DE L’HIPPOPOTAME
pieds quatre pouces d’ouverture, et les grandes dents longues de plus d'un pied.
Avec d’aussi puissantes armes et une force prodigieuse de corps, l'hippopotame pourrait se rendre redoutable à tous les animaux ; mais il est naturellement doux 5 il est d’ailleurs si pesant et si lent à la course, qu’il ne pourrait attraper aucun des quadrupèdes. Il nage plus vite qu’il ne court ; il chasse le poisson et en fait sa proie; il se plaît dans l’eau et y séjourne aussi volontiers que sur la terre : cependant il n’a pas, comme le castor ou la loutre, des membranes entre les doigts des pieds, et il parait qu’il ne nage aisément que par la grande capacité de son ventre, qui fait que, volume pour volume, il est à peu près d’un poids égal à l’eau. D’ailleurs, il se tient longtemps au fond de l’eau, et y marche comme en plein air ; et lorsqu’il en sort pour paître, il mange des cannes de sucre, des joncs, du millet, du riz, des racines, etc.; il en consomme et détruit une grande quantité, et il fait beaucoup de dommage dans les terres cultivées; mais comme il est plus timide sur terre que dans l’eau, on vient aisément à bout de
I écarter ; il a les jambes si courtes qu i! ne pourrait échapper par la fuite, s’il s’éloignait du bord des eaux : sa ressource, lorsqu’il est en danger, est de se jeter à l’eau, de s’y plonger et de faire un grand trajet avant de reparaître.
II fuit ordinairement lorsqu’on le chasse ; mais si l’on vient à le blesser, il s’irrite, et, se retournant avec fureur, se lance contre les barques, les saisit avec les dents, en enlève souvent des pièces, et quelquefois les submerge.
« J’ai vu, dit un voyageur, Thippopotame ouvrir la gueule, planter une dent sur le bord d’un bateau et une autre au second bordage depuis la quille, c’est-à-dire à quatre pieds de distance l’une de l’autre, percer la planche de part en part , faire couler ainsi le bateau à fond... J’en ai vu un autre le long du rivage de l.a mer, sur lequel les vagues poussèrent une chaloupe chargée de quatorze muids d’eau, qui demeura sur son dus à sec; un autre coup de mer vint qui l’en relira sans qu’il parût du tout avoir senti le moindre mal... Lorsque les nègres vont à la pêche dans leurs canots et qu’ils rencontrent un hippopotame, ils lui jettent du poisson, et alorsil passe son chemin sans troubler davantage leur pêche. Il fait le plus de mal lorsqu’il peut s’appuyer contre terre; mais quand il flotte sur l’eau, il ne peut que mordre. Une fois que notre chaloupe était auprès du rivage, je le vis se mettre dessous, la lever avec son dos au-dessus de l’eau cl la renverser avec six hommes qui étaient dedans ; mais par bonheur il ne leur lit aucun mal. — Nous n’osions pas, dit un autre voyageur , irriter les hippopotames dans l’eau , depuis une aventure qui pensa être funeste à trois hommes : ils étaient allés avec un petit canot pour en tuer un dans une rivière où il y avait huit ou dix pieds d’eau; après l’avoir découvert au fond où il marchait selon sa coutume, ils le blessèrent avec une longue lance ; ce qui le mit en une telle furie, qu’il remonta d’abord sur l’eau, les regarda d’un air terrible, ouvrit la gueule, emporia d’un coup de dent une grosse pièce du rebord du canot , et peu s’en fallut même qu’il ne le renversât : mais il replongea presque aussitôt au fond de l’eau. »
Ces deux exemples suHi.senl pour donner une idée de la force de ces animaux. On trouvera quantité de pareils faits dans l’IIisloire générale des voyages, où M. l’abbé Prévost a présenté avec avantage, et avec cette net-
leté de style qui lui est ordinaire, un précis de tout ce que les voyageurs ont rapporté de l liippopolame.
Au reste, cet animal n’est en grand nombre que dans quelques endroits, et il parait meme que l’espèce en est confinée à des climats particuliers, et qu’elle ne se trouve guère que dans les fleuves de l’Afrique. La plupart des naturalistes ont écrit que riiippopotarne se trouvait aussi aux fndes ; mais ils n’ont pour garants de ce fait que des témoignages qui me paraissent un peu équivoques ; le plus positif de tous serait celui d’Alexandre dans sa lettre à Aristote, si l’on pouvait s’assurer par cette même lettre que les animaux dont parle Alexandre fussent réellement des hippopotames : ce qui me donne sur cela quelques doutes, c’est qu’Aristotc, en décrivant l’hippopolame dans son Histoire des animaux, aurait dit qu’il se trouvait aux Indes aussi bien qu'en Égypte, s’il eut pensé que ces animaux, dont lui parle Alexandre dans sa lettre, eussent été de vrais hippopotames. Onésicrite et quelques autres auteurs anciens ont écrit que rhippopotame se trouvait sur le fleuve Indus; mais les voyageurs modernes, du moins ceux qui méritent le plus de confiance, n'ont pas confirmé ce fait : tous s’accordent à dire (|ue cet animal se trouve dans le Nil, le Sénégal ou Niger, la Gambri, le Zaïre et les autres grands fleuves, et même dans les lacs de l'Afrique, surtout dans la partie méridionale et orientale; aucun d’eux n’assure positivement qu’il se trouve en Asie : le P. Boyni est le seul qui semble l'indiquer; mais son récit me paraît suspect, et, selon moi, prouve seulement (jue cet animal est commun au Mosambique ctr dans toute cette partie orientale de l’Afrique. Aujourd hui rhippopotame, que les anciens appelaient le cheval du Nil, est si rare dans le bas Nil, que les habitants de l'Égypte n’en ont aucune idée et en ignorent le nom ; il est également inconnu dans toutes les parties septentrionales de l'Afrique, depuis la Méditerranée jusqu’au fleuve Bambol, qui coule au pied des montagnes de l’Atlas. Le climat que l'bippopotamc habite actuellement ne s’étend donc guère que du Sénégal à l'Elbiopie, eide là jusqu’au cap de Bonne-Espérance.
Comme la plupart des auteurs ont appelé rhippopotame cheval marin ou bœuf marin, on l’a quelquefois confondu avec la vache marine, qui est un animal très-différent de rhippopotame, et qui n’habite que les mers du Nord. Il parait donc certain que les hippopotames que l’auteur de la description de la Moscovie dit se trouver sur le bord de la mer près de Petzora, ne sont autre chose que des vaches marines, et l'on doit reprocher à Aldrovande d’avoir adopté celle opinion sans examen, et d’avoir dit en conséquence que l'hippopotame se trouvait dans les mers du NonI ; car non-seulement il n’habite pas les mers du Nord mais il paraît même qu il ne se trouve(]uc rarement dans les mers du Midi. Les témoignages d’Odoard Barbosa et d'Edward Vuot, rapportés par Aldrovande, et qui semblent prouver que les hippopotames habitent les mers des Indes, me paraissent pres<juc aussi è(iuivoqucs que celui de l’auteur de la Description île la Moscovie; et je serais fort porté à croire avec M. Adanson que I hippopolame iic se trouve,
DE LIIIPPOPOTAME.
au moins aujourd’hui, que dans les grands (louves de l'ACrique. Kolbe, qui dil en avoir vu plusieurs au cap de Bonne-Espérance, assure qu’ils se plongent également dans les eaux de la mer et dans celles des fleuves ; quelques autres auteurs rapportent la même chose. Quoique Kolbe me paraisse plus exact qu’il ne l’est ordinairement dans la description qu’il donne de cet animal, l’on peut douter qu’il l’ait vu aussi .souvent qu’il le dit, puisque la figure qu’il a jointe à sa description est plus mauvaise que celles de Columna,d’Aldrovandc et de Prosper Alpin, qui, cependant, n’ont été faites que sur des peaux bourrées. 11 est aisé de reconnaître qu’en général les descriptions et les figures de l’ouvrage de Kolbe n’ont été faites ni sur le lieu ni d’après nature : les descriptions sont écrites de mémoire; et les figures ont, pour la plupart, été copiées ou prises d’après celles des autres naturalistes; et en particulier la figure qu’il donne de l’hippopotame ressemble beaucoup au cheropotame de Prosper Alpin.
Kolbe, en assurant donc que riiippopolarne séjourne dans les eaux de la mer, pourrait bien ne l’avoir dit que d’après Pline, et non pas d’après ses propres observations ; la plupart des autres auteurs rapportent que cet animal se trouve seulement dans les lacs d’eau douce et dans les fleuves, quelquefois à leur embouchure, et plus souvent à de très-grandes distances de la mer ; il y a même des voyageurs qui s’étonnent, comme Merolla, qu'on ait appelé l’hippopotame cheval marin, parce que, dit-il, cet animal ne peut souffrir l’eau salée. Il se tient ordinairement dans l’eau pendant le jour, et en sort la nuit pour paître; le mâle et la ifemelle se quittent rarement, Zerenghi prit le mâle et la femelle le même jour, et dans la même fosse. Les voyageurs hollandais disent qu’elle porte trois ou quatre petits; mais ce fait me parait très-suspect et démenti par les témoignages que cite Zerenghi : d’ailleurs, comme l'hippopotame est d’une grosseur énorme, il est dans le cas de l’éléphant, du rhinocéros, de la baleine, et de tous les autres grands animaux qui ne produisent qu’un petit, et cette analogie me paraît plus sûre que tous les témoignages.
ADDITION A I.’aRTICI-F. DE I.’hIPPOPOTAME.
Comme nous n’avions donné la figure que d’un fœtus d’hippopotame, nous avons cru devoir ajouter ici celle d’un jeune hippopotame mâle, dont la dépouille bien entière a été envoyée à S. A. S. M. le prince de Condé, et se voit dans son magnifique Cabinet d’histoire naturélle à Chantilly. Ce très-jeune hippopolame venait de naître : car il n a que deux pieds onze pouces trois lignes de l’extrémité du nez jusqu au bout du corps; la tôle dix pouces de longueur, sur cinq pouces dix lignes dans sa plus grande
largeur; celte tête vue de face ressemble à celle d’un bœuf sans cornes. Les oreilles, petites et arrondies par le bout, n’ont que deux pouces deux lignes; les jambes sont grosses et courtes. Le pied tient beaucoup de celui de l’élcphant : la queue n’est longue que de trois pouces onze lignes, et elle est couverte, comme tout le reste du corps, d’un cuir dur et ridé. Sa forme est ronde, mais large à son origine, et plus aplatie vers son extrémité, qui est arrondie au bout en forme de petite palette, en sorte que l’animal peut s’en aider à nager.
Par une note que m’a communiquée M. le chevalier Bruce, il assure que dans son voyage en Abyssinie, il a vu un grand nombre d hippopolamcs dans le lac de Tzana, situé dans la Haute-Abyssinie, à peu de distance des vraies smirees du Nil, et que ce lac Tzana, qui a au moins seize lieues de longueur sur dix ou douze de largeur, est peut-être l’endroit du monde où il y a le plus d’hippopotames. Il ajoute qu’il en a vu qui avaient au moins vingt pieds de longueur, avec les jambes fort courtes et fort massives.
Nous avons reçu de la part de M. L. Boyer de Calais, officier de marine, une petite relation qui ne peut appartenir qu'à l'hippopotame :
a Je crois, dit-il, devoir vous faire pari de l’iiistoire d’une fameuse bête que nous venons de détruire h Louanguc. Ccl animal , qu’aucun marin ne connaît , était plus grand et plus gros qu’un cheval de carrosse. Il habilaitla rade de Louangue depuis deux ans. Sa tête est monstrueuse et sans cornes, ses oreilles sont petites, et il a le moufflon du lion. Sa peau n’a point de poil, mais elle est épaisse de quatre pouces. Il a les jambes et les pieds semblables à ceux du bœuf, mais plus courtes. C’est un amphibie qui nage très-bien, et toujours entre deux eaux ; il ne mange que de l’herbe. Son plaisir était d'enfoncer toutes les petites chaloupes ou canots, et après qu’il avait mis à la nage le monde qu’elles contenaient, il s’en retournait sans faire de mal aux hommes. Mais comme il ne laissait pas que d'être incommode et même nuisible, on prit le parti de le détruire : mais on ne put en venir à bout avec les armes à feu; il a le coup d’œil si fin, qu’à la seule lumière de l’amorce il était bientôt plongé. On le blessa sur le nez d’un coup de hache, parce qu’il approchait le monde de fort près , et qu’il était assez familier; alors il devint si furieux , qu il renversa toutes les chaloupes et canots sans exception. On ne réussit pas mieux avec un piège de grosses cordes, parce qu'il s’en aperçut, et que dès lors il se tenait au loin. On crut pouvoir le joindre à terre ; mais il n’y vient que la nuit, s’en retourne avant le jour, et passe tantôt dans un endroit , tantôt dans un autre. Cependant , comme on avait remarqué qu’il ne s’était pas éloigné d’un passage pendant plusieurs jours de suite, nous fûmes cinq nous y embusquer la nuit, armés de fusils chargés de lingots, et munis de sabres. L’animal ayant paru, nous tirâmes tous ensemble sur lui : il fut blessé dangereusement, mais il ne resta pas sur le coup, car il fut encore se jeter dans un étang voisin où nous le perdîmes de vue, et ce ne fut que le surlendemain que les Nègres vinrent dire qu'ils l’avaient trouvé mort sur le bord de l’élang. Je pris deux dents de cet animal, longues d’un pied et grosses comme le poing ; il en avait six de cette taille, et trois au milieu du palais, beaucoup plus pcliles. Ces dents sont d’un très-bel ivoire. »