‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 3)Chapitre 19 sur 255 · LA BELETTE · texte numérisé non relu

LA BELETTE

Ordre dos carnassiers, famille des carnivoies, tribu des digitigrades, genre marte. (Ccviek.)

La belette ordinaire est aussi commune dans les pays tempérés et chauds*, qu’elle est rare dans les climats froids; riierminc, au contraire, très-abondante dans le Nord, n’est qu’en petit nombre dans les régions tempérées, et ne se trouve point vers le Midi. Ces animaux forment donc deux espèces distinctes et séparées. Ce qui a pu donner lieu de les confondre et de les prendre pour le même animal, c’est qtie, parmi les belettes ordinaires, il y en a quelques-unes qui, comme l’hermine, deviennent blanches pendant l’hiver, même dons notre climat. Mais si ce caractère leur est commun, elles en ont d’autres qui sont très-différents : l’hermine, rousse en été, blanche en hiver, a en tout temps le bout de la queue noire ; la belette, même celle qui blanchit en hiver, a le bout de la queue jaune; elle est d ailleurs sensiblement plus petite, et a la queue beaucoup plus courte que l’hermine : elle ne demeure pas, comme elle, dans les déserts et dans les bois : elle ne s’écarte guère des habilations. Nous avons eu les deux espèces, et il n y a nulle apparence que ces animaux, qui diffèrent par le climat, par le tempérament, par le naturel et par la taille, se mêlent ensemble : il est vrai que, parmi les belettes, il yen a de plus grandes et de plus petites; mais cette

^ La belette se trouve en Barbarie; on la nomme ferl-cl slcilc. Voyez les voyages du docteur Shaw; La Haye, 1743, tome I, page 322.

différence ne va guère qu à un pouce sur la longueur entière du corps ; au lieu que 1 hermine est de deux pouces plus longue que la belette la plus grande. Ni 1 une ni l'autre ne s’apprivoisent; elles demeurent toujours trèssauvages dans les cages de fer où l’on est obligé de les garder : ni l’une ni 1 autre ne veulent manger demiel; elles n’entrent pas dans les ruches, comme le putois et la fouine. Ainsi l’hermine n’est pas la belette sauvage, Yictis d Aristote, puisqu’il dit qu elle devient fort privée, et qu’elle est fort avide de miel : la belette et 1 hermine, loin de s’apprivoiser, sont si sauvages, quelles ne veulent pas manger lorsqu’on les regarde; elles sont dans une agitation continuelle, cherchent toujours à se cacher, et si l'on veut les conseiver, il faut leur donner un paquet d’étoupes dons lequel elles puissent se fourier : elles y trament tout ce qu’on leur donne, ne mangent guère que la nuit, et laissent pendant deux ou trois jours la viande fraîche se corrompre avant quedy toucher. Elles passent les trois quarts du jour à dormir; celles qui sont en liberté attendent aussi la nuit pour chercher leur proie. Loisquune belette peut entrer dans un poulailler, elle n’attaque pas les coqs ou les vieilles poules, elle choisit les poulettes, les petits poussins, les tue par une seule blessure qu elle leur fait à la tête, et ensuite les emporte tous les uns après les autres; elle casse aussi les oeufs, et les suce avec une incroyanle avidité. En hiver, elle demeure ordinairement dans les greniers, dans les granges : souvent même elle y reste au printemps pour y faire ses petits dans le foin ou la paille pendant tout ce temps, elle fait la guerre, avec encore plus de succès que le chat, aux rats et aux souris parce qu’ils ne peuvent lui échapper, et qu’elle entre après eux dans leurs trous; elle grimpe aux colombiers, prend les pigeons, les moineaux, etc. En été, elle va à quelque distance des maisons, surtout dans les lieux bas, autour des moulins, le long des ruisseaux, des rivières, se cache dans les buissons pour attraper des oiseaux, et souvent s’établit dans le creux d’un vieux saule pour y faire ses petits; elle leur prépare un lit avec de l’herbe, de la paille, des feuilles, des étoupes. Elle met bas au printemps; les portées sont quelquefois de trois, et ordinairement de quatre ou de cinq. Les petits naissent les yeux fermés, aussi bien que ceux du putois, de la marte, de la fouine etc.; mais en peu de temps ils prennent assez d’accroissement et de force pour suivre leur mère à la chasse. Elle attaque les couleuvres, les rats d’eau, les taupes, les mulots, etc.; parcourt les prairies, dévore les cailles et leurs œufs. Elle ne marche jamais d un pas égal; elle ne va qu’en bondissant par petits sauts inégaux et précipités; et lorsqu’elle veut monter sur un arbre, elle fait un bond par lequel elle s’élève tout d’un coup ù plusieurs pieds de hauteur; elle bondit de même lorsqu’elle veut attrapper un oiseau.

Ces animaux ont, aussi bien que le putois et le furet, l’odeur si forte, qu on ne peut les garder dans une chambre habitée; ils sentent plus mauvais en été qu’en hiver; et lorsqu’on les poursuit ou qu’on les irrite, ils infectent de loin. Ils marchent toujours en silence, ne donnent jamais de voix qu’on ne les frappe; ils ont un cri aigre et enroué qui exprime bien le ton

DE LA BELETTE, de la colère. Comme ils scnlent eux-mêmes fort mauvais, ils ne craignent pas rinfeclion. Un paysan de ma campagne prit un jour trois belettes nouvellement nées dans la carcasse d’un loup qu’on avait suspendu à un arbre par les pieds de derrière : le loup était presque entièrement pourri, et la mère belette avait apporté des herbes, des pailles et des feuilles pour faire un lit à ses petits dans la cavité du thorax.

i” ADDITION A l’article DE LA BELETTE.

Je dois citer ici avec éloge et reconnaissance une lettre qui m’a été écrite par madame la comtesse de Noyan, datée du château de la Mancelière, en Bretagne, le 20 juillet 1771.

« Vous êtres trop juste, monsieur, pour ne pas faire réparation d'honneur à ceux que vous avez offensés. Vous avez fait un outrage à la race de I herrnine, en rannonçant comme une bête que l’on ne pouvait apprivoiser. J en ai une depuis un mois, que l’on a prise dans mon jardin, qui, reconnaissante des soins que je prends d’elle, vient m’embrasser, me lécher et jouer avec moi, comme le pourrait faire un petit chien. Elle est à peu près de la taille d'une belette, roussâtre sur le dos, le ventre et les pattes blanches ; cinq belles petites griffes à ses jolies petites pattes ; sa bouche bien fendue, et ses dents pointues comme des aiguilles; le tour des oreilles blanc; la barbe longue, blanche et noire, et le bout de la queue d'un beau noir. Sa vivacité surpasse celle de l'écureuil... Cette petite bêle, jouissant de sa liberté jusqu’à l'heure que nous nous retirons, joue, vole nos sacs d’ouvrage, et tout ce qu'elle peut emporter. »

J'avoue que je ne me suis peut-être pas assez occupé de l’éducation des belettes et des hermines que j’ai fait nourrir; car toutes m’ont paru égale ment farouches. Je ne doute pas néanmoins de ce que me marque madame de Noyan, et d'autant moins que voici un second exemple qui confirme le premier.

M. Giély, de Mornas dans le comtat Venaissin, m’écrit dans les termes suivants :

« Un homme ayant trouvé une portée de jeunes belettes, résolut d’en élever une, et le succès répondit promptement à ses soins. Ce petit animal s’attacha à lui, et il s’amusa à l’exercer un jour de fête dans une promenade publique, où la jeune belette le suivit constamment, et sans prendre le

change, peiidniit plus de six cents pas, et dans tous les déioiiis qu'il fit à travers les spectateurs. Cet homme donna ensuite ce joli animal à ma femme. La méthode de les apprivoiser est de les manier souvent en leur passant doucement la main sur le dos, mais aussi de les gronder et même de les battre si elles mordent. Elle est, comme la belette ordinaire et le roselet, rousse supérieurement et blanche inférieurement. Le fouet de la queue est d’un poil brun approchant du noir. Elle n’a que cinq semaines, et j’ignore si, avec l'âge, ce poil du bout de la queue ne deviendra pas tout noir. Le tour des oreilles n’est pas blanc comme au roselet ; mais elle a, comme lui, l’extrémité des deux pattes de devant blanche, les deux de derrière étant rousses même par dessous. Elle a une petite tache blanche sur le neZ, et deux petites taches rousses oblongucs, isolées dans le blanc, au-dessous des yeux, selon la longueur du museau. Elle n’exhale encore aucune mauvaise odeur; et ma femme, qui a élevé plusieurs de ces animaux, assure qu’elle n’a jamais été incommodée de leur odeur, excepté le cas où quelqu'un les excédait et les irritait. On la nourrit de lait,, de viande bouillie et d'eau; elle mange peu, et prend son repas en moins de quinze secondes : à moins qu’elle n’ait bien faim, elle ne mange pas le miel qu’on lui présente. Cet animal est propre; et s'il dort sur vous et que ses besoins l’éveillent, il vous gratte pour le mettre à terre.

« Au surplus, cette belette est très-familière et très-gaie : ce n’est pas contrainte ni tolérance, c'est plaisir, goût, attachement. Rechercher les caresses, provoquer les agaceries, se coucher sur le dos, et répondre à la main qui la flatte, de mille petits coups de pattes et de dents très-aiguës, dont elle sait modérer et retenir l'impression au simple chatouillement, sans jamais s’oublier; me suivre partout, me grimper et parcourir tout le corps ; s’insinuer dans mes poches, dans ma manche, dans mon sein, et de là m’inviter au badinage; dormir sur moi; manger à table sur mon assiette, boire dans mon gobelet, me baiser la bouche, et sucer ma salive, qu’elle parait aimer beaucoup (sa langue est rude comme celle du chat); folâtrer sans cesse sur mon bureau pendant que j’écris ; et jouer seule, et sans agacerie ni retour de ma part, avec mes mains et ma plume : voilà la mignarderie de ce petit animal... Si je me prête à son jeu, il le continuera deux heures de suite, cl jusqu’à la lassitude *. »

Par une seconde lettre de M. Giély, de Mornas, du 15 août 1775, il m’informe que sa belette a été tuée par accident, et il ajoute les observations suivantes :

1° Ses excréments commençaient à empuantir le lieu où je la logeais; il faut y apporter beaucoup de soins et de propreté, et la nourrir plus souvent d’œufs ou d’omelette aux herbes que de viande.

2° H ne faut pas la toucher ni la prendre pendant qu’elle prend son repas; dans ce court intervalle, clic est intraitable.

* Lettre de M. Giély à M. de Buffon. Mornas, 16 juin 177S.

DK LA BEKKTTK.

« 5" Elle nie saigna des poussins qu'on avait placés à sa portée par inadvertance; mais elle n’a jamais osé attaquer de front de gros poulets que j'engraissais en cage; ils la iiarcelaient et la mettaient en fuite à coups de bec.

Il était amusant d’observer les ruses et les feintes qu’elle employait pour tâcher de les surprendre.

« 4* Quant à sa familiarité et aux grâces de son badinage et même à son atlaciieinenl, je n’ai rien avancé qui ne se soit soutenu jusqu à sa fin préma- turée. Seulement elle s’oubliait parfois dans la chaleur de ses agaceries, et, comme par transport, elle serrait un peu trop les dents; mais la correction opérait d’abord l’amendement. 11 faut, lorsqu’on la corrige, la gronder, et la fra|)per postérieurement, et jamais vers la tête; ce qui les Irrite.

« S* Elle n’avait pas beaucoup grossi, et était probablement de la petite espèce; car, lors de son accident, c’est-à-dire ayant plus de deux mois, tout son corps glissait encore dans le même collier. »

On trouve dans YHisloire naturelle de la Norwége [)ar Pontoppidan, les observations suivantes :

« En Norwége, l'hermine fait sa demeure dans des monceaux de pierres. Cet animal pourrait bien être de l’espèce des belettes. Sa peau est blanche, à l'exception du cou, qui est taché de noir. Celles de Norwége et de Laponie conservent leur blanclieur mieux que celles de ftloscovie, qui jaunissent plus facilement; et c’est par celte raison que les premières sont recherchées à Pétersbourg même. L’hermine prend des souris comme les chats, et emporte sa proie quand cela lui est possible. Elle aime particulièrement les œufs; et lorsque la mer est calme, elle passe à la nage dans les îles voisines des côtés de Norwége, où elle trouve une grande quantité d’oiseaux de mer. On prétend qu'une hermine venant à faire des petits sur une île, les ramène au continent sur un morceau de bois, qu’elle dirige avec son museau. Quelque petit que soit cet animal, il fait périr les plus grands, tels que l’élan et l’ours; il saute dans l’une de leurs oreilles pendant qu’ils dorment, et s’y accroche si fortemetit avec ses dents, qu’ils ne peuvent s’en débarrasser. Il surprend de la même manière les aigles et les coqs de bruyère , sur lesquels il s’attache, et ne les quitte pas même lorsqu’ds s’envolent , que la perte de leur .sang ne les fasse tomber. »

2'”' AODlTIOiS A i/aUTICLF. DE LA BELETTE.

La belette, appelée moustelle dans le Vivarais, est naturellement sauvage et carnassière; la chair toute crue est l’aliment qu elle préfère : elle exhale une odeur forte, surtout lorsqu’elle est irritée^

IIISTOIHE NATURELLE

Les belettes qu’on prend très-jeunes perdent leur caractère sauvage et revêche : ce caractère se change même en soumission et fidélité envers le maître qui pourvoit à leur subsistance.

Une belette que j’ai conservée dix mois, et qu’on avait prise fort jeune, perdit une partie de son agilité naturelle lorsqu’elle f ut réduite en captivité, et que je l’eus attachée à la chaîne. Elle mordait furieusement lorsqu’elle avait faim : on lui coupa les quatre dents canines très-aiguës, qui déchiraient les mains jusqu’à l’os. Dépourvue de ses armes naturelles, et n’ayant plus que des dents molaires ou incisives, peu propres à déchirer, elle devint moins féroce; et comme elle avait sans cesse besoin de mes services pour manger ou dormir, elle commença à prendre de l’affection pour moi : car manger ou dormir sont les deux fréquents besoins de cet animal.

J’avais un petit fouet de fil qui pendait près de son lit : c’était un instrument de punition lorsqu’elle essayait de mordre, ou qu’elle se mettait en colère. Le fouet dompta tellement son caractère colérique, qu’elle tremblait, se couchait ventre à terre , et baissait ta tête lorsqu’elle voyait prendre cet instrument. Je n’ai jamais vu la soumission extérieure mieux dépeinte dans aucun animal : ce qui prouve bien que les châtiments raisonnables employés à propos, accompagnés de soins, de caresses et de bienfaits, peuvent assujettir et attacher à l’homme les animaux sauvages que nous croyons peu susceptibles d’éducation et de reconnaissance.

Les belettes ont l'odorat exquis ; elles sentent de douze pas un petit morceau de viande gros comme un noyau de cerise et plié dans du papier.

La belette est très-vorace; elle mange de la viande jusqu'à ce qu’elle en soit remplie. Elle rend peu d’excréments; mais elle perd presque tout par la transpiration et par les urines, qui sont épaisses et puantes.

J’ai été singulièrement surpris de voir un jour ma belette, qui avait faim, rompre sa chaîne de fil d’archal, sauter sur moi, entrer dans ma poche, déchirer le petit paquet, et dévorer en un instant la viande que j’y avais cachée.

Ce petit animal, qui m’était si soumis, avait conservé d’ailleurs son caractère pétulant, cruel, et colérique pour tout autre que moi; il mordait sans discrétion tous ceux qui voulaient badiner avec lui. Les chats, ennemis de sa race, furent toujours l’objet de sa haine; il mordait au nez les gros mâtins qui venaient le sentir lorsqu’il était dans mes mains : alors il poussait un cri de colère et exhalait une odeur fétide qui faisait fuir tous les animaux, criant chi, chi, chi, chi. J’ai vu des brebis , des chèvres, des chevaux, reculer à cette odeur; et il est certain que quelques maisons voisines où il ne manquait pas de souris, ne furent plus incommodées de ces animaux, tant que ma belette vécut.

Les poussins, les rats et les oiseaux étaient surtout l’objet de sa cruauté. La belette observe leur allure, et s'élance ensuite prestement sur eux : elle se plaît à répandre le sang, dont elle se soûle ; et, sans être fatiguée du carnage, elle tue dix ou douze poussins de suite, éloignant la mère par son odeur forte et désagréable qu’on sent à la distance de deux pas.

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