‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 3)Chapitre 180 sur 255 · TE TAPIR OU L’ANTA · texte numérisé non relu

TE TAPIR OU L’ANTA

Ordre des pachydermes ordinaires, genre tapir. (Cuvikr.)

C’esl ici l’animal le plus grand de r.\niéi i(ine, de ce nouveau monde, où, comme nous l’avons dit, la nature vivante semble s’èire rapetissée, ou plutôt n’avoir pas eu le temps de parvenir à ses plus hautes dimensions. Au lieu des masses colossales que produit la terre antique de l’Asie, au lieu de l’élcphant, du rhinocéros, de l'iiippopotame, de la girafe et du chameau, nous ne trouvons dans ces terres nouvelles que des sujets modelés en petit : des tapirs, des lamas, des vigognes, des cabiais, tous vingt fois plus petits que ceux qu'on doit leur comparer dans l’ancien continent : et non-seulement la matière est ici prodigieusement épargnée, mais les formes mêmes sont imparfaites et paraissent avoir été négligées ou manquées. Les animaux de l’Amérique méridionale, (|ui seuls appartietinent en propre à ce nouveau continent, sont presque tous sans défetises, sans cornes et sans queue; leur ligure est bizarre, leur corps et leurs membres mal proportionnnés, mal unis ensemble; et quelques-uns, tels que les fourmiliers, les paresseux, etc., sont d’une nature si misérable, qu’ils ont à peine les facultés de se mouvoir et de manger. Ils traînent avec douleur une vie languissante dans la solitude du désert, et ne pourraient subsister dans une terre habitée, où l’homme et les animaux puissants les auraient bientôt détruits.

Le tapir est de la grandeur d'une petite vache ou d’un zébu, mais sans cornes et sans queue; les jambes courtes, le corps arqué, comme celui du cochon, portant une livrée dans sa jeunesse, comme le cerf, et ensuite un pelage uniforme d’un brun foncé; la tète grosse et longue avec une espèce de trompe, comme le rhinocéros; dix dents incisives et dix molaires à chaque mâchoire, caractère qui le sépare entièrement du genre des bœufs et des autres animaux ruminants, etc. Au reste, comme nous n’avons de cet animal que quelques dépouilles et un dessin que M. de la Condaininea eu la bonté de nous donner, nous ne pouvons mieux faire que de citer ici les descriptions qu’eu ont faites, d’après nature, Maregrave et Barrère, et présenter en même temps ce qu’en ont dit les voyageurs et les historiens.

Il parait que le tapir est un animal triste et ténébreux, qui ne sort que de nuit, qui ne se plait que dans les eaux, où il habite plus souvent que sur la terre; il vit dans les marais, et ne s’éloigne guère du bord des fleuves ou des lacs : tlès (ju’il est menacé, poursuivi ou blessé, il se jette à l’eau, s'y plonge et y demeure assez de temps pour faire un grand trajet avant de reparaître. Ces habitudes, qu’il a communes avec l’hippopotame, ont fait croire à quelques naturalistes qu’il était du même genre, mais il en diffère autant par la

HISTOIRE NATURELLE nature, qu’il en est éloigné par le climat; il ne faut potir en être assuré que comparer les descriptions que nous venons de citer avec celle que nous donnons de riiippopolame. Quoique habitant des eaux, le tapir ne se nourrit pas de poissons, et quoiqu'il ait la gueule armée de vingt dents incisives et tranchantes, il n’est pas carnassier : il vit de plantes et de racines, et ne se sert point de scs armes contre les autres animaux ; il est d’un naturel doux, timide, et fuit tout combat, tout danger. Avec les jambes courtes et le corps massif, il ne laisse pas de courir assez vite, et il nage encore mieux qu’il ne court. Il marche ordinairement de compagnie et quelquefois en grande Iroupe. Son cuir est d'un tissu très-ferme et si serré, que souvent il résiste à la balle. Sa chair est fade et grossière, cependant les Indiens la mangent. On le trouve communément au Brésil, au Paraguay, à la Guyane, aux Amazones, et dans toute l’étendue de l’Amérique méridionale depuis l’extrëmilé du Chili jusqu’à la Nouvelle-Espagne *,

ADDITION A l’article DU TAPIR OU MAIPOURI

Cet animal, qu’on peut regarder comme l'éléphant du Nouveau-Monde, ne le représente néanmoins que très-imparfaitement par la forme et en approche encore moins par la grandeur : il sera facile d'en faire au juste la comparaison ; car j’ai cru devoir donner ici une seconde description du tapir qui est plus exacte que celle qui avait été faite sur une esquisse dessinée par feu M. de la Condamine; celle-ci a été prise sous nos yeux et sur l’animal vivant, auquel notre climat ne convient guère; car après son arrivée il n’a vécu que très-peu de temps à Paris entre les mains du sieur Ruggieri, qui cependant en avait beaucoup de soin.

On voit que l’espèce de trompe qu’il porte au bout du nez n’est qu’un vestige ou rudiment de celle de l’éléphant; c’est le seul caractère de conformation par lequel on puisse dire que le tapir ressemble à l’élépbant. M. de la Borde, médecin du roi à Cayenne, qui cultive avec succès différentes parties de riiistoire naturelle, m'écrit que le tapir est en effet le plus gros de tous les quadrupèdes de l’Améritiue méridionale, et qu’il y en a qui pèsent jusqu’à cinq cents livres : or, ce poids est dix fois moindre que celui d'un éléphant de taille ordinaire, et l’on n’aurait jamais pensé à comparer deux animaux aussi disproportionnés, si le tapir, indépendamment de cette espèce de trompe, n’avait pas quelques habitudes semblables à celles de l’éléphant. 11 va très-souvent à l’eau pour se baigner et non |)our y prendre du poisson,

* Une nouvelle espèce de tapir, plus grande que celle d’Amérique, a été decouverte dans l’Inde par l'eu M. Duvanccl.

DU TAPIR. 4GÎ

dom il ne mange jamais, car il se nourrit d’Iierbes comme l'éléphant et de feuilles d’arbrisseaux -, il ne produit aussi qu’un petit.

Ces animaux fuient de même le voisinage des lieux habités, et demeurent aux environs des marécages et des rivières qu’ils traversent souvent pendant le jour et même pendant la nuit. La femelle se fait suivre par son petit, et l’accoutume de bonne heure à entrer dans l’eau, où il plonge et joue devant sa mère, qui semble lui donner des leçons pour cet exercice : le père n’a point de part à l’éducalion ; car l’on trouve les mâles toujours seuls, à l’exception du temps où les femelles sont en chaleur.

L’espèce en est assez nombreuse dans l'intérieur des terres de la Guyane, et il en vient de temps en temps dans les bois qui sont à quelque distance de Cayenne. Quand on les chasse, ils se réfugient dans l’eau où il est aise de les tirer, mais quoiqu’ils soient d’un naturel tranquille et doux, ils deviennent dangereux lorsqu’on les blesse : on en a vu se jeter sur le canot d’où le coup était parti, pour lâcher de se venger en le renversant. 11 faut aussi s’en garantir dans les forêts : ils y font des sentiers ou plutôt d’assez larges chemins battus par leurs fréquentes allées et venues ; car ils ont 1 habitude de passer et repasser toujours par les mêmes lieux, et il est à craindre de se trouver sur ces chemins, dont ils ne se détournent jamais parce que leur allure est brusque, et que sans cherchera offenser, ils heurtent rudement tout ce qui se rencontre devant eux. Les terres voisines du haut des rivières de la Guyane sont habitées par un assez grand nombre de tapirs, et les bords des eaux sont coupes par les sentiers qu’ils y pratiquent; ces chemins sont si frayés que les lieux les plus déserts semblent, au premier coup d'œil, être peuplés et fréquentés par les hommes. Au reste, on dresse des chiens pour chasser ces animaux sur terre et pour les suivre dans l'eau : mais comme iis ont la peau très-ferme et très-épaisse, il est rare qu’on les tue du premier coup de fusil.

Les tapirs n’ont pas d’autre cri qu’une espèce de sifflet vif et aigu, que les chasseurs et les Sauvages imitent assez parfaitement pour les faire approcher et les tirer de près. On ne les voit guère s’écarter des cantons qu’ils ont adoptés. Ils courent lourdement et lentement; ils n'attaquent ni les hommes ni les animaux, à moins que les chiens ne les approchent de trop près; car dans ce cas ils se défendent avec les dents et les tuent.

La mère tapir parait avoir grand soin de son petit : non-seulement elle

* Un voyageur m’a raconté qu’il avait failli être la victime de son peu d’expérience à ce sujet; que dans un voyage par terre il avait attaché son hamac à deux arbres pour y passer la nuit, et que le hamac traversait un chemin battu par les tapirs. Vers neuf à dix heures du soir, il entendit un grand bruit dans la forêt, c’était un tapir qui venait de son côté : il n’eut que le temps de se jeter hors de son hamac et de se serrer contre un arbre. L’animal ne s’arrêta point, il lit sauter le hamac aux branches, et froissa cet homme contre l’arbre; ensuite, sans se détourner de son sentier battu, il passa au milieu de quelques nègres qui dormaient à terre auprès d’un grand feu, et il ne leur fit aucun mal.

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lui apprend à nager, jouer cl plonger dans l'eau, mais encore, lorsqu’elle est à lerrc, elle s’en fait coiistammenl accompagner ou suivre, et si le petit reste en arrière, elle retourne de temps en temps sn trompe, dans laquelle est placé l’organe de l’odorat, pour sentir s'il suit ou s’il est trop éloigné, et dans ce cas elle l’appelle et l’attend pour se remettre en marche.

On en élève quelques-uns à Cayenne en domesticité; ils vont partout sans faire de mal : ils mangent du pain, de la cassave, des fruits ; ils aiment qu’on les caresse et sont grossièrement familiers, car ils ont un air pesant et lourd, à peu près comme le cochon. Quelquefois, ils vont pendant le jour dans les bois et reviennent le soir à la maison ; néanmoins, il arrive souvent, lorsqu’on leur laisse cette liberté, qu’ils en abusent et ne reviennent plus. Leur chair se mange, mais n’est pas d’un bon goût; elle est pesante, semblable par la couleur et par l’odeur à celle du cerf. Les seuls morceaux assez bons sont les pieds et le dessus du cou.

M. IJajon, chirurgien du roi à Cayenne, a envoyé à l’Académie des sciences, en 1774, un mémoire au sujet de cet animal. Nous croyons devoir donner par extrait les bonnes observations de M. Bajon, et faire remarquer en meme temps deux méprises qui nous paraissent s’être glissées dans son écrit, qui d’ailleurs mérite des éloges.

« La figure de cet animal, dit M. Bajon, approche en général de celle du cochon; il est cependant de la hauteur d’un petit mulet, ayant le corps extrêmement épais, porté sur des jambes très-courtes; il est couvert de poils plus gros, plus longs que ceux de l'âne ou du cheval, mais plus fins et plus courts que les soies du cochon, et beaucoup moins épais. Il a une crintère dont les crins, toujours droits, ne sont qu’un peu plus longs que les poils du reste du corps; elle s’étend depuis le sommet de la tète jusqu’au commencement des épaules. La tète est grosse et un peu allongée, les yeux sont petits et très-noirs, les oreilles courtes, ayant pour la forme quelques rapports avec celles du cochon; il porte au bout de sa mâchoire supérieure une trompe d’environ un pied de long, dont les mouvements sont très-souples, et dans laquelle réside l'organe de l'odorat ; il s’en sert comme l’éléphant, pour ramasser des fruits, qui font une partie de sa nourriture : les deux ouvertures narines parlent de rextrémité de la trompe. Sa queue est trèspetite, n’ayant que deux pouces de long; elle est presque sans poils.

« Le poil du corps est d'un brun légèrement foncé; les jambes sont courtes et grosses; les pieds sont aussi fort larges et un peu ronds. Les pieds de devant ont quatre doigts, et ceux de derrière n’en ont (|ue trois : tous ces doigts sont envelo|>pés d'une corne dure et épaisse; la tète, quoique fort grosse, contient un très-petit cerveau. Les mâchoires sont fort allongées et garnies de dents, dont le nombre ordinaire est de quarante; cependant, il y en a quelquefois plus et quelquefois moins. Les dents incisives sont tranchantes, et c’est dans celles-ci qu’on observe de la variété dans le nond)re. Après les incisives on trouve une dent canine de chaque côté, tant supérieurement qu’inférieurement, qui a beaucoup de rapport aux défenses du

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