans être malheureux; et dans ces productions les plus négligées, la nature parait toujours plus en mère qu’en marâtre.

Ces deux animaux appartiennent également, l’un et l’autre, aux terres méridionales du nouveau continent, et ne se trouvent nulle part dans l’ancien. Nous avons déjà dit que l'éditeur du cabinet de Seba s’était trompé, en donnant à l’unau le nom de paresseux de Ceylan; cette erreur, adoptée parMiM. Klein, Linnæus et Brisson, est encore plus évidente aujourd'hui qu’elle ne l’était alors. M. le marquis de IMontmirail a un unau vivant, qui lui est venu de Surinam ; ceux que nous avons au Cabinet du Roi viennent du même endroit et de la Guyane; et je suis persuadé qu’on trouve l'unau, aussi bien que l’a'i, dans toute l’étendue des déserts de l’Amérique, depuis le Brésil au Mexique, mais que, comme il n’a jamis fréquenté les terres du Nord, il n’a pu passer d’un continent à l’autre ; et si l’on a vu quelques-uns de ces animaux, soit aux Indes orientales, soit aux côtes de l’Afrique, il est sûr qu’ils y avaient été transportés. Ils ne peuvent supporter le froid; ils craignent aussi la pluie : les alternatives de l'humidilé et de la sécheresse altèrent leur fourrure, qui ressemble plus à du chanvre mal serancé, qu'<à de la laine ou du poil.

Je ne puis mieux terminer cet article que par des observations qui m’ont été communiquées par M. le marquis de Montrnirail, sur un unau qu’on nourrit depuis trois ans dans sa ménagerie :

« Le poil de l’unau est beaucoup plus doux que celui de l’aï... Il est à présumer que tout ce que les voygeurs ont dit sur la lenteur excessive des paresseux ne se rapporte qu’à l’aï. L’unau, quoique très-pesant et d’une allure très-maladroite, monterait et descendrait plusieurs fois en on jour de l’arbre le plus élevé. C'est sur le déclin du jour et dans la nuit qu’il paraît s’animer davantage ; ce qui pourrait faire soupçonner qu’il voit très- mal le jour et que sa vue ne peut lui servir que dans l’obscurité. Quand j’achetai cet animal à Amsterdam, on le nourrissait avec du biscuit de mer, et l’on me dit que dans le temps de la verdure il ne fallait le nourrir qu’avec des feuilles. On a essayé en effet de lui en donner : il en mangeait volontiers quand elles étaient encoie tendres; mais du moment où elles commençaient à se dessécher et à être piquées

Page 1