‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 3)Chapitre 199 sur 255 · L’HIPPOPOTAME · texte numérisé non relu

L’HIPPOPOTAME

( l’hippopotame amphibie, CllV. )

Ordre des pachydermes , genre hippopotame. (Cuvier.)

Quoique l’hippopotame ail été célébré de toute antiquité; que les livres saints en fassent mention, sous le nom de behemolh; que la figure en soit gravée sur les obélisques d’Egy[)te et sur les médailles romaines, il n’était cependant qu’imparfailemeni connu des anciens. Aristote ne fait, pour ainsi dire, que l’indiquer, et dans le peu qu’il en du, il se trouve plus d’erreurs que de faits vrais. Pline, en copiant Aristote, loin de corriger ses erreurs, semble les confirmer et en ajouter de nouvelles. Ce n’est que vers le milieu du seizième siècle que l’on a eu quelques indications précises au sujet de cet animal. Belon. étant alors à Constantinople, en vit un vivant, duquel néanmoins il n’a donné qu’une connaissance imparfaite ; car les deux figures qu’il a jointes à sa description ne représentent pas 1 hippopotame qu’il a vu, mais ne sont que des copies prises du revers de la médaille de l’empereur Adrien,

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et du colosse du Nil à Rome. Ainsi, l’on doit encore reculer l’époque de nos connaissances exactes sur cet animal, jusqu’en 1603, que Federico Zerenghi, chirurgien de Narni en Italie, fit imprimer à Naples l’histoire des deux hippopotames qu’il avait pris vivants, et tués lui-même en Egypte, dans une grande fosse qu’il avait fait creuser aux environs du Nil, près de Damiette. Ce petit ouvrage, écrit en italien, parait avoir été négligé des naturalistes contemporains, et a été depuis absolument ignoré; cependant, c’est le seul qu’on puisse regarder comme original sur ce sujet. La description que l’auteur donne de l’hippopotame est aussi la seule qui soit bonne; et elle nous a paru si vraie, que nous croyons devoir en donner ici la traduction et l’extrait :

« Dans le dessein d’avuir un hippoputame (dit Zerenghi), j’apostai des gens sur le Nil, qui, en ayant vu sortir deux du lleuve, firent une grande fusse dans l’endroit où ils avaient passé, et recouvrirent celte fosse de bois léger , de terre et d'herbes. Le soir, en revenant au fleuve, ces hippopotames y tombèrent tous deux : mes gens vinrent m’avertir de cette prise; j’accourus avec mon janissaire; nous luàmes ces deux animaux en leur tirant h chacun dans la tête trois coups d'arquebuse d'un calibre plus gros que les mousquets ordinaires. Ils expirèrent presque sur-le-champ, et firent un cri de douleur qui ressemblait un peu plus au mugissement d’un buffle qu’au hennissement d’un cheval. Cette expédition fut faite le 20 juillet 1600 : le jour suivant je les fis tirer de la fosse et écorcher avec soin; l’un était mâle, et l’autre femelle; j’en fis saler les peaux : on les remplit de feuilles de cannes de sucre pour les transporter an Caire , où on les sala une seconde fois avec plus d’attention et de commodité ; il me fallut quatre cents livres de sel pour chaque peau. .4 mon retour d’Ègypte, en 1601, j’apportai ces peaux à Venise et de là à Home ; je les fis voir à plusieurs médecins intelligents. Le docteur Jcrûrae Aquapendente et le célèbre Aldrovande furent les seuls qui reconnurent l'hippopotame par ces dépouilles ; et comme l’ouvrage d’Aldrovande s’imprimait alors, il fit, de mon consentement, dessiner la figure, qu’il a donnée dans son livre, d’après la peau de la femelle.

« L’hippopotame a la peau très-épaisse et très-dure, et elle est impénétrable, à moins qu’on ne la laisse longtemps tremper dans l’eau. 11 n’a pas, comme le disent les anciens, la gueule d’une grandeur médiocre ; elle est au contraire énormément grande ; il n’a pas, comme ils le disent, les pieds divisés en deux ongles, mais en quatre: il n’est pas grand comme un âne, mais beaucoup plus grand que le plus grand cheval ou le plus gros buffle ; il n’a pas la queue comme celle du cochon, mais plutôt comme celle de la tortue, sinon qu’elle est incomparablement plus grosse : il n’a pas le museau ou le nez relevé en haut, il l’a semblable au buffle, mais beaucoup plus grand ; il n’a pas de crinière comme le cheval, mais seulement quelques poils courts et trèsrares- il ne hennit pas comme le cheval, mais sa voix est moyenne entre le mugissement du buffle et le hennissement du cheval; il n’a pas les dents saillantes hors de la gueule, car, quand la bouche est fermée, les dents, quoique extrêmement grandes, .sont toutes cachées sous les lèvres... Les habitants de cette partie de l’Egypte l’appellent Foras «Ifeor, ce qui signifie le cheval de mer... Bclon s’est beaucoup trompé dans la description de cet animal ; il lui donne des dents de cheval ; ce qui ferait croire qu’il ne l’aurait pas vu, comme il le dit; car les dents de 1 hippoputame sont (rès-grandes et très-singulières... Pour lever tous les doutes et fixer toutes les incertitudes, continue Zerenghi, je donne ici la figure de l’hippopolame femelle ; toutes

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les proporlioiis ont élé prises e.xuclement d'après nature, aussi bien que les mesures du corps et des membres.

« La longueur du corps de cet hippopotame , prise depuis l’extrémité de la lèvre supérieure jusqu’à l’origine de la queue, est à très-peu près de onze pieds deux pouces de Paris.

« La grosseur du corps en circonférence est d’environ dix pieds.

« La hauteur, depuis la plante du pied jusqu’au sommet du dos, est de quatre pieds cinq pouces.

« La circonférence des jambes auprès des épaules est de deux pieds neuf pouces.

« La circonférence des jambes, prise plus bas, est d’un pied neuf pouces et demi,

« La hauteur des jambes, depuis la plante des pieds jusque sous la poitrine, est d'un pied dix pouces et demi.

« La longueur des pieds , depuis l’extrémité des ongles, est à peu près de quatre pouces et demi.

« Les ongles sont aussi longs que larges, et ont à peu près deux pouces deux lignes.

« Il y a un ongle pour chaque doigt, et quatre doigts pour chaque pied.

« La peau sur le dos est épaisse d’un pouce.

« La peau sur le ventre est épaisse d'environ sept lignes.

0 Cette peau est si dure lorsqu’elle est desséchée, qu’on ne peut la percer en entier d un coup d arquebuse. Les gens du pays en font de grands boucliers ; ils en coupent aussi des lanières, dont ils se servent comme nous nous servons du nerf de bœuf. Il y a sur la surface de la peau quelques poils très-rares, de couleur blonde , que l’on n’aperçoit pas au premier coup d’œil ; il y en a sur le cou qui sont un peu plus gros que les autres; ils sont tous placés un h un à plus ou moins de distance les uns des autres ; mais sur les lèvres, ils forment une espèce de moustache, car il en sort dix ou douze du même point en plusieurs endroils. Ces poils sont de la même couleur que les autres ; seulement ils sont plus durs, plus gros et un peu plus longs, quoique les plus grands ne le soient que de cinq lignes et demie.

« La longueur de la queue est de onze pouces quatre lignes.

« Lu circonférence de la queue, prise à l’origîne, est d’un peu plus d’un pied.

« La circonférence de la queue, prise à son extrémité, est de deux pouces dix lignes.

« Celle queue n'est pas ronde ; mais depuis le milieu jusqu’au bout, elle est aplatie à peu près comme celle d’une anguille. Il y a sur la peau de la queue et sur celle des cuisses quelques petites écailles rondes, de couleur blanchâtre, larges comme de grosses lentilles. On voit aussi de ces petites écailles sur la poitrine, sur le cou et sur quelques endroils de la têle.

« La tête, depuis l’extrémité des lèvres jusqu’au commencement du cou, est longue de deux pieds huit pouces.

« La circonférence de la tête est d’environ cinq pieds quatre pouces.

« Les oreilles sont longues de deux pouces neuf lignes.

« Les oreilles sont larges de deux pouces trois lignes.

« Les oreilles sont un peu pointues et garnies en dedans do poils épais, coui Is et tins, de la même couleur que les autres.

« Les yeux ont d’un angle h l’autre deux pouces trois lignes.

« Les yeux ont d’une paupière à l’autre treize lignes.

« Les narines sont longues de deux pouces quatre lignes.

« Elles sont larges de quinze lignes.

« La gueule ouverte a de largeur un pied six pouces quatre lignes.

c< Cette gueule est de forme carrée, et elle est g.ainie de quarante-quatre dénis de

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figures dilïéreutes... Toutes ces dents soûl d'une substance si dure qu’elles l'ont l'eu avec le fer : ce sont surtout les dents canines [zanné), dont l’émail a cette dureté; la substance intérieure de toutes ces dents n’est pas si dure... Lorsque l'hippopotame tient la bouche fermée, il ne paraît aucune dent au dehors : elles sont toutes couvertes et cachées par les lèvres, qui sont extrêmement grandes.

«A l’egard de la ligure de l'animal, on pourrait dire qu’elle est moyenne entre celle du buffle et celle du cochon, parce qu’elle participe de l’une et de J’aulrc, à l’exception des dents incisives , qui ne ressemblent à celles d’aucun animal : les dents molaires ressemblent un peu en gros à celles du buffle ou du cheval, quoiqu’elles soient beaucoup plus grandes. La couleur du corps est obscure et noirâtre... On assure que l'hippopotame ne produit qu’un petit, qu’il vil de poisson, de crocodiles, et même de cadavres et de chair; cependant, il mange du riz, des grains, etc., etc., quoique, à considérer ses dents , il paraisse que la nature ne l’a pas fait pour paître, mais pour dévorer les autres animaux. »

Zerciiglii linit sa dcscri|itioii en assurant que toutes ses mesures ont été prises sur 1 liippopotamc femelle, à laquelle le mâle ressemble parfaitement, à 1 exceptitm qu’il est d'un tiers plus grand dans toutes ses dimensions. Il serait à souliaitcr que la figure donnée par Zerenglii fût aussi bonne que sa description ; mais cet animal ne fut pas dessiné vivant. Il dit lui-même qu’il lit écoreber ses deux hippopotames sur le lieu où il venait de les prendre, qu il ne rapporta que les peaux, et que c’est d'après celle de la femelle quAldrovande a dotiné sa ligure. Il parait aussi que c’est d’après la même peau de la femelle, conservée dans du sel, que Eabius Columna a fait dessiner la figure de cet animal; mais la description de Fabius Columna, quoique faite avec érudition, ne vaut pas celle de Zerenghi, et l’on doit meme lui reprocher de n’avoir cité que le nom et point du tout l'ouvrage de cet auteur, imprimé trois ans avant le sien, et de s’étre écarté de sa description en plusieurs points essentiels, sans eu donner aucune raison. Par exemple, Columna dit que de son temps, en 1603, Federico Zerenglii a apporté d Egypte en Italie un hippopotame entier conservé dans du sel. tandis que Zerenghi lui-même dit qu’il n’en a rapporté que les peaux; ensuite Columna donne au corps de son hippopotame treize pieds de longueur, quatorze pieds do cil conférence, et aux jambes trois pieds et demi de longueur; tandis que par les mesures de Zerenghi, le corps n’avait que onze pieds deux pouces de longueur, dix pieds de circonférence, et les jambes un pied dix pouces et demi, etc. Nous ne devons donc pas tabler sur la description de Fabius Columna, mais sur celle de Zerenghi, et l'on ne peut excuser ce premier auteur, ni supposer que sa description ait été faite sur un autre sujet; car il est évident, par son propre texte, qu'il l’a faite sur le plus petit des deux hippopotames de Zerenglii, puisqu’il avoue lui-même que, quelques mois après, Zerenghi fit voir un second hip|)opotamc beaucoup plus grand que le premier. Ce qui me fait insister sur ce point, c’est que personne n'a rendu justice à Zerenghi, qui cependant est le seul qui mérite ici des éloges ; quau contraire tous les naturalistes, depuis cent soixante ans, ont attribué à Fabius Columna ce qu’ils auraient dû donner à Zerenghi; et qu'au lieu

de rechercher l’ouvrage de celui-ci, ils se sont conlenlés de copier et de louer celui de Columna, quoique cet auteur, très-estimable d'ailleurs, ne soit sur cet article ni original, ni exaet, ni même sincère.

La description elles figures de riuppopolame que Prospcr Alpin a publiées plus de cent ans après sont encore moins bonnes que celles de Columna, n’ayant été faites que d’après des peaux mal conservées ; et M. de Jussieu, qui a écrit sur I bippopotame, en 1724, n’a donné la description que du squelette de la tète et des pieds.

En comparant ces descriptions, et surtout celle de Zerenghi, avec les itidications que nous avons tirées des voyageurs, il paraît que I hippopotame est un animal dont le corps est plus long et aussi gros que celui du rhinocéros, que ses jambes sont beaucoup plus courtes, qu’il a la tète moins longue et plus grosse è proportion du corps; qu’il n’a de cornes ni sur le nez comme le rhinocéros, ni sur la tête comme les animaux ruminants; que son cri de douleur tenant autant du hennissement du cheval que du mugissement du buffle, il se pourrait, comme le disent les auteurs anciens et les voyageurs modernes, que sa voix ordinaire fût semblableau hennissenientdu cheval, duquel néanmoins il diffère à tous autres égards; et si cela est, l’on peut présumer que ce seul rapport de la ressemblance de la voix a suffi pour lui faire donner le nom à' hippopotame, qui veut dire cheval de rivière; comme le hurlement du lynx qui ressemble en quelque sorte à celui du loup, l a fait appeler loup eervier. Les dents incisives de I hippopotame, et surtoulles deux canines dans la mâchoire inférieure, sont très-longues, très-fortes, et d’une substance si dure qu’elle fait feu contre le fer : c’est vraisemblablement ce qui a donné lieu à la fable des anciens, qui ont débité que l’Iiippopotame vomissait le feu par la gueule. Cette matière des dents canines de l’iiippopotanie est si blanche, si nette et si dure, qu’elle est de beaucoup préférable à l’ivoire pour faire des dents artificielles et postiches. Los dents incisives de l'hippopotame, surtout celles de la mâchoire inférieure, sont très-longues, cylindriques et cannelées : les dents canines, qui sont aussi très-longues, sont coiirbéesi prismatiques et eoupantes, comme les défenses du sanglier. Les dents molaires sont carrées ou barlongues, assez semblables aux dents mâchelières de riioimne, et si grosses qu’une seule pose plus de trois livres; les plus grandes incisives et canines ont jusqu’à douze et mémo seize pouces de longueur, et pèsent quehiuefois douze ou treize livres chacune.

Enfin, pour donner une juste idée de la grandeur deriiippopolame, nous emploierons les mesures de Zerenghi, en les augmentant d’un tiers, parce que ces mesures, comme il le dit lui-méme, n’ont été prises que d’après la femelle qui était d’un tiers plus petite que le mâle dans toutes ses dimensions. Cet hippopotame mâle avait par consé<juent seize pieds neuf pouces de longueur, depuis l’extrémité du museau jusqu’à l’origine de la queue, quinze pieds de circonférence, six pieds et demi de hauteur, environ deux pieds dix pouces de longueur de jnnd)cs, la tète longue de trois pieds et demi, et grosse de huit pieds et demi en circonférence ; la gueule de deux

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