DU RHINOCÉROS
par devant, par derrière et de profil; il a aussi dessiné les parties extérieures de la génération du mâle, et les cornes simples, et doubles aussi bien que la queue d’autres rbinocéros dont ces parties étaient conservées dans des cabinets d'bistoire naturelle.
Le rhinocéros qui arriva à Londres en 1739 avait été envoyé de Bengale. Quoique très-jeune, puisqu’il n'avait que deux ans, les frais de sa nourriture et de son voyage montaient à près de mille livres sterling; on le nourrissait avec du riz, du sucre et du foin; on lui donnait par jour sept livres de riz, mêlé avec trois livres de sucre, qu’on lui partageait en trois portions ; on lui donnait aussi beaucoup de foin et d’herbes vertes, qu’il préférait au foin ; sa boisson n’était que de l’eau dont il buvait à la fois une grande quantité. 11 était d’un naturel tranquille et se laissait toucher sur toutes les parties de son corps; il ne devenait méchant que quand on le frappait ou lorsqu’il avait faim, et dans l’un et l’autre cas on ne pouvait l’apaiser qu’en lui donnant à’ manger. Lorsqu’il était en colère, il sautait en avant et s’élevait brusquement à une grande hauteur, en poussant sa tète avec furie contre les murs, ce qu’il faisait avec une prodigieuse vitesse, malgré son air lourd et sa masse pesante. J’ai été souvent témoin, dit M. Parsons, de ces mouvements que produisaient l'impatience ou la colère, surtout les matins avant qu’on ne lui apportât son riz et son sucre : la vivacité et la promptitude des mouvements de cet animal m’ont fait juger, ajoutc-t-il, qu’il est tout à fait indomptable et qu’il atteindrait aisément à la course un homme qui l’aurait offensé.
Ce rbinocéros, à l'âge de deux ans, n’était pas plus haut qu’une jeune vache, qui n’a pas encore porté; mais il avait le corps fort long et fort épais. Sa tète était très-grosse à proportion du corps : en la prenant depuis les oreilles jusqu’à la corne du nez, elle formait une courbe concave dont les deux extrémités, c’est-à-dire le bout supérieur du museau et la partie près des oreilles, sont fort relevées. La corne n’avait encore i|u'un pouce de hauteur; elle était noire, lisse à son sommet, mais avec des rugosités à sa base et dirigée en arriére. Les narines sont situées fort bas et ne sont pas à un pouce de distance de l’ouverture de la gueule. La lèvre inférieure est assez semblable à celle du bœuf, et la lèvre supérieure ressemble plus à celle du cheval, aveccetie différence et cet avaniageque le rhinocéros peut l’allonger, la diriger, la doubler en la tournant autour d’un bâton, et saisir par ce moyen les corps qu’il veut approcher de sa gueule. La langue de ce jeune rhinocéros était douce comme celle d'un veau. Ses yeux n’avaient nulle vivacité; ils ressemblent#! ceux du cochon pour la forme, et sont situés trèsbas, c’est-à-dire plus près de l’ouverlure des narines que dans aucun autre animal. Les oreilles sont larges, minces à leur extrémité et resserrées à leur origine par une espèce d’anneau ridé- Le cou est fort court; la peau forme sur cette partie deux gros plis qui l’environnent tout autour, l.es épaules sont fort grosses et fort épaisses; la peau fait à leur jointure un auti’c pli qui descend sous les jambes de devant. Le corps de ce jeune rhinocéros était eu tout très-épais et ressemblait très-bien à celui d ttne vache prête à mettre
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bas. II y a un autre pii entre le corps et la croupe; ce pli clcsceml au-dessous des jambes de derrière; et enfin, il y a encore un autre pli qui environne transversalement la partie inférieure de la croupe à quelcjue distance de la queue. Le ventre était gros et pendait presque à terre, surtout à la |)artie moyenne. Les jambes sont rondes, épaisses, forte.s, et toutes sont courbées en arrière à la jointure ; cette jointure, qui est recouverte par un pli très-remarquable quand l’animal est couché, disparaît lorsqu’il est debout. La queue est menue et courte relativement au volume du corps; celle de ce riiinocéros n’avait que seize ou dix-sept pouces de longueur; elle s’élargit un peu à son extrémité, où elle est garnie de quelques poils courts, gros et durs. La verge est d’une forme assez extraordinaire; elle est contenue dans un prépuce ou fourreau comme celle du cheval, et la première chose qui paraît au dehors dans le temps de l’ércetion, est un second prépuce de couleur de chair, duquel ensuite il sort un tuyau creux en forme d’entonnoir évasé et découpé, comme une fleur de lis, lequel tient lieu de gland et forme rextrémitc de la verge : ce gland l)izarre par sa forme est d'une couleur de cliair plus pâle que le second prépuce. Dans la plus forte érection, la verge ne s’étendait qu’à huit pouces hors du corps; on lui procurait aisément cet état d’extension en frottant ranimai sur le ventre avec des bouchons de paille lorsqu'il était couché, La direction de ce membre n’était pas droite, mais courbe et dirigée en arrière; aussi pissait-il en arrière et à plein canal à peu près comme une vache ; d'où l’on peut inférer <pie dans l’acte de la copulation, le mâle ne couvre pas la femelle, mais qu’ils s’accouplent croupe à croupe. Elle a les parties extérieures de la génération faites et placées comme celles de la vache, et elle ressemble parfaitement au mâle pour la forme et la grosseur du corps. La [)eau est épaisse et impénétrable; en la prenant avec la main dans les plis, on croirait toucher une planche de bois d’un demi-pouce d'épaisseur. Lorsqu’elle est tannée, dit le docteur Grevv, elle est excessivement dure et plus épaisse que le cuir d aucun autre animal terrestre : elle est partout plus ou moins couverte d’incrustations en forme de gales ou de tubérosités, qui sont assez petites sur le sommet du cou et du dos, et qui par degrés deviennent plus grosses en descendant sur les côtés ; les plus larges de toutes sont sur les épaules et sur la croupe; elles sont encore assez grosses sur les cuisses et les jambes, et il y en a tout autour et tout le long des jambes jusqu’aux pieds; mais entre les plis, la peau est pénétrable et même délicate, et aussi douce au toucher que de la soie, tandis que rextérieur du pli est aussi rude que le reste; cette peau tendre qui se trouve dans l’intérieur des plis est d'une légère couleur de chair, et la peau du ventre est à peu près de même consistance et de même couleur. Au reste, on ne doit pas comparer ces tubérosités ou gales dont nous venons de parler à des écailles, comme l’ont fait plusieurs auteurs; ce sont de simples durillons de la peau, qui n’ont ni régularité dans la figure, m syméiric dans leur po.silion re.spective. La souplesse de la peau dans les plis donne au rhinocéros la facilité du mouvement de la tète, du cou et des
DU IIIIINOUÉIIOS.
membres : tout le corps, à l'exception des jointures, est intloxible et comme cuircissé. M. Pursons dit, en poss^nt, fju il o observe une <jnolité très^porlicU" lière dans cet animal, c est d écouter avec une espece d attention suivie tous les bruits qu’il entendait; de sorte tiue, quoique endormi ou fort oceupé à manger ou à satisfaire d’autres besoins ()ressants, il s’éveillait à 1 instant, levait la tète et écoutait avec la plus constante attention, jusqu ù ce que le bruit
qu’il entendait eût cessé.
Knlin, après avoir donné cette description exacte du rhinocéros, M. Parsons examine s’il existe ou non des rhinocéros fi double corne sur le nez ; et après avoir comparé les témoignages des anciens et des modernes, et les monuments de cette espèce qu’on trouve dans les collections d'histoire naturelle, il conclut avec vraisemblance que les rhinocéros d’Asie n’ont communément qu'une corne, et que ceux d’Afrique en ont ordinairement deux.
Il est très-certain qu’il existe des rhinocéros qui n’ont qu’une corne sur le nez, et d autres qui eu ont deux : mais il uest pas également certain que cette variété soit constante, toujours dépendante du climat de l Afrique ou des Indes, et qu’en conséquence de cette seule diflerence on puisse établir deux espèces distinctes dans le genre de cet animal. 11 parait que les rhinocéros qui n’ont qu’une corne l’ont plus grosse et plus longue que ceux qui eti ont deux ; il y a des cornes simples de trois pieds et demi, et peut-être de plus de quatre pieds de longueur sur six et sept pouces de diamètre à la base; il y a aussi des cornes doubles qui ont jusqu’à deux pieds de longueur. Uommunément ces cornes sont brunes ou de couleur olivâtre; cependant, il
s’en trouve de grises et même quelques-unes de blanches; elles n ont qu une légère concavité en forme de tasse sous leur base, par laquelle elles sont attachées à la peau du nez; tout le reste de la corne est solide et plus dur que la corne ordinaire : c’est avec cette arme, dit-on, que le rhinocéros attaque et blesse quelquefois mortellement les éléphants de la plus haute taille, dont les jambes élevées permettent au rhinocéros, qui les a bien plus courtes, de leur porter des coups de boutoir et de corne sous le ventre, où la peau est la plus sensible et la plus pénélrable; mais aussi, lorsqu il maïujue son premier coup, réléphant le terrasse et le tue.
La corne du rhinocéros est plus estimée des Indiens que l ivoire de l’éléphant, non pas tant à cause de la matière, dont cependant ils font plusieurs ouvrages au tour et au ciseau, mais à cause de sa substance meme, à laquelle ils accordent plusieurs (jualités spéciliques et propriétés médicinales; les blanches comme les plus rares sont aussi celles (|u’ils estiment et qu’ils recherchent le plus. Dans les présents que le roi de Siam envoya à Louis XIV, en 1686, il y avait six cornes de rhinocéros. .Nous en avons ati Cabinet du Roi douze dediirérenlcs grandeurs, et une entre autres qui, (pioiriue tron-
rpiée, a trois pieds huit pouces et demi de longueur.
I.,c rhinocéros, sans être ni féroce, ni carnassier, ni même exlièmement farouche, est cependant intraitable; il est a peu près en grand ce ([ue le cochon est en petit, brusque et brute, sans intelligence, sans scnlinient et
sans docilité : il faut même qu’il soit sujet à des accès de fureur que rien ne peut calmer, car celui qu Emmanuel, roi de Portugal, envoya au pape en 1513, fit périr le bâtiment sur lequel on le transportait j et celui que nous avons vu à Paris ces années dernières s’est noyé de même en allant en Italie. Ces animaux sont aussi, comme le cocbon, très-enclins à se vautrer dans la bouc et à se rouler dans la fange. Ils arment les lieux humides et marécageux, et ils ne quittent guère les bords des rivières. On en trouve en Asie et en Afrique, à Bengale, à Siam, à Laos, au ^logol, à Sumatra, à Java, en Abyssinie, en Ethiopie, au pays des Anzicos, et jusqu’au cap de Bonnc- Espérance; mais en général l’espèce en est moins nombreuse et moins répandue que celle de l’éléphanl; il ne produit de même qu’un seul petit à la fois, et à des distances de temps assez considérables. Dans le premier mois, le jeune rhinocéros n’est guère plus gros qu'un chien de grande taille. Il n’a point en naissant de corne sur le nez, quoiqu’on en voie déjà le rudiment dans le fœtus; à deux ans cette corne n'a encore poussé que d'un pouce, et à six ans elle a neuf à dix pouces ; et comme l’on connaît de ces cornes qui ont près de quatre pieds de longucui-, il paraît (lu’elles croissent au moins jusqu’au moyen âge on peut-être pendant toute la vie de l'animal, qui doit être d'une assez longue durée, puisque le rhinocéros décrit par M. Parsons n’avait à deux ans qu’environ la moitié de sa hauteur ; d'où l’on peut inférer que cet animal doit vivre, comme l’homme, soixante-dix ou quatre-vingts ans.
Sans pouvoir devenir utile comme l'éléphant, le rhinocéros est aussi nuisible par la consommation, et surtout par le prodigieux dégât qu’il fait dans les campagnes; il n’est bon que par sa dépouille : sa chair est excellente au goût des Indiens et des Nègres; Kolbe dit en avoir souvent mangé et avec beaucoup de plaisir. Sa peau fait le cuir le meilleur et le plus dur qu’il y ait au monde , et non-seulement sa corne, mais toutes les autres parties de son corps, et même son sang, son urine et ses exerèments sont estimés comme <les antidotes contre le poison ou comme des remèdes à plusieurs maladies. Ces antidotes ou remèdes tirés des différentes parties du rhinocéros ont le niéme usage dans la pharmacopée des Indes, que la thériaque dans celle de 1 Europe. Il y a toute apparence que la plupart de ces vertus sent imaginaires : mais combien n’y a-t-il pas de choses bien plus recherchées qui n’ont de valeur que dans l'opinion?
Le rhinocéros se nourrit d'herbes grossières, de chardons, d'arbrisseaux épineux, et il préfère ces aliments agrestes à la douce pâture des plus belles prairies; il aime beaucoup les cannes de sucre, et mange aussi de toutes sortes de grains. N'ayant nul goût pour la chair, il n’inquiète pas les petits animaux, et ne craint pas les grands, vit en paix avec tous et même avec le tigre, qui souvent l’accompagne sans oser l’attaquer. Je ne sais donc si les combats de l'éléphant et du rhinocéros ont un fondement réel. Ils doivent au moins être rares, puisqu’il n’y a nul motif de guerre, ni de part ni d’autre, et que d'ailleurs on n’a pas remarqué qu’il y eût aucune espèce d’antipathie entre ces animaux; on en a vu même en captivité vivre tranquillement cl
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sans s’offenser ni s’irriter l’un contre l’autre. Pline est, je crois, le premier tpii ait parlé de ces combats du rliiiioccros et de l’cléphant : il paraît qu’on les a forcés à se battre dans les spectacles de Rome; et c est probablement de là que l’on a pris l’idée que quand ils sont en liberté et dans leur état naturel, ils se battaient de meme; mais encore une fois, toute action sans motif n’est pas naturelle; c’est un effet sans cause qui ne doit point arriver ou qui n’arrive que par hasard.
Les rhinocéros ne se rassemblent pas en troupes, ni ne marchent en nombre comme les éléphants; ils sont plus solitaires, plus sauvages et peut-être plus difficiles à chasser et à vaincre. Ils n’attaquent pas les hommes, à moins qu’ils ne soient provoqués ; mais alors ils prennent de la fureur et sont très-redoutables. L’acier de Damas, les sabres du Japon n’entament pas leur peau; les javelots et les lances ne peuvent la percer; elle résiste même aux balles de mousquet; celles de plomb s’aplatissent sur ce cuir, et les lingots de fer ne le pénètrent pas en entier : les seuls endroits absolument pénétrablcs dans ce corps cuirassé, sont le ventre, les yeux et le tour des oreilles; aussi les chasseurs, au lieu d’attaquer cet animal de face et debout, le suivent de loin par ses traces, et attendent pour 1 approcher les heures où il se repose et s’endort. Nous avons au Cabinet du Roi un fœtus de rhinocéros, qui nous a été envoyé de l’ile de Java, et qui a été tiré hors du corps de la mère. 11 est dit dans le mémoire qui accompagnait cet envoi, que vingt-huit chasseurs s’étant assemblés pour attaquer ce rhinocéros, ils l’avaient d’abord suivi de loin pendant quelques jours, faisant de temps en temps marcher un ou deux hommes en avant, pour reconnaître la position de l’animal ; que par ce moyen ils le surprirent endormi , s’en approchèrent en silence et de si près, qu’ils lui lâchèrent tous ensemble leurs vingt-huit coups de fusil dans les parties inférieures du bas-ventre.
On a vu, par la description de M. Parsons, que cet animal a l’oreille bonne et môme très-attentive ; on assure aussi qu'il a l’odorat excellent; mais on prétend qu’il n’a pas l’œil bon, et qu’il ne voit, pour ainsi dire, que devant lui. La petitesse extrême de ses yeux, leur position basse, oblique et enfoncée, le peu de brillant et de mouvement (pi on y remarque, semblent confirmer ce fait. Sa voix est assez sourde lorsipi’il est iran(|uille; elle ressemble on gros au grognement du coehon ; et lorsqu’il est en colère, son cri devient aigu et se/ait entendre de fort loin. Quoiqu’il ne vive que de végétaux, il ne rumine pas; ainsi il est probable <pic, comme l'éléphant, il n’a qu’un estomac et des boyaux très-amples, et qui suppléent à l’office de la panse. Sa consommation, quoique considérable, n approche pas de celle de l’éléphant; et il parait par la continuité et l’épaisseur non interrompue de sa peau, qu’il perd aussi beaucoup moins ipie lui par la transpiration.
illSTOlIlE NATLIHEIJ.E
PHriAlIKHE ADDITiOM A I, ARTICI.E DU nilUNOUÉHOS.
Nous avons vu un second rhinocéros nouveilemenl arrive à la Ménagerie du Hoi, au mois de septeinhre 1770. Il trélail jigé que de trois mois, si l’on en croit les gens qui l’avaient amené; mais je suis persuadé qu’il avait au moins deux ou trois ans ; car son corps, y compris la tète, avait déjà huit [)ieds deux pouces de longueur sur cinq pieds six pouces de hauteur, et huit pieds deux pouces de circonférence. Observé un an après, son corps s’était allongé de sept pouces ; en sorte qu’il avait, le 28 août 1771, huit pieds neul pouces, y compris la longueur de la tète, cinq |)ieds neuf pouces de hauteur, et huit pieds neuf pouces de circonférence. Observé deuxans après, le 12 août 1772, la longueur de son corps, y compris la tète, était de neuf pieds quatre pouces; la plus grande hauteur, qui était celle du train de derrière, de six pieds quatre pouces, et la hauteur du train de devant était de cinq pieds onze pouces seulement. Sa peau avait la couleur et la même appareneeque l’ccorce d ttn vieil orme, tachetée en certains endroits de noir et de gris, et dans d’autres repliée en sillons profonds, qui formaient des espèces d’écailles. Il n’avait qu’une corne de couleur brune, d’une substance ferme et dure. Les yeux sont petits et saillants; les oreilles larges et assez ressemblantes à celles de l’âne. Le tlos, qui est creux, semble être couvert d’une selle naturelle; les jambes sont courtes et très-grosses, les pieds arrondis par derrière, avec des sabots par devant, divisés en trois parties. La queue est assez semblable à celle du bœuf, et garnie de poils noirs à son extrémité. La verge s’allonge sur les testicules, et s’élève pour récoulernent de l'urine que l’animal pousse assez loin de lui, et cette |uirtie parait fort petite relativement à la grosseur du corps; elle est d’ailleurs irès-rernarquable par son extrémité, qui forme une cavité comme l’embouchure d’une trompette : le fourreau ou l’étui dont elle sort est une partie charnue d'une chair vermeille semhlablc à celle de la verge; et cette même partie charnue qui forme le premier étui sort d’un second fourreau pris dans la peau comme dans les autres animaux. Sa langue est dure et rude au point d'écorcher ce qu’il lèche: aussi mange-l-il de grosses épines sans en ressentir de douleur. 11 lui faut environ cent soixante livres de nourriture par jour; les Indiens et les Africains, et surtout les Ilottetitots, en trouvent la chair bonne à manger. Cet animal peut devenir domestique en l'élevant fort jeune, et il produirait dans l’état de domesticité plus aisément que l’éléphant.
« Je n’ai jamais pu concevoir, dit avec raison M. de Paw, pourquoi on a laissé en Asie le rhinocéros dans son état sauvage sans l'employer à aucun usage, tandis qu'il est soumis en Abyssinie, et y sert à |»orter des fardeaux. »
DU UniNOCKllOS. 055
« 31. Je Bulîon ( dit 31. le clicvalier Bruce ) a conjecturé qu’il y avait au centre de TA Crique des rhinocéros à deux cornes; celte conjecture s’est vérifiée. En effet, tous les rhinoecros que j’ai vus en Abyssinie ont deux cornes : la première, c’est-à-dire la plus proche du nez, est de la Corme ordinaire ; le seconde, plus tranchante à la pointe, est toujours plus courte (pie la première ; toutes deux naissent en même temps, mais la première croit plus vite que l'autre et la surpasse en grandeui’, non-seulement pendant tout le temps de l’accroissement, mais pendant toute la vie de I animal.»
D'autre part, 31. Allamand, très-hahile naturaliste, écrit à 31. Dauhenton, par une lettre datée de Leyde, le 51 octobre 1766, dans les termes suivants :
« Je me ra|)pclle une chose qu’a dite M. Parsons dans un passage cité par 31. de Buffon. 11 soupçonne que les rhinocéros d'Asie n’ont qu’une corne, et que ceux du cap de Bonne-Espérance en ont deux ; je soupçonnerais tout le contraire. J’ai reçu de Bengale et d’autres endroits de l lnde, des tètes de rhinocéros toujours à doubles cornes, et toutes celles qui me sont venues du Cap n’en avaient qu’une. »
Ceci parait prouver ce cpie nous avons déjà dit, que ces rhinocéros à doubles cornes Corinent une variété dans l’espèce, une race particulière, mais qui se trouve également en Asie et en Afrique.
SECONDE ,VDD1TI0.N A I/AUTICLE DU RHIN0(;ÉR0S, CAR -M. CE DOCTEUR At.LA.HAND.
« 31. de Buffon a très-bien décrit le rhinocéros d’Asie, et il en a donné une ligure qui est fort exacte; il n’avait aucune raison de soupçonner que le rhinocéros d’Afrique en différât; aucune relation n’a insinué que ces animaux ne fussent pas précisément semblables dans tous les lieux où ils se trouvent; il y a cependant une très-grande différence entre eux. Ce qui frappe le plus quand on voit un rhinocéros, tel (|ue celui que 31. de Bulïon a décrit, ce sont les énormes plis de sa peau (pii partagent si singulièrement son corps, et qui ont fait croire, à ceux ipii ne l'ont aperçu que de loin, qu’il était tout couvert de boucliers. Ces plis ne se font point remarquer dans le rhinocéros d’Afriipie , et sa peau parait tout unie. C’est encore à .31. le capitaine Gordon que l’on doit la connaissance de la véritable ligure de ce rhinocéros d’Afrique, et l’on verra dans la suite que l’Iiistoire nalu relie lui a bien d’autres obligations ; voici le précis de (juelques remarques qu’il a ajoutées au dessin qu’il m’en a envoyé :
« Le rhinocéros est nommé nabal par les llollcntots qui prononcent la première syllabe de ce mot avec un claiinemcnt de langue qu on ne saurait exprimer par l’écriture. Le premier coup dœil qu on jette sur lui lait d abord
Îi36 HISTOIRE NATURELLE
penser à 1 liippopotame, dont il diffère cependant très-fort par la tète; il n a pas non plus la peau aussi épaisse, et il n’est pas aussi difficile de la percer qu on le prétend. M. Gordon en a tué un à la distance de cent dixliuit pas avec une balle de dix à la livre; et pendant le voyage qu’il a fait ilans I intérieur- du pays avec M. le gouverneur Plettenberg, on en a tué une douzaine, ce qui fait voir que ces animaux ne sont point à l'épreuve des coups de fusil. Je crois cependant que eeux d’Asie ne pourraient pas être facilement |)ercés; au moins j’en ai porté ce jugement en examinant la peau de celui dont M. de Ruffon a donné la figure, et que j’ai eu occasion de voir ici.
« Les rliinocéros d Afrique ont tout le corps couvert de ces incrustations en forme de gales ou tubérosités, qui se voient sur ceux d’Asie, avec cette différence, quen ceux-ci elles ne sont pas parsemées également partout; il y en a moins sur le milieu du corps, et il n’y en a point à l’extrémité des jambes; quant aux plis de la peau , comme je l’ai dit , ils sont peu remarquables. m. Gordon soupçonne qu’ils ne sont produits que par les mouvements que se donnent ces animaux, et ce qui semblerait confirmer celte conjecture, c’est la peau bourrée d'un jeune rhinocéros de la longueur de cinq pieds, que nous avons ici, où il ne paraît aucun pli. Les adultes en ont un à I aine, profond de trois pouces, un autre derrière lepnule d'un pouce de profondeur, un derrière les oreilles, mais peu considérable, quatre petits devant la poitrine et deux au-dessus du talon. Ceux qui se font remarquer le plus et qui ne se trouvent point sur ceux d’Asie, sont au nombre de neuf sur les côtes, dont le plus profond ne l’est que d'un demi-pouce; autour des yeux ils ont plusieurs rides qui ne peuvent pas passer pour des plis.
« Tous ceux que M. Gordon a vus, jeunes et vieux, avaient deux cornes, et s il y en a en Afrique qui n’en aient qu'une, ils sont inconnus aux babi tantsdu cap de Ronnc-Espérance; ainsi, j’ai été dans l’erreur quand j’ai écrit à jVL Daubenton que j’avais raison de soupçonner que les rhinocéros d’Asie avaient deux cornes, pemlant que ceux du Cap n’en otit qu’une : j’avais reçu de ce dernier endroit des tètes à une seule corne, et des Indes des têtes à deux cornes, mais sans aucune notice du lieu où avaient habité ces animaux. Depuis, il m’est arrivé souvent de recevoir des Indes des productions du Cap, et du Cap des curiosités qui y ont été envoyées des Indes; c’est Là ce qui ra avait jeté dans l'erreur que je dois rectifier ici. La plus grande de ces cornes est placée sur le nez; celle qui est représentée ici était longue de seize pouces, mais il y en a qui ont huit à neuf pouces de plus, sans que . l’animal soit plus grand.
« Elle est aplatie en dessus et comme usée en labourant la terre; la seconde corne avait sa hase à un demi-pouce au-dessous de la première, elle était longue de huit pouces. L’une et l’autre sont uniquement adhérentes à la peau et plai’ées sur une éminence unie qui est au devant de la tète; en les tirant fortement en arrière on peut les ébranler, ce qui me fait un peu douter de ce que dit Kolbe des prodigieux effèts que le rhinocéros produit. Si on l’en croit, il déracine avec sa corne les arbres, il enlève les pierres qui s’opposent
DU RHINOCÉliOS. 857
i’i son passage et les jette derrière lui Idrt haut à une grande distance avec un très-grand bruit; en un mot, il abat tous les corps sur lesquels elle peut avoir quelque prise. Une corne si |)cu adhérente et si peu ferme ne semble guère [tropre à de si grands elTorts : aussi M. Gordon m’écrit que le rbinocéros fait bien autant de mal avec ses pieds qu’avec sa télé...
« Ce rbinocéros a les yeux plus petits que I hippopotame; ils ont peu de blanc; le plus grand diamètre de la prunelle est de huit lignes, et l'ouverture des paupières est d’un pouce; ils sont situés aux côtés de la tête, presque à égale distance de la bouche et des oreilles; ainsi, cette situation des yeux démontre la fausseté de l’opinion de Kolbe, qui dit que le rhinocéros ne peut voir de côté, et qu’il n’aperçoit que les objets qui sont en droite ligne devant lui. Il aurait peine à voir de celte dernière manière, si les yeux ne s’élevaient pas un peu au-dessus des rides qui les environnent. Il paraît cependant qu'il se fie plus sur son odorat et son ou'ie que sur sa vue, aussi a-t-il les naseaux fort ouverts et longs de deux pouces et demi; ses oreilles ont neuf pouces en longueur, et leur contour est de deux pieds; leur bord extérieur est garni de poils rudes, longs de deux pouces et demi, mais il n’y en a point en dedans.
« Sa couleur est il’un brun obscur, qtii devient couleur de chair sous le ventre et dans les plis; mais comme il se vautre fréquemment dans la boue, il paraît avoir la couleur de la terre sur laquelle il se trouve; il a sur le corps quelques poils noirs, mais très-clairsemés, entre les tubérosités de sa peau et au dessus des yeux.
« Il a vingt-huit dents en tontj savoir : six molaires à chaque côté des deux mâchoires, cl deux incisives en haut et en bas. Les dents d'en haut semblent être un peu plus avancées, de manière qu'elles recouvrent celles de dessous, lorsque In gueule est fermée ; la lèvre supérieure n'avanec que d'un pouce au delà de rinCérieure. M. Gordon n’a pas eu occasion de voir s’il la peut allonger et s’en servir pour saisir ce qu’il veut approcher de sa gueule.
« Sa <|ucuc a environ un pied et demi de longueur; son extrémité est garnie de quelques poils, longs de deux pouces, qui parlent de chaque côté, comme de deux espèces de coulures; cette queue est ronde par dessus et un peu aplatie en dessous.
« Les pieds ont trois doigts munis d’ongles ou plutôt de sabots; la longueur des pieds de devant égale leur largeur, mais ceux de derrière sont un peu allongés; j'en donnerai les dimensions à la fin de cet article. II y a sous la plante du pied une semelle épaisse et mobile.
« La verge de ce rhinocéros était précisément comme celle qui a été décrite par M. Parsons, terminée par un gland qui a la figure d’une fleur, et de couleur de chair ; sa longueur est de vingt-sept pouces, et à peu prés aux deux tiers de celte longueur elle parait recourbée en arrière, aussi dit-on que c’est en arrière que l’animal jette son urine. M. Gordon m’en a envoyé un dessin fort exact; mais comme il s'accorde parfaitement avec celui qu’en
;>38 niSTOIHE NATURELIÆ
n donné M. Parsons, Philosop/ncal Transactions, n” 470, ii n’est |>as nécessaire que je le joigne ici 5 les testicules sont en dedans du corps vers les aines, et au devant de la verge sont situés deux mamelons, au lieu que dans I liippopolame ils sont en arrière. Ce dernier animad a une vésicule du fiel placée à l’extrémité de son foie, mais le rliinocéros n’en a point,
« Ces rhinocéros sont actuellement assez avant dans l’intérieur du pays ; pour en trouver, il faut s’avancer à cent quarante lieues dans les terres du Cap. On n’en voit guère que deux ou trois ensemble; quelquefois cependant, ils marclicnt en plus grande compagnie, et en marchant ils tiennent leur tète baissée comme les cochons; ils courent plus vite qu’un cheval ; le moyen le plus sûr de les éviter est de se tenir sous le vent : car leur rencontre est ilangereuse.
« ils tournent souvent la tête de côté et d’autre en courant, il semble qu’ils prennent plaisir à creuser la terre avec leurs cornes : quelquefois ils y impriment deux sillons par le balancement de leur tète, et alors ils sautent et courent à droite et à gauche, en dressant leur queue, comme s’ils avaient des vertiges. Leurs femelles n’ont jamais qu’un petit à la fois; elles ont aussi deux cornes, et quant à la grandeur, il y a entre elles et les mâles la même différence qu’entre les hippopotames des deux sexes, c’est-à-dire que cette différence n’est pas considérable. Leur cri est un grognement suivi d’un fort sifllemcnl qui ressemble un peu au son d'une flûte. On n’entend point parler au Cap de leurs prétendus combats avec les éléphants.