SECONDE VUE
Un individu de quelque espèce qu’il soit, n’est rien dans l’univers ; cent individus, mille ne sont encore rien ; les espèces sont les seuls êtres de la nature ; êtres perpétuels, aussi anciens, aussi permanents qu’elle, que pour mieux juger, nous ne considérons plus comme une collection ou une suite d’individus semblables, mais comme un tout indépendant du nombre, indépendant du temps ; un tout toujours vivant, toujours le même ; un tout qui a été compte pour un dans les ouvrages de la création, et qui par conséquent ne fait qu’une unité dans la nature. De toutes ces unités, l’espèce humaine est la première; les autres, de l’éléphant jusqu’à la mite, du cèdre jusqu’à riiysope, sont en seconde et en troisième ligne; et quoique différente par la forme, par la substance, et même par la vie, chacune tient sa place, subsiste par ellc-mcme, se défend des autres; et toutes ensemble composent et représentent la nature vivante, qui se maintient et se maintiendra comme elle s’est maintenue : un jour, un siècle, un âge, toutes les portions du temps ne font pas partie de sa durée; le temps lui-méme n’est relatif qu'aux individus, aux êtres dont l’existence est fugitive; mais celle des espèces étant constante, leur permanence fait la durée, et leur différence le nombre. Comptons donc les espèces comme nous l’avons fait, donnons-leur à chacune un droit égal à la mense de la nature ; elles lui sont toutes également chères, puisqu'à chacune elle a donné les moyens d’étre et de durer tout aussi longtemps qu’elle.
Faisons plus, mettons aujourd’hui l’espèce à la place de l’individu : nous avons vu quel était pour l’homme le spectacle de la nature, imaginons qu’elle en serait la vue pour un être qui représenterait l’espèce humaine entière. Lorsque dans un beau jour de printemps nous voyons la verdure renaître, les fleurs s’épanouir, tous les germes éclore, les abeilles revivre, l’hirondelle arriver, le rossignol chanter l'amour, le bélier en bondir, le taureau en mugir, tous les êtres vivants se chercher et se joindre pour en produire d’autres, nous n’avons d'autre idée que celle d’une reproduction et d’une nouvelle vie. Lorsque dans la saison noire du froid et des frimas l’on voit les natures devenir indifférentes, se fuir au lieu de se chercher ; les habitants de l’air déserter nos climats, ceux de l’eau perdre leur liberté sous des voûtes de glace; tous les insectes disparaître ou périr, la plupart