‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 3)Chapitre 212 sur 255 · DU CHAMEAU ET DU DROMADAIRE · texte numérisé non relu

DU CHAMEAU ET DU DROMADAIRE

mare à quelque distance de leur roule, ils sentent l’eau de plus d’une demilieue; la soif qui les presse leur fait doubler le pas, et ils boivent en une seule fois pour tout le temps passé et pour autant de temps à venir; car souvent leurs voyages sont de plusieurs semaines, et leurs temps d’abstinence durent aussi longtemps (|ue leurs voyages.

En Turquie, en Perse, en Arabie, en Égypte, en Barbarie, etc., le transport des marchandises ne se fait que par le moyen des chameaux; cest de toutes les voitures la plus prompte et la moins chère. Les marchands et autres passagers se réunissent en caravane pour éviter les insultes et les pirateries des Arabes : ces caravanes sont souvent très-nombreuses, et toujours composées de plus de chameaux que d’hommes. Chacun de ces chameaux est chargé selon sa force; il la sent si bien lui-même, que quand on lui donne une charge trop forte, il la refuse et reste constamment couché jusqu'à ce qu’on l’ait allégée. Ordinairement les grands chameaux portent un millier, et même dotize cents pesant, les plus petits six à sept cents. Dans ces voyages de commerce on ne précipite pas leur marche : comme la route est souvent de sept ou huit cents lieues, on règle leur mouvement et leurs journées ; ils ne vont que le pas et font chaque jour dix à douze lieues; tous les soirs on leur ôte leur charge, et ou les laisse paître eu liberté. Si l’on est en pays vert, dans une bonne prairie, ils prennent en moins d’une heure tout ce qu'il leur faut pour en vivre vingt-quatre, et pour ruminer pendant toute ta nuit : mais rarement ils trouvent de ces bons pâturages, et celte nourriture délicate ne leur est pas nécessaire; ils semblent même préférer aux herbes les plus douces, l’absinthe, le chardon, l'ortie, le genêt, l’acassie, et les autres végétaux épineux; tant qu’ils trouvent des plantes à brouter, ils se passent très-aisément de boire.

Au reste, celle facilité qu’ils ont à s’abstenir longtemps de boire n’est pas de pure habitude; c’est plutôt un effet de leur conformation. Il y a dans le chameau, indépendamment des quatre estomacs qui se trouvent d’ordinaire dans les animaux ruminants, une cinquième poche qui lui sert de réservoir pour conserver de l’eau. Ce cinquième estomac manque aux autres animaux et n’appartient qu’au chameau; il est d’une capacité assez vaste pour contenir une grande quantité de liqueur; elle y séjourne sans se corrompre et sans que les autres aliments puissent s’y mêler; et lorsque l’animal est pressé par la soif, et qu’il a besoin de délayer les nourritures sèches et de les macérer par la rumination, il fait remonter dans sa panse, et jusqu’à l’oesophage, une partie de cette eau par une simple contraction des muscles. C’est donc en vertu de cette conformation très-singulière, que le chameau peut se passer plusieurs jours de boire, et quil prend en une seule fois une prodigieuse quantité d’eau qui demeure saine et limpide dans ce réservoir, parce que les liqueurs du corps ni les sucs de la digestion ne peuvent s’y mêler.

Si l’on réfléchit sur les difformités, ou plutôt sur les non-conformités de ccl animal avec les autres, on ne pourra douter que sa nature n’ait été con-

GIS mSTOiniî NATURELLE

siclei’ül)ieriieiil altérée |iar la contrainte de l’esclavage et par la continuité des travaux. Lecliameau est plus anciennement, plus complètement et plus laborieusement esclave qu'aucun des autres animaux domestiques ; il l'est plus anciennement, parce (pi'il habite les climats où les hommes se sont le plus anciennement policés : il l’est plus complètement, parce que dans les autres especes d'animaux domestiques, telles que celles du cheval, du chien, du bœuf, de la brebis, du cochon, etc., on trouve encore des individus dans leur état de nature, des animaux de ces mêmes espèces qui sont sauvages, et que l'homme ne s’est pas soumis : au lieu que dans le chameau l’espèce entière est. esclave ; on ne le trouve nulle part dans sa condition primitive d'indépendance et de liberté : enfin il est plus laborieusement esclave qu’aucun autre, parce qu'on ne l’a jamais nourri, ni pour le faste, comme la plupart des chevaux, ni pour l'amusement, comme presque tous les chiens, ni pour l’usage de la table, comme le bœuf, le cochon, le mouton ; que l’on n’en a jamais fait qu'une bèie de somme, qu’on ne s’est pas même donné la peine d atteler ni tic faire tirer, mais dont on a regardé le corps comme une voiture vivante qu’on pouvait tenir chargée et surchargée, même pendant le sommeil; car, lorsqu’on est pressé, on se dispense quelquefois de leur ôter le poids qui les accable, et sous lequel ils s’affaissent pour dormir les jambes pliées et le corps appuyé sur l'estomac : aussi portent-ils tous les empreintes de la servitude et les stigmates de la douleur : au bas de la poitrine, sur le sternum, il y a une grosse et large callosité aussi dure que de la corne; il y en a de pareilles à toutes les jointures des jambes; et quoique ces callosités se trouvent sur tous les chameaux, elles offrent elles-mêmes la preuve qu’elles ne sont pas naturelles, et qu’elles sont produites par l'excès de la contrainte et de la douleur, car souvent elles sont remplies de pus. La poitrine et les jambes sont donc déformées par ces eallosités; le dos est encore plus défiguré par la bosse double ou simple qui le surmonte. Les callosités se perpétuent aussi bien que les bosses par la génération ; et comme il est évident que cette première difformité ne provient que de l'habitude à laquelle on contraint ces animaux, en les forçant dès leur premier âge à se coucher sur l'estomac, les jambes pliées sous le corps, et i’i porter dans celle situation le poids de leur corps et les fardeaux dont on les charges, on doit |)résumer aussi que la bosse ou les bosses du dos n’ont eu d’autre origine que la compression de ces mêmes fardeaux, qui, portant inégalement sur certains endroits du dos, auront fait élever la chair et boursouller la graisse et la peau ; car ces bosses ne sont point osseuses, elles sont seulement composées d'une substance grasse et charnue, de la même consistance a peu près que celle des tétines de vache : ainsi les callosités cl les bosses seront également regardées comme des difformités produites par la continuité du travail et de la contrainte du corps; et ces difformités, qui d’abord n’ont été qu’accidentelles et individuelles, sont devenues générales et permanentes dans l'espèce entière. L’on peut présumer de même que la poche qui contient l'eau, et qui n’est qu’un appendice de la

DU CIFAMIÎAU E’r DU DHOIVrADAIRU. CUJ

panse, a élé produite par roxtension forcée de ce viscère; ranimai, après avoir souffert trop longtemps la soif, prenant à la fois autant et peut-être plus d’eau que l'estomac ne pouvait en contenir, cette membrane se sera étendue, dilatée et prêtée peu à peu à cette surabondance de liquide; comme nous avons vu que ce même estomac dans les moutons s’étend et acquiert de la capacité proportionnellement au volume des aliments; qu’il reste très-petit dans les moutons que l’on nourrit de pain, et qu'il devient très-grand dans ceux auxquels on ne donne que de riicrbe.

On confirmerait pleinement, ou l'on détruirait absolument ces conjectures sur les non-conformités du chameau, si l'on en trouvait de sauvages que l'on pût comparer avec les domestiijiics ; mais, comme je l’ai dit, ces animaux n'existent mille part dans leur état naturel ; ou, s’ils existent, personne ne les a remarqués ni décrits ; nous devons donc supposer que tout ce qu'ils ont de bon et de beau, ils le tiennent de la nature, et que ce qu’ils ont de défectueux et de difforme, leur vient de l’empire de l’Iiomme et des travaux de I csclavage. Ces jiauvrcs animaux doivent souffrir beaucoup, car ils jettent des cris lamentables, surtout lorsqu'on les surcharge; cependant, quoique continuellement excédés, ils ont autant de cœur que de docilité; au premier signe ils plient les genoux et s’accroupissent jusqu’à terre pour se laisser charger dans cette situation, ce qui évite à l'homme la peine d'élever les fardeaux à une grande hauteur : dès qu’ils sont chargés ils se relèvent d’eux-mèmes sans être aidés ni soutenus. Celui qui les conduit, monté sur l’un d'entre eux, les précède tous et leur fait prendre le même pas qu'à sa monture; on n’a besoin ni de fouet ni d'éperon pour les exciter : mais, lorsqu’ils commencent à. être fatigués, on soutient leur courage, ou plutôt on charme leur ennui par le chant ou par le son de quelque instrument; leurs conducteurs se relaient à chanter; et, lorsqu’ils veulent prolonger la route et doubler la journée, ils ne leur donnent qu’une heure de repos; après quoi, reprenant leur chanson, ils les remettent en marche pour plusieurs heures de plus, et le chant ne finit que quand il faut s’arrêter : alors les chameaux s’accroupissent de nouveau et se laissent tomber avec leur charge : on leur ôte le fardeau en dénouant les cordes et laissant couler les ballots des deux côtés ; ils restent ainsi accroupis, couchés sur le ventre, et s’endorment au milieu de leur bagage qu’on rattache le lendemain avec autant de promptitude etde facilité qu’on l’avait détaché la veille.

Les callosités, les tumeurs sur la poitrine et sur les jambes, les foulures et les plaies de la peau, la chute entière du poil, la faim, la soif, la maigreur ne sont pas leurs seules incommodités; on les a préparés à tous ces maux par un mal plus grand, en les mutilant par la castration. On ne laisse qu’un mâle pour huit ou dix femelles, et tous les chameaux de travail sont ordinairement hongres : ils sont moins forts, sans doute, que les chameaux entiers, mais ils sont plus traitables et servent en tout temps; au lieu que les entiers sont non-seulement indociles, mais presque furieux dans le temps du rut, qui dure quarante jours, et qui arrive tous les ans au printemps. On

lUSTOIHE NATURELLE

assure qu alors ils écument continuellement, et qu'il leur sort de la gueule une ou deux vessies rouges de la grosseur d'une vessie de cochon. Dans ce temps, ils mangent très- peu, ils attaquent et mordent les animaux, les hommes et même leur maître, auquel dans tout autre temps ils sont trèssoumis. L’accouplement ne se fait pas debout à la manière des autres quadrupèdes; mais la femelle s’accroupit et reçoit le mâle dans la même situation qu’elle prend pour reposer, dormir et se laisser charger. Cette posture, à laquelle on les habitue, devient, comme l'on voit, une situation naturelle puisqu’ils la prennent d’eux-mémes dans l’accouplement. La femelle porte près d’un an; et, comme tous les autres grands animaux, ne produit qu'un petit; son lait est abondant, épais, et fait une bonne nourriture, même pour les hommes, en le mêlant avec une plus grande quantité d’eau. On ne fait guère travailler les femelles; on les laisse paître et produire en liberté. Le profit que l’on tire de leur produit et de leur lait surpasse peut-être celui qu’on tirerait de leur travail : cependant il y a des endroits où l'on soumet une grande partie des femelles, comme les mâles, à la castration, afin de les faire travailler, et l'on prétend que celte opération, loin de diminuer leurs forces, ne fait qu'augmenter leur vigueur et leur embonpoint. En général, plus les chameaux sont gras, plus ils sont capables de résister à de longues fatigues. Leurs bosses ne paraissent être formées que de la surabondance de la nourriture; car dans de grands voyages où l'on est obligé de l'épargner, et où ils souffrent souvent la faim et la soif, ces bosses diminuent peu à peu, et se réduisent au point que la place et l'éminence n’en sont plus marquées que par la hauteur du poil, qui est toujours beaucoup plus long sur ces parties que sur le reste du dos : la ijiaigreur du corps augmente à mesure que les bosses diminuent. Les Maures, qui transportent toutes les marchandises de la Barbarie et de la Numidie jusqu’en Éthiopie, partent avec des chameaux bien chargés, qui sont vigoureux et très-gras, et ramènent ces mêmes chameaux si maigres, qu'ordinairement ils les revendent à vil prix aux Arabes du désert pour les engraisser de nouveau.

Les anciens ont dit que ces animaux sont en état d'engendrer à l'âge de trois ans ; cela me paraît douteux, car à trois ans ils n’ont pas encore pris la moitié de leur accroissement. Le membre génital du mâle est, comme celui du taureau, très-long et très-mince : dans l’érection, il tend en avant comme celui de tous les autres animaux; mais, dans l’état ordinaire, le fourreau se retire en arriére, et l’iirine est jetée entre les jambes de derrière, en sorte que les mâles et les femelles pissent de la même manière. Le petit chameau tele sa mère pendant un an; et, lorsqu’on veut le ménager, pour le rendre dans la suite plus fort et plus robuste, on le laisse en liberté teter ou paître pendant les premières années, et on ne commence à le charger et à le faire travailler qu’à l'âge de quatre ans. Il vit ordinairement quarante et même cinquante ans; cette durée de la vie étant plus que proportionnée au temps de l'accroissement, c’est sans aucun fondement que quelques auteurs ont avancé qu’il vivait jusqu'à cent ans.

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