DE LA DÉGÉNÉKATÎON DES ANIMAUX
Dès que l’homme a commencé à changer de ciel, cl qu’il s'est répandu de climats en climats, sa nature a subi des altérations : elles ont été légères dans les contrées tempérées, que nous supposons voisines du lieu de son origine : mais clics ont augmenté à mesure qu’il s’en est éloigné; et lorsque, après des siècles écoulés, des continents traversés, et des générations déjà dégénérées par l influcnce des differentes terres, il a voulu s'habituer dans les climats extrêmes, et peupler les sables du Midi et les glaces du Nord, les changements sont devenus si grands et si- sensibles, qu’il y aurait heu de croire que le nègre, le lapon et le blanc forment des espèces différentes, si d un côté l’on n était assuré qu’il n’y a eu qu’un seul homme de créé, et de I autre que ce blanc, ce lapon et ce nègre, si drsscmblants entre eux, peirvenl cependant s’unir ensemble et propager en commun la grande et unique famille de notre genre humain. Ainsi,, leurs taches ne sont point originelles; leurs dissemblances n’étant qu’extérieures, ces altérations de nature ne sont que superficielles; et il est certain que tous ne font (|ue le même homme, (jui s’est verni de noir sous la zone torride, et qui s’est tanné, rapetissé par le froid glacial de la sphère du pôle. Cela seul suffirait pour nous démontrer qu’il y a plus de force, plus d’étendue, plus de ffexibilité dans la nature de rhomme que dans celle de tous les autres êtres; car les végétaux, et presque tous les animaux sont confinés chacun à leur terrain, à leur climat : et cette étendue dans notre nature vient moins des propriétés du corps que de celles de l’ànie; c’est par elle que l’homme a cherché les secours qui étaient necessaires à la délicatesse de son corps; c’est par elle qu’il a trouvé les moyens de braver rinclémcnce de l’air et de vaincre la dureté de la terre. Il s’est, pour ain.si dire, soumis les éléments; par un seul rayon de son iiilelligcncc, il a produit celui du feu, qui n’existait pas sur la surface de la terre , il a su se vêtir, s’abriter, se loger; il a compensé par l’esprit toutes les facultés qui manquent à la matière ; et sans être ni si fort, ni si grand, ni si robuste que la plupart des animau.x, il a su les vaincre, les dompter, les subjuguer, les conlîner, les chasser et s’emparer des espaces que la nature seinhlait leur avoir exclusivement départis.
La grande division de la terre est colle des deux continents; elle est plus ancienne que tous nos monumenls : cependant rhomme est encore plus ancien ; car il s est trouvé le mètiie dans ces deux mondes : l’Asiatique, l’Européen, le nègre, produisent également avec l’Américain ; rien ne prouve mieux qn ils sont issus d’une seule et môme souche que la facilité qu’ils ont de se réunira la tigceommiine : le sang est différent, mais le germe est te uiéine; la peau, les cheveux, les traits, la taille ont varié sans que la forme intérieure ait changé; le type en est général et commun ; et s’il arrivait jamais par des révolutions qu’on ne doit pas prévoir, mais seulement entrevoir dans l’ordre général des possibilités que le temps peut toutes amener ; s’il arrivait, dis-je, que l’homme fût contraint d’abandonner les climats qu’il a autrefois envahis pour se réduire à son pays natal, il reprendrait avec le temps ses traits originaux, sa taille primitive et sa couleur naturelle. Le rappel de riioinnie à son climat amènerait cet effet ; le mélange des races
DE LA DÉGÉNÉRATION DES ANIMAUX. 5fi3
rnmènerait aussi bien plus promptement; le blanc avec la noire, ouïe noir avec la blanche, produisent également un mulâtre dont la couleur est brune, c’est-à-dire, mêlée de blanc et de noir; ce mulâtre avec un blanc produit un second mulâtre moins brun que le premier; et si ce second iiiulàtre s’unit de même à un indiviiiu de race b]anche, le troisième mulâtre n’aura plus qu’une nuance légère de brun, qui disparaîtra tout à fait dansles générations suivantes. Il ne faut donc que cent cinquante ou deux cents ans pour laver la peau d’un nègre par cette voie du mélange avec le sang du blanc; mais il faudrait peut-être un assez grand nombre de siècles pour produire ce même effet par la seule influence du climat. Depuis qti on transporte des nègres en Amérique, c’e.st-à-dire depuis environ deux cent cinquante ans, l’on ne s’est pas aperçu que les familles noires qui se sont soutenues sans mélange aient perdu quelques nuances de leur teinte originelle ; il est vrai que ce climat de l’Amérique méridionale étant par lui-même assez chaud pour brunir ses habitants, on ne doit pas s’étonner que les nègres y demeurent noirs. Pour faire l’expérience du changement de couleur dans l’espèce humaine, il faudrait transporter ciuehiucs indivi<his de c<‘tte race noire du Sénégal en Danemark, où l’homme ayant communément la peau blanche, les cheveux blonds, les yeux bleus, la différence du sang et l’opposition de couleur est la plus grande. Il faudrait cloiirer ces nègi es avec leurs femelles, et conserver scrupuleusement leur race sans leur permeltre de la croiser : ce moyen est le seul (|u’on puisse enqiloycr pour savoir combien il faudrait île temps pour réintégrer â cet égard la nature de l’homme, et, par la même raison, combien il en a fallu pour la changer du blanc au noir.
G’est là la plus grande altération que le ciel ait fait subir à 1 homme, et l’on voit qu elle n’est pas profonde. La couleur de la peau, des cheveux et des yeux, varie par la seule iniluencc du climat; les autres changements, tels que ceux de la taille, de la forme des traits et de la qualité des cheveux, ne me paraissent pas dépendre de celte seule cause; car, dans la race des nègres, lesquels, comme l’on sait, ont pour la plupart la tèie couverte d’une laine crépue, le nez épaté, les lèvres épaisses, on trouve des nations entières avec de longs et vrais cheveux, avec des traits réguliers; et si l’on comparait dans la race des blancs le Danois au Calmouck, ou seulement le Fiidandais au Lapon dont il est si voisin, on trouverait entre eux autant de différence pour les traits et la taille, qu’il y en a dans la race des noirs : par conséquent il faut admettre pour ces altérations, qui sont plus profondes que les premières, quelques autres causes réunies avec celle du climat. La plus générale et la plus directe est la qualité de la nourriture; c'csl principalement par les aliments que l'homme reçoit rinilucncc de la terre qu’il habite : celle (le l'air et du ciel agit [dus supcrficicllemeiii; et tandis qu elle altère la surface la plus extérieure en changeant la couleur de la jieau, la nourriture agit sur la forme intérieure par ses propriétés qui sont constamment relatives à celles de la terre qui la produit. On voit dans le même pays des différences marquées entre les hommes qui en en occupent les hauteurs, et ceux qui demeurent dans les lieux bas ; les habitants de la montagne sont toujours mieux faits, plus vifs et plus beaux ijue ceux de la vallée ; à plus forte raison dans des climats éloianés du climat [irimitif, dans des climats où les herbes, les fruits, les grains et la chair (tes animaux sont de qualité et même de substance différentes, les hommes qui sou nourrissent doivent devenir (liffèrenu. Ges impressions ne se (ont pas subiiemcnt ni même dans I espace de quehjues années; il faut du temps pour ipie rhoinme reçoive la teinture du ciel ; il en faut encore plus pour que la terre lui transmette ses qualirés; et il a fallu des siècles joints â un usage toujours constant des mêmes noiir-
’Sfîi tllSTOlRK N VTUnELl.K
rittires, pour influer sur la forfne des Irails, sur la grantieiir du corps, sur la substance des cheveux, et produire ces altérations intérieures, qui, s'étani ensuite perpétuées par la génération, sont devenues les caractères généraux et constants auxquels on reconnaît les races et même les nations difl'érentes qui composent le genre htunain.
Dans les animaux, ces eficis sont plus prompts et plus grands, parce qu'ils tiennent à la terre de bien plus près que l'homme ; parce que leur nourriture étant plus uniforme, plus cotistamment la même, et n'étant nullement préparée, la qualité en est plus décidée et l'influence plus forte; parce que d'ailleurs les animaux ne pouvant ni se vêtir, ni s'abriter, ni faire usage de 1 élément du feu pour se réchauffer, ils demeurent nùment exposés, et pleinement livrés à l’action de l’air et à toutes les intempéries du climat : et c’est par cette raison que- chacun d'eux a, suivant sa nature, choisi sa zone et sa contrée; c'est par la même raison qu'ils y .sont retenus, et qu'au lieu de S étendre ou de se disperser comme l'homme, ils demeurent pour la plupart concentrés datis les lieux qui leur conviennent le mieux. Et lorsque, par des révolutions sur le globe ou par la force de l’homme, ils ont été contraints d abandonner leur terre natale, qu ils ont été chassés ou relégués dans des climats éloignés, leur nature a subi des altérations si grandes et si profondes, qu elle n est pas reconnaissable, à la première vue, cl que pour la juger il faut avoir recours à l'inspection la plus alleniive, et meme aux expériences et à 1 analogie. Si l’on ajoute à ces causes naturelles d'altérations dans les animaux libres, celle de l'cmpiro de l'homme sur ceux qu'il a réduits en servitude, on sera surpris de voir justpt’à quel point la tyrannie petit dégrader, défigurer la nature ; on trouvera .sur tous les animaux esclaves 1rs stigmates de leur captivité et rempreinic de leurs fers; on verra que ces plaies sont d autant plus grandes, d'autant plus incurables, qu'elles sont pins ancienne.s, et qnc dans I état où nous les avons réduits, il ne serait peut-être plus possible de les réliabililer, ni de lenr rendre leur forme primitive, et les autres aUrlbiiis de nature que nous leur avons enlevés.
La lempêrainre dti climat, la tpialitê de la notirriture et les maux d'esclavage, voila les trois causes de oliaiigemcnt. d'alléralioii et de dégénération dans les animaux. Les effets do ebacune méritent d'élre considérés en particulier, et leurs rap()orls mis en détail nous présenteront nn tableau au-dev.nnt duquel on vei’ra la nature telle qu'elle est aujonrd'bni, et dans le lointain on apercevra ce qn elle était avant sa dégradation.
Comparons nos eliélives brebis avec le nioiiflon dont elles sont issues : cehii-ei, grand cl léger comme un cerf, armé de cornes défensives et de sabots épais, couvert d im poil rude, ne craint ni l'inclémence de l'air, ni la voracité dn loup; il peut non-seulement éviter ses ennemis par la légèreté de .sa course, mais il peut aussi leur résister par la force de son corps et par la solidité des armes dont sa tète et scs pieds sont munis. Quelle diil’érence de nos brebis auxquelles il reste à peine la faculté d'exister en Irottpcau, <|ui même ne peuvent se défendre par le nombre, qui ne soutiendraient pas sans abri le froid de nos hivers, enfin (|ni tontes périraient si l’homme cessait de les soigner et de les protéger. Dans les climats les plus cbands de l'Afrique et de l’Asie, le mouflon, qui est le père commun de toutes les races de celte espèce, paraît avoir moins dégénéré que partout ailleurs ; quoique réduit en domesticité, il a conservé sa taille et son poil : seulement il a bcanconp perdu sur la grandeur et la masse de ses armes. Les brebis du Sénégal et des ïndps sont les pins grandes des brebis domestiques, et celles de toutes dont la nature est la moins dégradée : les brebis de la Bar barie, de l’Égypte, de 1 Arabie, <iu la Per.se, de l'Ariiiénie, de la Calmouqiiie. etc., ont subi de
Di: LA degi:i\f:ratiox des AiMm aux. ')(;:>
})!iis grands chnngeinenis; elles se sont, relalivenietu à nous, perfectionnées à certains égards et viciées à d’antres ; mais comme se perfectionner ou se vicier est la môme chose relativement à la nature, elles se sont toujours dénaturées; leur poil rude s'est changé en une laine fine; leur queue, s’étant chargée d’une masse de graisse, a pris un volume incommode et si grand, que l’animal ne peut la traîner qu'avec peine , et en même temps qu’il s’est boulïî d'une matière superflue, et qu’il s’est paré d’une belle toison, il a perdu sa force, son agilité, sa grandeur, et ses armes; car ces brebis à longue et large queue n’ont guère que la moitié de la taille du mouflon. Elles ne peuvent fuir le danger ni résister à l'ennemi; elles ont un besoin continuel des secours et des soins de 1 homme, pour se conserver et se multiplier. La dégradation de l'esfièce originaire est encore plus grande dans nos climats : de toutes les q\ialités du mouflon , il ne reste rien à nos brebis, rien à notre bélier, qu'un peu <le vivacité, mais si douce, qu’elle cède encore à In houlette d’une bergère; la timidité, la faiblesse, et même la stupidité et l’abandon de son être, sont les seuls et tristes restes de leur nature dégradée. Si l’on voulait la relever pour la force et la taille, il faudrait unir le mouflon avec notre brebis flandrine, et cesser de propager les races inférieures, et si, comme chose plus utile, nous voulons dévouer cette espèce à ne nous donner que de la bonne chair et de la belle laine, il faudrait au moins, comme l'ont fait nos voisins, choisir et propager la race des brebis de Barbarie, qui, transportée en Espagne et même en Angleterre, a très-bien réussi. La force du corps et la grandeur de la taille sont des attributs masculins; l'embonpoint et la beauté de la peau sont des qualités féminines. Il fatidrait donc, dans le procédé des mélanges, observer cette différence, donner à nos béliers des femelles de Barbarie pour avoir de belles laines, et donner le mouflon à nos brebis pour en relever la taille.
Il en serait à cet égard de nos chèvres comme de nos brebis; on pourrait, en les mêlant avec la chèvre d'Aiigorn, changer leur poil et le rendre aussi utile que la plus belle laine. L’espèce de la chèvre en général, quoique fort dégénérée, l'est cependant moins que celle de la brebis dans nos climats; elle parait l’ètre davantage dans les pays chauds de l’Afrique et des Indes. Les plus pentes et les plus faibles de toutes les chèvres sont celles de Guinée, de Juda, etc., et dans cos mêmes climats l’on trouve au contraire les plus grandes et les plus fortes brebis.
L’espèce du bœuf est celle de tous les animaux domestiques sur laquelle la nourriture [larait avoir la plus grande influence; il devient d’une taille prodigieuse dans les contrées ou le fiàturage est riche et toujours renaissant. Les anciens ont appelé taureaux-éléphants les bœufs d'Élhiopie et de quelques autres provinces de l’Asie, où ces animaux approchent en effet de la grandeur de l'éléphant. L'abondance des herbes et leur qualité substantielle et succulente produisent cet effet : nous en avons la preuve même dans notre climat; un bœuf nourri sur les tètes des montagnes vertes de Savoie ou de Suisse acquiert le double du volume de celui de nos bœufs, et néanmoins CCS bœufs de Suisse sont comme les noires enfermés dans l’étable et réduits au fourrage ficndant la jilus grande pariie de I armée : mais ce qui fait cctic grande difiérenee, c’est qu’en Suisse on les nicl en pleine pâture, dès que les neiges sont fondues, au lieu que dans nos provinces on leur interdit l'entrée des prairies jusqu'après la récolte de l'herbe qu’on réserve aux chevaux. Ils ne sont donc jamais ni largement ni convenablement nourris; et ce serait une attention bien nécessaire, bien utileà l'Etat, que de faire un règlement à cet égarrl, par lequel on abolirait les vaines pâtures en permettant les enclos. Le climat a aussi beaucoup influé sur la nature du bœuf :
«66 mSTOIJlK NATUHEI.LE
ilaiis les terres du luird des deux continents, il est couvert d’un poil long et doux comme de la line laine; il porte aussi une grosse loupe sur les épaides, et cette difïoriniié se trouve égalenient dans tous les bœufs de l’Asie, de I Afrique et de 1 Amérique. Il n y a que ceux d’Europe qui ne soient pas bossus; cette race d Europe est cependant la race primitive à laquelle les races bossues remontent par le mélange dès la première ou la seconde génération : et ce qui prouve encore que cette race bossue n’est qu’une variété de la première, cesi qu’elle est sujette à do plus grandes altérations et à des dégradations qui paraissent excessives ; car il y a dans ces bœufs bossus des dilférences énormes pour la taille; le petit zébu de l’Arabie a tout au plus la dixième partie du volume du taureau-éléphant d Ethiopie.
En général, I influence de la nourriture est plus grande, et produit des effets plus sensibles sur les animaux qui se nourri.ssent d'iicrbes ou de fruits : ceux au contraire qui ne vivent que de proie, varient moins par cette cause que par rinfluence du climat, parce que la chair est un aliment préparé et déjà assimilé à la nature de I animal carnassier qui la dévore; au lieu que I herbe étant le premier produit de la terre, elle en a toutes les propriétés, et transmet immédiatement les qualités terrestres à l’animal qui s’en nourrit.
Aussi le chien, sur lequel la nourriture ne parait avoir que de légères influences, est néanmoins celui de tous les animaux carnassiers dont l’espèce est la plus variée; il semble suivre exactement dans scs dégradations les différences du climat ; il est nu dans les pays les plus chauds, couvert d un poil épais et rude dans les contrées du Nord, paré d une belle robe soyeuse en Espagne, en Syrie, où la douce température de l’air change le poil de la plupart des animaux en une sorte de soie. Mais, indépendamment de ces variétés extérieures qui sont produites par la seule influence du climat, il y a d’autres altérations dans cette espèce qui proviennent de sa condition, de sa captivité, ou, si l’on veut, de I état de société du chien avec l’homme. L’augmentation ou lu diminution de la taille viennent des soins que l’on a pris d’unir ensemble les plus grands ou les plus petits individus; raccourci.ssetnent de la queue, du museau, des oreilles, [trovient aussi de la main de I homme. Les chiens auxquels de génération en génération on a coupé les oreilles et la (|ueue, transmettent ces defauts en tout ou en partie à leurs descendants. .J’ai vu des chiens nés sans queue, que je pris d’abord pour des monstres individuels dans l’espèce; mais je me suis as.suré depuis que celte race existe, et (|u’elle se perpétue [tar la génération. Et les oreilles pendantes, qui sont le signe le plus général et le plus certain de la servitude domestique, ne SC trouvent-elles pas dnn.s presque tous les chiens? Sur environ trente races difl'érentes, dont l’espèce est aujotird hui composée, il n’y en a que deux ou trois qui aient conservé leurs oreilles primitives. Le chien de berger, le chien loup et les chiens du Nord ont seuls les oreilles droites. La voix de ces animaux a subi comme tout le reste d’étranges mutitions. Il semble que le chien soilMevenu criard avec riiomme, qui, de tous les êtres qui ont une langue, est celui qui en use et abuse le plus : car, dans l’état «le nature, le i hien est presque muet; il n’a qu’un hurlement de besoin par accès assez rares. Il a pris son aboiement dans son commerce avec riiomme, surtout avec l’homme policé : car ioixpi’on le transporte dans des climats extrêmes et chez des peuples grossiers, tels que les Lapons nu les Nègres, il perd son aboiement, reprend sa voix naturelle qui est le hurlement, et devient mèinc quelquefois absolument muet. Les cliiens à oreilles droites, et surtout le chien de berger, qui de tous est celui qui a le moins dégénéré, est aussi celui qui donne le moins de voix. Comme il passe sa vie solitairement dans la campagne et qu’il n’a de commerce qu’avec les moutons et
DE LA DÉOÊiMÉIiATION DES ANIMAUX. ü(>7 qiielqiins lionwnes simples, il esi comme eux sérieux et silencieux, (inoiqne en même temps il soit très-vif et fort intelligent. C'est de tous les chiens celui qui a le moins de qualités aequi.ses et le plus de talents naturels; c’esi le plus utile pour le bon ordre et pour la garde des troupeaux, et il serait plus avantageux d en multiplier, d'en étendre la race que celles des autres chiens, qui ne servent qirà nos amusetneiUs, et dont le nombre est si grand, qu il n’y a point de ville où l'on ne put nourrir un nombre de familles des seuls aliments que les chiens consomment.
Létat de domesticité a beaucoup contribué à faire varier la couleur des animaux : elle est en général ordinairement fauve ou noire. Le chien, le bœuf, la chèvre, la brebis, le cheval, ont pris toutes sortes de couleurs; le cochon a changé du noir au blanc; il paraît que le blanc, pur et saits aucune tache, est à cet égard le signe du dernier degré de dégénération, et qu’ordinaireinent il est accompagné d’imperfections ou de défauts essentiels. Dans la race des hommes blancs, ceux cpii le sont beaucoup plus que les autres et dont les cheveux, les sourcils, la barbe, etc., sont naturellement blancs, ont souvent le défaut d'être sourds, cl d'avoir en même teiïq)s les yeux rouges cl faibles : dans la race des noirs, les nègres blancs sont encore d'une nature plus faible et plus défectueuse. Tous les animaux absolument blancs ont ordinairement ces mêmes défauts de l’oreille dure et des yeux rouges ; celle sorte de dégénéraiion, quoique plus fréquente dans les animaux domestiques, se montre aussi quelquefois dans les espèces libres, comme dans celles des éléphants, des cerfs, des daims, des guenons, des taupes, des souris; et dans toutes, celle couleur est toujours accompagnée de plus ou moins de faiblesse de corps et d’bébélation des sens.
Mais l’espèce sur laquelle le poids de l'esclavage paraît avoir le plus ap- |)uyé et fait les impressions les plus profondes, c'est celle du chameau. Il naît avec des loupes sur le dos, et des callosités sur la poitrine et sur les genoux : ces callosités sont des plaies évidentes occasionnées par le frotteent; car elles sont remplies de pus et do sang corrompu. Comme il ne marche jamais (juavec une grosse charge, la pression du fardeau a commencé par empêcher la libre extension et l’accroissement uniforme des parties musculeuses du dos, ensuite elle a fait gonller la chair aux endroits voisins; et comme, lorsque le chameau veut se reposer ou dormir, on le contraint d'abord à s abattre sur scs jambes repliées, et que peu à peu il en prend l'habitude de lui-mème, tout le poids de son corps porte pendant plusieurs heures de suite, chaque jour, sur sa poitrine et ses genoux; cl la peau de ces parties, pressée, frottée contre la terre, se depile, se froisse, se durcit et se désorganise. Le lama, qui, comme le chameau, passe sa vie sous le fardeau, et ne se repose aussi qu’en s’abattant sur la poitrine, a tle semblables callosités qui se perpétuent de même par la génération. Les babouins et les guenons dont la posture la plus ordinaire est d’être assis, soit en veillant, soit en dormant, ont aussi des callosités au-dessous de la région des fesses, et cette peau calletise est même devemte inhérente aux os du derrière coutret lesquelles elle est continuellement pressée par le poids du corps ; mais ces callosités des babouins et des guenons sont sèches et saines, parce qu’elles ne proviennent pas de la contrainte des entraves ni du faix aocahlaul d'un poids étranger, et <iu’elles ne sont au contraire (pie les elfets des habitudes naturelles de l’animal, qui se tient plus volontiers et plus longtemps assis (|uc dans aucune autre situation. Il en est de ces callosités des guenons comme de la double semelle de peau que nous portons sous nos pieils : cette semelle est une callosité iiaturclle que notre habitude constante à marcher ou rester debout rend plus ou moins épaisse, ou plus ou moins dure, selon
Îi68 HISTOIHIi iWU KKLLK
le plus ou moins de frotlemeiit que nous faisons éprouver à la plante de nos pieds.
Les animaux sauvages, n’étant pas immédiatement soumis à l’empire de 1 homme, ne sont pas sujets à d aussi grandes altérations que les animaux domestiques; leur nature paraît varier suivant les différents climats, mais nulle part elle n est dégradée. S’ils étaient absolument les maîtres de choisir leur climat et leur nourriture, ees altérations seraient encore moindres : mais, comme de tout temps ils ont été chassés, relégués par l’homme, ou même par ceux d’entre eux qui ont le plus de force et de méchanceté, la plupart ont été contraints de fuir, d’abandonner leur pays natal, et de s’habituer dans des terres moins heureuses. Ceux dont la nature s’est trouvée assez flexible pour se prêter à cette nouvelle situation se sont répandus au loin, tandis que les autres n’ont eu d'autre ressource que de se confiner dans les déserts voisins de leur pays. Il n‘y a aucune espèce d’animal, qui, comme celle de I homme, se trouve généralement partout sur la surface de la terre : les unes, et en grand nombre, sont bornées aux terres méridionales de l’ancien continent; les autres, aux parties méridionales du Nouveau-Monde; d autres, en moindre quantité, sont eonfinées dans les terres du Nord, et, au lieu de s étendre vers les contrées du Midi, elles ont |)asséd’un continent à 1 autre par des routes jusqu’à ce jour inconnues; enfin, quelques autres espèces n babitent que certaines montagnes ou certaines vallées, et les altérations de leur nature sont en général d’autant moins sensibles qu elles sont plus confinées.
Le climat et la nourriture ayant peu d influence sur les animaux libres, et I empire de l'homme en ayant encore moins, leurs principales variétés viennent d'une autre cause; elles sont relatives à la combinaison du nombre dans les individus, tant de ceux qui produisent, que de ceux qui sont produits. Dans lese.spèces, comme celle du chevreuil où le mâle s’attache à sa lemellc et ne la change pas, les petits démontrent la constante fidélité de leurs parents par leur entière ressemblance entre eux : dans celles, au contraire, ou les femelles changent souvent de mâle, comme dans celles du cerf, il se trouve des variétés assez nombreuses; et comme dans toute la nature il ny a pas un seul individu qui soit parfaitement ressemblant à un autre, il se trouve d'autant plus de variétés dans les animaux, que le nombre de leur produit est plus grand et plus fréquent. Dans les espèces où la femelle produit cinq ou six petits, trois ou quatre fois par an, de mâles différents, il est nécessaire qite le nombre des variétés soit beaucoup plus grand que flans celles où le produit est annuel et unique; aussi les espèces inférieures, les petits animaux qui tous produisent plus souvent et en plus grand nombre que ceux des espèces majeures, sonl-dlcs sujettes à plus de variétés. La grandeur du corps, qui ne parait être qu'une quantité relative, a néanmoins des altribuls positifs et des droits réels dans rordonnancc de la nature; le grand y est aussi fixe que le petit y est variable; on pourra s'eu convaincre aisément par I énumération que nous allons faire des variétés des grands et des petits animaux.
Le sanglier a pris en Guinée des oreilles très-longues et couchées sur le dos; à la Chine, un gros ventre pendant et des jambes fort courtes; au cap Vert et dans d'autres endroits, des défenses très-grosses et tournées comme des cornes de boeuf; dans l'état de domesticité, il a pris partout des oreilles à demi pendantes, et des soies blanches dans les pays froids ou tempérés. Je no compte ni le pécari ni le babiroussa dans les variétés de l'espèce du sanglier, parce qu’ils ne sont ni l un ni l'autre de cette espèce, (pioiiprils en a|)procheut de plus près que (rancune autre.
DK LA UKGKiNKKATlO.N DKS AiMMAlJX. b()'J
Ko corf, clans les pays monlueux, secs et ctiaiids, tels que la Corse; el la Sanlaijïtie, a perdu la moitié de sa taille, et a pris un pelage brun avec un bois noirâtre; dans les pays froids et humides, comme en Boliéme et aux Ardennes, sa taille s’esl agrandie, son pelage et son bois sont devenus crun brun presque noir, son poil s'esl allongé au point de former une longue; barbe au menton. Dans le nord de l'autre continent, le bois du cerf s’est étendu et ramifié par des andouillers courbes. Dans l’état de domesticité, le pelage change du fauve au blanc; et à moins qtie le cerf ne soit en liberté, et dans de grands espaces, ses jambes se délorment et se courbent. Je ne compte [tas l’axis dans les variétés de l’espèce du cerf; il approche plus de celle du daitn et n'en est peui-éire tpi’une variété.
On aurait peine à se décider sur 1 origine de l'espèce du daim; il n’est nulle part entièrement domestique, ni nulle part absolument sauvage; il varie assez indifféremment, et partout dti fauve au pie et du pic au blanc ; son bois et sa queue sont aussi plus grands et (dus longs suivant les différentes races, et sa chair est bonne ou mauvaise selon le terrain et le climat. On le trouve cointne le cerf dans les deux continents, et il parait être plus grand en Virgitiie et dans les autres (trovinces de l’Amérique tempérée, qu’il no l'est en Europe. Il en est de métne du chevreuil ; il est plus grand dans le nouveau que dans raticien cotdinent ; mais ait reste toutes ses variétés se réduisent à quelques dilférences dans la couleur du poil qui changé du fauve au brun; les plus grands chevreuils sont ordinairement fauves, et les pins petits sont bruns. Ces deux espèces, le chevreuil et le daim, sont les seuls de tous les animaux communs aux deux continents, qui soient plus grands et plus forts dans le nouveau que dans raneien.
L'âne a subi peu île variétés, même dans sa condition de servitude la plus dure; car sa nature est dure aussi, et résiste également aux mauvais traitements et aux incommodités d'un climat fâelieiix et d une nourriture grossière. Quoiqu il soit originaire des pays chauds; il peut vivre, et même se multiplier sans les soins de riiommo, dans les climats tempérés. Aiilrefois il y avait des onagres ou ânes sauvages dans tous les déserts de l’-Asie-Mineure ; aujourd’hui ils y sont plus rares, et on ne les trouve en grande quantité que dans ceux de la Tartarie. I.e mulet de Danurie, appelé ezigithai par les Tartares Mongoux, est probablement le même animal que l’onagre des autres provinces de l Asie; il n’en diffère que par la longueur et les couleurs du poil, qui, selon M. Bell, paraît ondé de brun el de blanc. Ces onagres czkjilhais se trouvent dans les forets de la Tartarie jusqu’aux cinquante et unième et cinquante-deuxième degrés; et il ne faut pas les confondre avec les zèbres, dont les couleurs sont bien plus vives et bien autrement tranchées, el qui d ailleurs forment une espèce particulière presque aussi différente de celle de làne que de celle du cheval. La seule dégénération remarquable dans l âne en domesticité, c’est que sa peau s’est ramollie el qu elle a perdu les petits tubercules qui se trouvent semés sur la peau de l’onagre, de laquelle les Levantins font le cuir grenu, qu’on ajtpelle cfiagrin.
Le lièvre est d’une nature llexible el ferme en même temps, car il est répandu dans presque tous les climats do 1 ancien continent, el partout il est à très-peu près le même : seulement son poil blanchit pendant l’hiver dans les climats très-froids, et il reprend en été sa couleur naturelle, qui ne varie que du fauve au roux. La qualité de la chair varie de même ; les lièvres les plus rouges sont toujours les meilleurs à manger. Mais le lapin, sans être d’une nature aussi llexible que le lièvre, puisqu’il est beaucoup moins répandu, elque même il parait confiné à de certaines contrées, est néanmoins sujet à plus de variétés, parce que le lièvre est sauvage partout;
">^0 ÎJlSTOnUi NATUHELLE
;iu heu que le lapin est presque parloul à demi domestique. Les lapins clapiers ont varie pour la couleur du fauve au gris, au blanc, au noir; ils ont aussi varie par la grandeur, la quantilé, la qualité du poil. Cet animal, qui est originaire d Espagne, a pris en Tarlarie une queue longue, en Syrie du poil toulhi et pelotonné comnie du feutre, etc. On trouve quelquefois des liewes noirs dans les pays froids. On prétend aussi qu’il y a dans la Norwégc et dans quelques autres provinces du Kord, des lièvres qui ont des cornes. M. Klein a fait paver deux de ces lièvres cornus. Il est aisé de juger ü finspection des ligures, que ces cornes sont des bois semblables au bois du chevreuil. Cette variété, si elle existe, n’est qu’individuelle et ne se manifesle probaiilenieni que dans les endroits ou le lièvre ne trouve point d herbes, et ne peut se nourrir que de substances ligneuses, d’écorce, de boumns, de feuilles d’arbres, de lichens, etc.
Lelan, dont I espèce est confinée dans le nord des deux continents est seulement plus peut en Amérique iju en Europe, et l’on voit par les énormes bois que I on a trouvés sous terre en Canada, en Russie, en Sibérie etc qu autrefois ces animaux étaient plus grands qu’ils ne le sont aujourd’ hui’:' put-etre cela vient il de ce qu ils jouissaient en toute tranquillité de leurs forets, et que, n étant point inquiétés par I homme, qui n’avait pas encore pénétré dans ces climats, ils étaient maîtres de choisir leur demeure dans les endroits ou lair, la terre et l’eau leur convenaient le mieux. Le renne que les Lpons ont rendu domestique, a, par cette raison, plus changé nue I élan qui na jamais été réduit en servitude. Les rennes sauvages sont plus grands, plus forts et d un poil plus noir que les rennes domestiques : ceux-ci ont beaucoup varié pour la couleur du poil, et aussi pour la grondeur et la grosseur du bois. Celle espece de lichen ou de grande mousse blanche qui fait la principale nourriture du renne, semble contribuer beaucoup par sa <liialité à la formation et à raccroisseinent du bois, qui proportionnellement est plus grand dans le renne que dans aucune autre espèce ; et c’est peutêtre celte inerne nourriture qui, dans ce climat, produit du bois sur la tète du lièvre, comme sur celle de la femelle du renne; car dans tous les autres climats. Il n y a ni lièvres cornus, ni aucun animal dont la femelle porte du bois comme le mâle. ‘
L’espèce de rélépliant est la seule sur laquelle l étal de servitude ou de domeslicilc n a jamais inniié, parce que dans cet état il refuse de produire et par conséquent de transmettre à son espèce les plaies ou les défauts occasionnes par sa condition, il n’y a dans l’élcpbant que des variétés légères et presque individuelles : sa couleur naturelle est le noiiq cependant, il s’en trouve de l'oux et de blancs, mais en très-petit nombre. L’éléphant varie aussi pour la taille suivant la longitude plutôt que la latitude du climat; car sous la zone torride, dans laquelle il est, pour ainsi dire, renfermé et sous la meme •'çoo, il s élève Jusqu à quinze pieds de hauteur dans les contrées orientales de I Afrique, laiidis que dans les terres occidentales de cette même partie du monde, il n aileinl guère qu à la hauteur de dix ou onze pieds; ce qui prouve que, quoique la grande chaleur suit nécessaire au plein développement de sa nature, la chaleur excessive la resireiiit et la réduit à de moindres dimensions. Le rbiiioeéros paraît être d’une taille iilus iinifornic et d une grandeur moins variable; il semble ne diflérer de lui-même que par le caractère singulier qui le fait différer de tous les autres animaux par cette grande corne qu’il porte sur le nez ; cette corne est simple dans les rfunoceros de I Asie, et double dans ceux d’Afrique.
Je ne parlerai point ici des variétés qui se trouvent dans chaque espèce d animal carnassier, parce qu’elles sont très-légères, attendu que de tous les