DE L’UNAU ET DE L’AI
dt's vers, il les rejetait. Depuis trois ans que je le conserve vivant dans ma ménagerie, sa nourriture ordinaire a été du pain, quelquefois des pommes et des racines, et sa boisson du lait. Il saisit toujours, quoique avec peine, dans une de scs pattes de devant, ce qu’il veut manger, et la grosseur du morceau augmente la difficulté qu’il a de le saisir avec ses deux ongles. 11 cric rarement; son cri est bref et ne se répète jamais deux fois dans le même temps. Ce cri, quoique plaintif, ne ressemble point à celui de l’aï, s’il est vrai que ce son ai soit celui de sa voix. La situation la plus naturelle de l’unau, et qu’il paraît préférer à toutes les autres, est de se suspendre a une branche, le corps renversé en bas ; quelquefois même il dort dans cette position, les quatre pattes accrochées sur un même point, son corps décrivant un arc. La force de scs muscles est incroyable : mais elle lui devient inutile lorsiiu’il marche; car son allure n’en est ni moins contrainte ni moins vacillante. Cette conformation seule me paraît être une cause de la paresse de cet animal, qui n’a d’ailleurs aucun appétit violent, et ne reconnaît poînt ceux qui le soignent. »
ADDITION A l’article DE l’L'NAC ET DE l’aÏ.
On cflnnait à Cayenne, dit M. de la Borde, deux espèces de ces animaux, l’une, appelée pam'.s«tx-/ionfe«œ, Vautre mouton-paresseux .-celui-ci est une fois plus long que l’autre, et de la même grosseur; il a le poil long, épais et blanchâtre, pèse environ vingt-cinq livres. Il se jette sur les hommes depuis le haut des arbres, mais d’une manière si lourde et si pesante, qu’il est aisé de l’éviter. Il mange le jour comme la nuit.
a Le paresseux-honteux a des taches noires, peut peser douze livres, se tient toujours sur les arbres, mange des feuilles de bois canon, qui sont réputées poison. Leurs boyaux empoisonnent les chiens qui les mangent, et néanmoins leur chair est bonne à manger; mais ce n’est que le peuple qui en fait usage.
« Les deux espèces ne font qu’un petit qu'ils portent tout de suite sur le dos. Il y a grande apparence que les femelles mettent bas sur les arbres, mais on n’en est pas sûr. Ils se nourrissent de feuilles de monbin et de bois canon. Les deux espèces sont également communes, mais un peu rares aux environs de Cayenne. Ils se pendent quelquefois par leurs griffes à des branches d’arbres qui se trouvent sur les rivières, et alors il est aisé de couper la branche et de les faire tomber dans l’eau ; mais ils ne lâchent point prise et y restent fortement attachés avec leurs pattes de devant.
« Pour monter sur un arbre, cet animal étend nonchalamment une de ses pattes de devant qu’il pose le plus haut qu’il peut sur le pied de l’arbre; il s’accroche ainsi avec sa longue griffe, lève ensuite son corps fort lourdement, et petit à petit pose l’autre patte, et continue de grimper ainsi. Tous ces mouvements sont exécutés avec une lenteur et une nonchalance inexprimables. Si on en élève dans les maisons, ils grimpent toujours sur quelques
iS) IIIS101RE NATIJHELLK
poteaux ou même sur les portes, et ils n'aiment pas à se tenir à terre. Si ou leur présente un bâton lorsqu'ils sont à terre, ils s’en saisissent tout de suite, et montent jusqu’à l’extrémité, où ils se tiennent fortement accrochés avec les pattes de devant, et serrent avec tout le corps l’endroit où ils se sont ainsi perches. Ils ont un petit cri fort plaintif et langoureux qui ne se fait pas entendre de loin. »
On voit (}ue le paresseux-mouton de M. de la Borde est celui que nous avons appelé unau, et que son paresseux-honteux est l’nï, dont nous avons donné, dans ce volume, les descriptions.
M. Vosmaër, habile naturaliste et directeur des Cabinets de S. A. S. monseigneur le prince d’Orange, m'a reproché deux choses que j’ai dites au sujet de ces animaux : la première, sur la manière dont ils se laissent quelquefois tomber d'un arbre. Voici les expressions de fli. Vosmaër :
» On doit absolument rejeter le rapport de M. de Buiïon, qui prétend que CCS animaux (l’unau et l'aï), trop lents pour descendre de l'arbre, sont obligés de se laisser tomber comme un bloc lorsqu'ils veulent être à terre.»
Cependant, je n’ai avancé ce fait que sur le rapport de témoins oculaires, qui m’ont assuré avoir vu tomber cet animal quelquefois à leurs pieds : et l’on voit que le témoignage de M. de la Borde, médecin du roi à Cayenne, s’accorde avec ceux qui m’ont raconté le fait, et que par conséquent, l’on ne doit pas (comme le dit M. Vosmaër) absolument rejeter mon rapport d cet égard.
Le second reproche est mieux fondé. J’avoue très-volontiers que j’ai fait une méprise, lorsque j’ai dit que l'unau et l'aï n’avaient pas de dents, et je ne sais |)oint du tout mauvais gré à M. Vosmaër d'avoir remarqué cette erreur, qui n’est venue que d’une inattention. J’aime autant une personne qui me relève d’une erreur, qu’une autre qui m’apprend une vérité, parce qu en effet une erreur corrigée est une vérité.
LE KOUHI,
Oe LE PETIT UNAU.
Ordre des édentés, famille des lardigradcs, genre bradype. (Cuvier.)
Voici un animal dont l’espèce est voisine de celle de l’unau : il est à la vérité de moitié plus petit; mais il lui ressemble beaucoup par la forme du corps. Cet animal a été trouvé dan.s uné habitation de la Guyane française;
üh: L'LIINAII KT Dli L’AI. 431
il élail dans la basse-cour au milieu des poules, et il mangeait avee elles; c'est, dit-on, le seul individu de cette espèce que l’on ait vu à Cayenne, d’où il nous a été envoyé pour le Caitinct du Roi, sous le nom de kouri; mais nous n’avons eu aucune information sur ses habitudes naturelles, et nous sommes obligés de nous restreindre à une simple description.
Ce petit unau ressemble au grand par un caractère essentiel : il n’a, comme lui, que deux doigts aux pieds de devant, au lieu que l’aï en a trois, et par conséquent, il est d’une espèce différente de celle de l’aï; il na que douze pouces de longueur, depuis l’extrémité du nez jusqu à 1 origine de la queue; tantlis que l’iinau, dont nous avons donné I histoire et la description dans ce volume, avait dix-sept pouces six lignes : cependant ce petit unau paraissait être adulte. Il a, comme le grand, deux doigts aux pieds de devant et trois à ceux de derrière : mais il en diffère non-seulement par la taille, mais encore par son poil qui est d’un brun musc nuancé de gri.sâirc et de fauve; et ce poil est bien plus court et plus terne en couleur que dans le grand unau; sous le ventre il est dîme couleur de musc clair, nuancé de cendré, et celte couleur s'éclaircit encore davantage sous le cou jusqu aux épaules, où il forme comme une btmde faible de fauve ptïle. Les plus grands ongles de ce petit unau n’ont que neuf lignes, tandis que ceux du grand ont un pouce sept lignes et demie.
Nous avons eu le grand unau vivant; mais comme nous n’avons |)u faire la description du petit (pie d’après une peau bourrée, nous ne sommes pas en état de prononcer sur toutes les différences qui peuvent sc trouver outre CCS deux animaux : nous présumons néanmoins qu ils ne lorrnent qu une seule et même espèce, dans laquelle il se trouve deux races, I une plus grande, et l’autre plus petite.
J’ai dit, d’après M. de la Borde, que le paresseux qu’il nomme mouUm se jette sur les hommes depuis le haut des arbres; cela a été mal exprimé par M. de la Borde. Il est certain qu’il n’attaque pas les hommes; mais, comme tous les paresseux en général ne peuvent descendre des arbres, ils sont forcés de sc laisser tomber, et tombent quelquefois sur les hommes. M. de la Borde, dans ses nouveaux Mémoires, indique quatre espèces de paresseux, savoir : le paresseux-cabri, le paresseux-mouton, le paresseuxdos-bridé, et le nouveau paresseux que nous venons d’appeler kouri. Comme il ne donne point la description exacte de ces quatre espèces, que nous ne pouvons les comparer avec celles que nous connaissons, nous présumons Lulcment que son paresseux-cabri et son paresseux-mouton sont notre aï et notre unau. 11 nous a envoyé une peau qui nous paraît être celle de son paresseux-dos-brûlé, mais qui n’est pas assez bien conservée pour que nous puissions juger si elle vient d’un anitùal dont I espèce soit différente de celle de l’aï, à laquelle celte peau nous paraît ressembler, plus quà celle de l’unau.
LE PECARI OU LE TAJACÜ.
(le PECAIll A COLLIER.)
Ordre des pachydermes ordinaires, genre cochon. (Covieb.)
L’espèce du pécari est une des plus nombreuses et des plus remarquables paimi les animaux du Nouveau-Monde. Le pécari ressemble au premier coup d’œil à notre sanglier, ou plutôt au cochon deSiam, qui, comme nous 1 avons dit, n est, ainsi que notre cochon domestique, qu’une variété du sangliei ou cochon sauvage; aussi le pécari a-t-il été appelé sawr/her ou cochon d Amérique : cependant, il est d’une espèce particulière, et qui ne peut se mêler avec celle de nos sangliers ou cochons, comme nous nous en sommes assures par des essais réitérés, ayant nourri et gardé pendant plus de deux ans un pécari avec des truies, sans qu’il ait rien produit. Il diffère encore du cochon par plusieurs caractères essentiels, tant à l’extérieur qu’à l'intérieur. Il est de moindre corpulence et plus bas sur ses jambes; il a l’estomac et les intestins différemment conformés, il n'a point de queue; ses soies sont beaucoup plus rudes que celles du sanglier ; et enfin, il a sur le dos, piés de la croupe, une fente de deux ou trois lignes do largeur, qui pénètre a plus d un pouce de prolondeur, par laquelle suinte une humeur ichoreuse fort abondante et d'une odeur très-désagréable : c’est de tous les animaux le seul qui ail mie ouverture dans cette région du corps; les civettes, le blaireau, la genette, ont le réservoir de leur parfum au-dessous des parties de la génération; l’ondatra ou rat musqué do Canada, le musc ou chevreuil de musc 1 ont sous le ventre. La liqueur qui sort de cette ouverture que le pécari a sur le dos est fournie par de grosses glandes que M. üaubenton a décrites avec soin, aussi bien que toutes les autres singularités de conformation qui se trouvent dans cet animal. On en voit aussi une bonne desci iption faite par Tyson dans les Transactions pkilosophiques, n" 153. Je ne m arrêterai pas à exposer en détail les observations de ces deux habiles anatomistes; et je remarquerai seulement que le docteur Tyson s’était trompé en assurant que cet animal avait trois estomacs, ou, comme le dit Ray, un gésier et deux estomacs. M. Daubenlon démontre clairement qu’il n’a qu’un seul éstomae, mais partagé par deux étranglements qui en font paraître trois; qu il n’y a qu’une seule de ces trois fJoches qui ait une issue de sortie ou pylore, et que par conséquent, on ne doit regarder les deux autres poches que comme des appendices, ou plutôt des portions du même estomac, et non pas comme des estomacs différents.
Le pécari pourrait devenir animal domestique comme le cochon : il est
ou PECAIU OU DU TAJACU. 4o5
à peu prés tlu même naturel; il sc nourrit des mêmes aliments ; sa chair, quoique plus sèche et moins chargée de lard que celle du cochon, n'est pas mauvaise à manger; elle deviendrait meilleure par la castration. Lorsqu’on veut manger de cette viande, il faut avoir grand soin d’enlever au mâle nonseulement les parties de la génération, comme l’on fait au sanglier, mais eneore toutes les glandes qui aboutissent à l'ouverture du dos dans le mâle et dans la femelle : il faut même faire ces opérations au moment qu’on met à mort l'animal ; car si l’on attend seulement une demi-heure, sa chair prend une odeur si forte qu’elle n’est plus mangeable.
Les pécaris sont très-nombrouxdans tous les climats chauds de l’Amérique méridionale; ils vont ordinairement par troupes, et sont quelquefois deux ou trois cents ensemble : ils ont le même instinct que les cochons pour se défendre, et meme pour attaquer ceux surtout qui veulent ravir leurs petits; ils se secourent mutuellement, ils enveloppent leurs ennemis, et blessent souvent les chiens et les chasseurs. Dans leur pays natal, ils occupent plutôt les montagnes que les lieux bas ; ils ne cherchent pas les marais et la fange comme nos sangliers ; ils se tiennent dans les bois où ils vivent de fruits stuivagcs, de racines, de graines ; ils mangent aussi les serpents, les crapauds, les lézards qu'ils écorchent auparavant avec leurs pieds. Ils produisent en grand nombre, et peut-être plus d’une fois par an; les petits suivent bientôt leur mère et ne s’en séparent que quand ils sont adultes. On les apprivoise, ou plutôt on les prive aisément en les prenant jeunes : ils perdent leur férocité naturelle, mais sans sc dépouiller de leur gros^ièrcté; car ils ne connaissent personne ; ne s’attachent point à ceux qui les soignent : seulement, ils ne font point de mal, et l’on peut, sans inconvénient, les laisser aller et venir en liberté; ils ne s’éloignent pas beaucoup, reviennent d’euxmêmes au gitc, et n’ont de querelle qu’auprés de l’auge ou de la gamelle, lorsqu’on la leur présente en commun. Ils ont un grognement de colère plus fort et plus dur que celui du cochon, mais on les entend très-rarement crier; ils soufflent aussi comme le sanglier lorsiju’on les surprend et qu’on les épouvante brus(]ueinent; leur haleine est très-forte; leur poil se hérisse lorsqu'ils sont irrités; il est si rude qu’il ressemble plutôt aux piquants du hérisson qu’aux soies du sanglier.
L’espèce du pécari s’est conservée sans altération et ne s’est point mêlée avec celle du cochon marron ;cesl ainsi qu’on appelle le cochon d'Europe transporté et devenu sauvage en Amérique : ces animaux se rencontrent dans les bois et vont même de compagnie sans qu’il en résulte rien; il en est de même du cochon de Guinée qui s’est aussi multiplié en Améri(}ue, après y avoir été transporté d’Afrique. Le cochon d’Europe, le cochon de Guinée et le pécari sont trois espèces qui paraissent être fort voisines, et qui cependant sont distinctes et séparées les unes des autres, puisqu elles subsistent toutes trois dans le même climat sans mélange et sans altération. Notre sanglier est le plus fort, le plus robuste et le plus redoutable des trois, le pécari quoique assez féroce est plus faible, plus pesant et plus mal armé;
ses grandes dents tranchantes qu’on appelle défenses sont beaucoup plus courtes que dans le sanglier; il craint le froid et ne pourrait subsister sans abri dans notre climat tempéré, comme notre sanglier ne peut lui-même subsister dans les climats trop froids : ils n’ont pu ni l’un ni l’autre passer d’un continent à l’autre par les terres du Nord ; ainsi, l’on ne doit pas regarder le pécari comme un cochon d’Europe dégénéré ou dénaturé sous le climat d’Amérique, mais comme un animal propi e et particulier aux terres méridionales de ce nouveau continent.
Ray et plusieurs autres auteurs ont prétendu que la liqueur du pécari, qui suinte par l’ouverture du dos, est une espèce de musc, un parfum agréable, même au sortir du corps de l’animal ; que celle odeur agréable se fait même sentir d’assez loin, et parfume les endroits où il passe et les lieux qu'il habite. J'avoue que nous avons éprouve mille fois tout le contraire : l’odeur de celte liqueur, au sortir du corps de l’animal, est si désagréable que nous ne pouvions la sentir, ni la faire recueillir sans un extrême ilégoùl; il semble seulement qu’elle devienne moins fétide en se desséchant à l’air; mais Jamais elle ne prend l’odeur suave du musc ni le parfum de la civette, et les naturalistes auraient parlé plus juste s’ils l’eussent comparée à celle du castoréum.
ADDITION A l’aUTICI.F. DC CFXAIîI.
M. de la Borde dit, dans ses Observations, qu’il y a deux espèces de pécari à Cayenne, bien distinctes et qui ne se mêlent ni ne s’accouplent ensemble. La plus grosse espèce, dit-il, a le poil de la mâchoire blanc; et des deux côtés de la mâchoire il y a une tache ronde de poils blancs, de la grandeur d'un petit écu : le reste du corps est noir ; ranimai pèse environ cent livres. La petite espece a le poil roux, et ne pèse ordinairement que soixante livres.
C’est la grande espèce dont nous avons donné la description et la figure ; et à l’égard de la petite espèce, nous ne croyons pas que celle difTércnce dans la couleur du poil et la grandeur du corps, dont parle M. de la Borde, puisse être autre chose qu’une variété produite par l'âge ou par quelque autre circonstance accidentelle.
M. de la Borde dit néanmoins que ceux de la plus grande espèce ne courent pas comme ceux de la petite après les chiens et les hommes ; il ajoute que les deux espèces habitent les grands bois, qu’ils vont par troupes de deux ou trois cents. Dans le temps des [iluics, ils habitent les montagnes; et lorsque le temps des pluies est passé , on les trouve constamment dans les endroits bas et marécageux. Ils se nourrissent de fruits, de graines, de
DU PEUAHl OU DU TA.IAUU. 453
racines el fouillent aussi lesendroits boueux pour eu tirer des vers et des insectes. On les chasse sans chiens et en les suivant à la piste. On peut les tirer aisément et en tuer plusieurs^ car ces animaux au lieu de fuir se rassemblent et donnent quelquefois le temps de recharger et de tirer plusieurs coups de suite. Cependant, ils poursuivent les chiens et quelquefois les hommes. Il raconte qu’étant un jour à la chasse de ces animaux avec plusieurs autres personnes, et un seul chien qui s’était, à leur aspect, réfugié entre les jamhes de son maître, sur un rocher où tous les chasseurs étaient montés pour se mettre en sûreté, ils n’en furent pas moins investis par la troupe de ces cochons, et qu’ils ne cessèrent de faire feu sans pouvoir les forcer à se retirer, qu’après en avoir tué un grand nombre. Cependant, dit-il, ces animaux s’enhiient lorsqu’ils ont été chassés plusieurs fois. Les petits que l’on prend à la chasse s’apprivoisent aisément, mais ils no veulent pas suivre les autres cochons domestiques, et ne se mêlent jamais avec eux. Dans leur étal de liberté, ils se tiennent souvent dans les marécages et traversent quelquefois les grandes rivières ; ils font beaucoup de ravages dans les plantations. Leur chair, dit-il, est de meilleur goût, mais moins tendre que celle des cochons domestiques jelle ressemble à celle du lièvre et n’a ni lard ni graisse. Ils ne font que deux petits, mais ils produisent dans toutes les saisons. Il faut avoir soin, lorsqu’on les tue, d’ôter la glande qu'ils ont sur le dos : celte glande répand une odeur fétide qui donnerait un mauvais goût à la viande, M. de la Borde parle d’une autre espèce de cochon qui se nomme pah’ra, et qui se trouve également dans le continent de la Guyane. Je vais rapporter ce qu’il en dit, quoique j’avoue qu’il soit difficile d’en tirer aucune conséquence. Je le cite dans la vue que M. de la Borde lui-même ou quelque autre observateur pourra nous donner des renseignements plus précis et des descriptions un peu plus détaillées :
«Le palira est de la grosseur du pécari de la petite espèce; il en diflère par une ligne de poils blancs qu'il a tout le long de l’cpinc du dos, depuis le cou jusqu’à la queue.
O II vil dans les grands bois, dont il ne sort point. Ces animaux ne vont jamais en nombreuses troupes, mais seulement par familles. Ils sont cependant trèscommuns, ne quittent pas leur pays natal. On les chas.se avec des chiens, ou même sans chiens, si l’on ne vent pas s'en servir. Quand les chiens les poiirsnivcut, ils tiennent ferme, el se défendent courageusement, lisse renferment dans des trous d'arbres ou dans des creux en terre que les tatous habassous ont creusés, mais ils y enirent h reculons et autant qu'ils pcuvenly tenir ; cl si peu qu'on les agace, ils sortent tout de suite. El pour les prendre à leur sortie, on commence par faire une enceinte avec du branchage ; ensuite un des chasseurs se porte sur le trou, une fourche à la main, pour les saisir (tar le cou à mesure qu’un autre chasseur les fait sortir, et les lue avec un sabre.
a S'il n’y en a qu'un dans un trou, et que le chasseur n ail pas le temps de le prendre, il en bouche la sortie cl est sûr de retrouver le lendemain son gibier. Sa chair est bien supérieure à celle des autres cochons. On les apprivoise aisément lorsqu’on les prend petits ; mais ils ne peuvent souffiir les chiens qu’ils atiaquent à tout moment. Ils ne font jamais plus de deux petits à la fois, el toutes les saisons de l’année
sont propres à leur génération. Ils se tiennent toujours dans des marécages, à moins qu ils ne soient tout à fait inondés.
« Le poil du patira n est pas si dur que celui du sanglier ou même du cochon domestique : ce poil est comme celui du pécari, doux et pliant. Les patiras suivent leur maître lorsqu’ils sont apprivoisés; ils se laissent manier par ceux qu’ils connaissent, et menacent de la tête et des dents ceux qu’ils ne connaissent pas. »
AtiTRE ADDITION A l’aRTICLE DU PECARI, (lE PECARI TAJ.ACU.)
Je suis maintenant assuré par plusieurs témoignages qu’il existe en effet deux espèces distinctes dans le genre des pécaris ou tajacus. La plus grande espèce est celle dont nous avons donné la description; mais nous n'avons pas encore pu nous procurer un seul individu de la seconde espèce. On nomme cet animal patira, et il est en général beaucoup plus petit que le pécari. Les patiras ont dans leur jeunesse une bande noire tout le long de 1 épine du dos; mais ils deviennent brtins et presque noirs sur tout le corps, à mesure qu’ils vieillissent. Les patiras vont, ainsi que les pécaris, par grandes troupes, et on les chasse de même; la seule différence, indépendamment de la grandeur, qui soit bien remarquable entre ces deux espèces SI voisines l’une de l’autre, c’est que le patira a les jambes sensiblement plus menues que le pécari; mais, comme ils ne se mêlent point ensemble, quoique liabitant les mêmes terres, on doit les regarder comme deux espèces ou du moins comme deux races très-distinctes; et ces deux espèces ou races sont les seules qui soient bien constatées. Il nous est arrivé pour le Cabinet du Roi une peau bourrée d'un jeune pécari âgé de trois semaines, qui est beaucoup plus petit qu’un cochon de lait de même âge, et dont les couleurs sont bien plus faibles que celles du pécari adulte, auquel il ressemble par tous les autres caractères.
LE BABIROÜSSA.
(le cochon babiroussa.)
Ordre des pachydermes ordinaires, genre cochon. (Cuvier.)
Quoique nous n’ayons au Cabinet du Roi que la tète de eet animal, d est trop remarquable pour que nous puissions le passer sous silence, lous les naturalistes l’ont regardé comme une espèce de cochon, et
DU BAIMROÜSSA. 457
cependant, il n’cn a ni la tôle, ni la taille, ni les soies, ni la queue : il a les jambes plus liantes et le museau moins long; il est couvert d’un poil court et doux comme de la laine, et sa queue est tci minée par une touiïc de cette laine; il a aussi le corps moins lourd et moins épais que le cochon; son poil est gris, mêle de roux et d’un peu de noir; scs oreilles sont courtes et pointues : mais le caractère le plus remarquable, et qui distingue le babiroussa de tous les autres animaux, ce sont quatre énormes défenses ou dents canines dont les deux moins longues sortent, comme celles des sangliers, de la mâchoire inférieure; et les deux autres qui sont beaucoup plus grandes, partent de la mâchoire supérieure en perçant les joues, ou plutôt les lèvres du dessus, et s’étendent en courbe jusqu'au-dessous des yeux; et ces défenses sont d’un très-bel ivoire, plus net, plus fin, mais moins dur que celui de lelépbant.
La position et la direction de ces deux défenses supérieures qui percent le museau du babiroussa, et qui d’abord se. dirigent droit en haut, et ensuite se recourbent en cercle, ont fait penser à quelques physiciens, même habiles, tels que Grew, que ces défenses ne devaient point être regardées comme des dents, mais comme des cornes r ils fondaient leur sentiment sur ce que tous les alvéoles des dents de la mâchoire supérieure ont dans tous les animaux l’ouverture tournée en bas : que dans le babiroussa comme dans les autres, la mâchoire supérieure a tous ses alvéoles tournés en bas tant pour les mâchelières que pour les incisives, tandis que les seuls alvéoles de ces deux grandes défenses sont au eontrairc tournes en haut; et ils concluaient de là que le caractère essentiel de toutes les dents de la mâchoire supérieure étant de se diriger en bas, on ne pouvait pas mettre ces défenses qui se dirigent en haut au nombre des dents, et qu’il fallait les regarder comme des cornes : mais ces physiciens se sont trompés. La position ou la direction ne sont que des circonstances de la chose et n'en sont pas l’essence : ces défenses, quoique situées d’une manière opposée à celle des autres dents, n’en sont pas moins des dents; ce n’est qu’une singularité dans la direction qui ne peut changer la nature de la chose, ni d’une vraie dent canine en faire une fausse corne d'ivoire.
Ces énormes et quadruples défenses donnent à ces animaux un air formidable; cependant, ils sont pciu-ètre moins dangereux que nos sangliers; ils vont de même en troupe, et ont une odeur forte qui les décèle, et fait que les chiens les chassent avec succès; ils grognent terriblement, se défendent et blessent des défenses de dessous; car celles du dessus leur nuisent plutôt qu’elles ne servent. Quoique grossiers et féroces comme les sangliers, ils s’apprivoisent aisément, et leur chair, <pii est très-bonne â manger, se corrompt en assez peu de temps. Comme ils ont aussi le poil fin et la peau mince, ils ne résistent pas â la dent des chiens, qui les chassent de préférence aux sangliers et en viennent facilement à bout. Ils s’accrochent à des branches avec les défenses d’en haut, pour reposer leur tête ou pour dormir debout. Cette habitude leur est commune avec l’éléphant, qui pour
4î)S HISTOIRK iNATlJRIÎLLE DU RABIROUSSA.
dormir sans se couciicr, soulionl sa tète en mettant le bout de ses défenses
dans des trous qu’il creuse à cet effet dans le mur de sa loge.
Le babiroussa diffère encore du sanglier par ses appétits naturels; il se nourrit d'herbes et de feuilles d’arbres, et ne cherche point à entrer dans les jardins pour manger des légumes, au lieu que dans le même pays, le sanglier vit de fruits sauvages, de racines, et dévaste souvent les jardins. D’ailleurs ces animaux, qui vont également en troupe, ne se mêlent Jamais; les sangliers vont d'un coté, et les babiroussas de l’autre. Ceux-ci marchent plus légèrement; ils ont l’odorat très-fin, et se dressent souvent contre des arbres, pour éventer de loin les chiens et les chasseurs : lorsqu’ils sont poursuivis longtemps et sans relâche, ils courent se jeter à la trier, où, nageant avccaulant de facilité que des canards, et se plongeant demcme,ils échappent très-souvent aux chasseurs; car ils nagent très-longtemps, et vont quelquefois à d assez grandes distances et d’une île à une autre.
Au reste, le babiroussa se trouve non-seulement à l’ile de Bouro ou Boero, près d’Amboine, mais encore dans plusieurs autres endroits de l’Asie méridionale et de l’Afrique, comme aux Célèbes, à E'^trila, au Sénégal, à Madagascar ; car il paraît que les sangliers de cette île, dont parle Flaccourt, et dont il dit que les mâles principalement ont deux cofnes à côté du nez, sont des babiroussas. Nous n’avons pas été à portée de nous assurer que la femelle manque en effet de ces deux défenses si remarquables dans le mâle ; la plupart des auteurs qui ont parlé de ces animaux semblent s’accorder sur ce fait que nous ne pouvons ni confirmer ni détruire.
ADDITION A 1,’aUTICI.E DU IIAUIHOIISSA .
Nous n’avons donné que les faits historiques relatifs au babiroussa , et la description de sa tète dépouillée des chairs; nous donnons ici la description lie cet animal d’après deux esquisses, dont l’une nous a été donnée par M.Sonncrat, correspondant du Cabinet du Roi, où l’animal était représenté* debout, et l’autre m’a été envoyée d'Angleterre par M. Pennant, où l'animal était couché sur le ventre. Cette dernière esquisse envoyée par M. Pennant était surmontée de l'inscription suivante : Un babiroussa de Vile de Banda, dessiné d’après nature; sa couleur est noirâtre; il croit en grandeur comme le plus grand cochon, et sa chair est très-bonne à manger.
IIISTOIIÎI: iWTUHIiLLIi DU TAPIK.