LE CHAMEAU ET LE DROMADAIRE
( LE CHAME.iU A DEUX BOSSES. — LE CHAMEAU A UNE BOSSE OU DROMADAIBE. ) Ordre des rumiiianls sans cornes, genre chameau. (Cuviek.)
Ces deux noms, dromadaire et chameau, ne désignent pas deux espèces did'érentes, mais indiquent seulement deux races dislinctes et subsistantes de temps immémorial dans I espece du chameau. Le principal, et, pour ainsi diie, I unique caractère sensible, par lequel ces deux races dilîérent, consiste en ce que le chameau porte deux bosses, et que le drojnadaire n’en a qu’une; il est aussi plus petit et moins fort que le chameau : mais tous deux SC mêlent, produisent ensemble, et les individus qui proviennent de cette race croisée sont ceux qui ont le plus de vigueur et qu’on préfère à tous les autres. Ces métis, issus du dromadaire et du chameau, forment une race secondaire qui se multiplie pareillement et qui se mêle aussi avec les races premières; en sorte que, dans cette espèce, .comme dans celles des autres animaux domestiques, il se trouve plusieurs variétés dont les plus générales sont relatives à la différence des climats. Aristote a très-bien indiqué les deux races principales : la première, c’est-à-dire celle à deux bosses, sous le nom de chameau de la Bactriane; et la seconde, sous celui de chameau d'AroWe. On appelle les premiers chameaux turcs, et les autres c/iamc«Mx arabes. Celte division subsiste aujourd bui comme du temps d’Aristote; seulement il parait depuis que I on a découvert les parties de l’Afrique et de l'Asie inconnues aux anciens, que le dromadaire est sans comparaison plus nombieux et plus gcneralemeni répandu que le chameau : celui-ci ne se trouve guère que dans le Tiirqucstan et dans quel(|ues autres endroits du Levant, tandis que le dromadaire, plus commun qu’aucune autre hèle de somme en Arabie, se trouve de mémo en grande quaiiiitc dans toute la partie septentrionale de I Alriquc, qui s’étend depuis la mer Méditerranée jus<|u’üu fleuve Niger; et qu on le retrouve en Égyjite, en Perse, dans la Tartarie méridionale, et dans les parties septentrionales de rjndc. Le dromadaire occu|)o donc des terres immenses, cl le chameau est borné à un petit terrain : le premier habite des régions arides cl chaudes; le second, un pays moins sec et plus tempéré, et respèce entière, tant des uns ipie des autres, parait être conünée dans une zone de trois ou quatre cents lieues de largeur, qui s’étend depuis la Mauritanie jus(|u’à la Chine : elle ne subsiste ni au-dessus ni audessous de cette zone. Cet animal, quoique naturel aux pays chauds, craint cependant les climats où la clialcur est excessive : son espece finit où commence celle de l’éléphant, et elle ne peut subsister ni sous le ciel brûlant de la zone torride, ni dans les climats doux de notre zone tempérée. 11 parait
LE DRüMADAIPxE. LE CIJAMEAU.
nu CilAMUAU ET DU nUOMADAIIŒ. (515
élre oi iginaiic d'Arabie; car noa-seiileincnt c’est le pays où il est en plus grand nombre, mais c’est aussi celui auquel il est le plus conforme. L’Arabie est le pays du monde le plus aride, et où l'eau est le plus rare ; le cbainean est le plus sobre des animaux et peut passer plusieurs jours sans boire. Le terrain est presque partout sec et sablonneux : le cbaincau a les pieds faits pour marcher dans les sables, et ne peut au contraire se .soutenir dans les terrains humides et glissants. L’herbe et les pâturages manquant à cette terre, le bœuf y manque aussi, et le chameau remplace cette bête de somme. (Jn ne se trompe guère sur le pays naturel des animaux en le jugeant par ces rapports de conformité : leur vraie patrie est la terre à laquelle ils ressemblent, c'est-à-dire à laquelle leur nature parait s’être entièrement conformée, surtout lors(pic cette même nature de l’animal ne se modifie point ailleurs et ne se prête pas à Vinduenee des autres climats. On a inutilement essaye de nmltii)lier les chameaux en Espagne, on les a vainement transportés en .■Amérique, ils n’ont réussi ni dans I un ni dans 1 autre climat, et dans les grandes Indes on n'en trouve guère au delà de Surate et d Ormus. Ce n’est pas qu’absolument parlant ils ne puissent subsister et produire aux Indes, en Espagne, en Amérique et même dans des climats plus Iroids, comme en France, en Allemagne, etc., en les tenant 1 hiver dans des écuries chaudes, en les nourrissant avec choix, les traitant avec soin, en ne les faisant pas travailler et ne les laissant sortir cpie pour se promener dans les beaux jours, on peut les faire vivre et même espérer de les voir produire; mais leurs productions sont chétives et rares; eux-mêmes sont faiblesct languissants : ils perdent donc toute leur valeur dans ces cli-^ mats, et au lieu d’être utiles, ils sont très à charge à ceux qui les élèvent; tandis que, dans leur pays natal, ils fout, pour ainsi dire, toute la richesse de leurs maîtres. Les Arabes regardent le chameau comme un présent du ciel, un animal sacré sans le secours duquel ils ne pourraient ni subsister, ni commercer, ni voyager. Le lait des chameaux fait leur nourriture ordinaire ;'ils en mangent aussi la chair, surtout celle des jeunes qui est tré.sbonne à leur goût : le poil de ces animaux, qui est lin et moelleux, et qui se renouvelle tous les ans par une mue complète, leur sert à faire les étoll'cs dont ils s habillent et se meublent. Avec leurs chameaux, non-seulement ils ne manquent de rien, mais même ils ne çraignetu rien : ils peuvent mettre en un seul jour cinquante lieues de désert entre eux et leurs ennemis : toutes les armées du monde périraient à la suite d’une troupe d’Arabes ; aussi ne sont-ils soumis (lu’autanl qu’il leur (dait. Qu’on se ligure un pays sans verdure et sans eau, un soleil brûlant, un ciel toujours sec, des plaines sablonneuses, des ttiontagnes encore plus ariiles, sur lesquelles 1 œil s étend et le regard se perd sans pouvoir s’arrêter sur aucun objet vivant; une terre morte et, pour ainsi dire, écorchée par les vents, laiiuellc ne présente que des ossements, des cailloux jonchés, des rochers debout ou renversés; un désert entièrement découvert, où le voyageur n a jamais respiré sous l'ombrage, ou rien ne l’accompagne, rien ne lui rappelle la nature vivante :
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solitude absolue, mille fois plus affreuse que celle des forêts; car les arbres sont encore des êtres pour l'hoinme qui se voit seul ; plus isolé, plus dénué, plus perdu dans ces lieux vides et sans bornes, il voit partout l’espace comme son tombeau : la lumière du jour, plus triste que l’ombre de la nuit, ne renaît que pour éclairer sa nudité, son impuissance, et pour lui présenter lliorieur de sa situation, en reculant à ses yeux les barrières du vide, en étendant autour de lui rabihie de l’immensité qui le sépare de la terre habitée, immensité, qu’il tenterait en vain de parcourir; car la faim, la soif, et la chaleur brûlante pressent tous les instants qui lui restent entre le désespoir et la mort.
Cependant 1 Arabe, à l’aide du chameau, a su franchir et même s’approprier ces lacunes de la natnre; elles lui servent d'asile, elles assurent son repos et le maintiennent dans son indépeûdanee. Mais de quoi les hommes savent-ils user sans abus? Ce même Arabe, libre, indépendant, tranquille, et même riche, au lieu de respecter scs déserts comme les remparts de sa liberté, les souille par le crime; il les traverse pour aller chez des nations voisines, enlever des esclaves et de l’or; il s’en sert pour exercer son brigandage, dont malheureusement il jouit plus encore que de sa liberté ; car ses entreprises sont presque toujours heureuses. Malgré la défiance de ses voi- .sins et la supériorité de leurs forces, il échappe à leur poursuite et emporte impunément tout ce qüil leur a ravi. Un Arabe qui se destine à ce métier de piiate de terre s endurcit de bonne heure à la fatigue des voyages; il s essaie à se passer du sommeil, à souffrir la faim, la soif et la chaleur : en même temps il instruit ses chameaux, il les élève et les exerce dans cette même vue ; peu de jours après leur naissance, il leur plie les jambes sous le ventre, il les contraint à demeurer à terre et les charge, dans cette situation, d un poids assez fort qu’il les accoutume à porter et qu’il ne leur ôte que poui leur en donner un plus fort; au lieu de les laisser paitre à toute heure et boire à leur soif, il commence par régler leurs repas, et peu à peu les éloigne à de grandes distances, en diminuant aussi la quantité de la nourriture; lorsqu ils sont un peu forts, il les exerce à la course ; il les excite par l’exemple des chevaux et parvient à les rendre aussi légers et plus lübustes ; enfin, dès qu il est sûr de la force, de la légèreté et de la sobriété de ses chameaux, il les charge de ce qui est nécessaire à sa subsistance et à la leur ; il part avec eux, arrive sans être attendu aux confins du désert, arrête les premiers passants, pille les habitations écartées, charge ses chameaux de .son butin : et s’il est poursuivi, s’il est forcé de précipiter sa retraite, c est alors qu’il développe tous ses talents et les leurs; monté sur l’un des plus légers, il conduit la troupe, la lait marcher jour et nuit presque sans s’arrêter, ni boire ni manger : il fiiit aisément trois cents lieues en huit jours, et pendant tout ce temps de fatigue et de mouvement, il laisse ses chameaux chargés, il ne leur donne chaque jour qu’une heure de repos et nne pelote de pâte : souvent ils courent ainsi neuf ou dix jours sans trouver de 1 eau, ils se passent de boire : et lorsque par hasard il sc trouve une