‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 3)Chapitre 223 sur 255 · DE LA GIRAFE. 6GS · texte numérisé non relu

DE LA GIRAFE. 6GS

Il est bien clair, par tout ce que nous venons d'exposer, que la girafe est d'une espèce unique et très-différente de toute autre : mais si on voulait la rapprocher de quelque autre animal, ce serait plutôt du chameau que du cerf ou du bœuf. Il est vrai qu’elle a deux petites cornes, et que le chameau n’en a point; mais elle a tant d’autres ressemblances avec cet animal, que je ne suis pas surpris que quelques voyageurs lui aient donné le nom de chameau des Indes. D'ailleurs l’on ignore de quelle substance sont les cornes de la girafe, et par conséquent si par celte partie elle approche plus des cerfs que des bœufs; et peut-être ne sont-elles ni du bois comme celles des cerfs, ni des cornes creuses comme celles des bœufs ou des chèvres. Qui sait si elles ne sont pas composées de poils réunis comme celles des rhinocéros, ou si elles ne sont pas d'une substance et d’une texture particulières? 11 m’a paru que ce qui avait induit les nomenclaleurs à mettre ja girafedans le genre des cerfs, c’est: 1” le prétendu passage de Delon, cité par Gessner, qui serait en effet décisif, s'il était réel. 2" 11 me semble que l’on a mal interprété les auteurs, ou mal entendu les voyageurs lorsqu’ils ont parle du poil de ses cornes; l’on a cru qu'ils avaient voulu dire que les cornes de la girafe étaient velues comme le refait des cerfs, et de là on a conclu qu’elles étaient de même nature : mais l’on voit au contraire, par les notes citées ci-dessus, que ces cornes de la girafe sont seulement environnées et surmontées de grands poils rudes et non pas revêtues d’un duvet ou d’un velours, comme le refait du cerf; et c’est ce qui pourrait porter à croire qu’elles sont composées de poils réunis à peu près comme celles du rhinocéros; leur extrémité, qui est mousse, favorise encore cette idée : et si l’on fait attention que dans tous les animaux qui portent des bois au lieu de cornes, tels que les élans, les rennes, les cerfs, les daims et les chevreuils, ces bois sont toujours divisés en branches ou andouillers, et qu’au contraire les cornes de la girafe sont simples et n’ont qu’une seule lige, on se persuadera aisément qu’elles ne sont pas de même nature, sans quoi l’analogie serait ici entièrement violée. Le tubercule au milieu de la tête, qui, selon les voyageurs, paraît faire une troisième corne, vient encore à l'appui de cette opinion ; les deux autres qui no sont pas pointues, mais mousses à leur extrémité, ne sont peut-être que des tubercules semblables au premier et seulement plus élevés. Les femelles, disent tous les voyageurs, ont des cornes comme les mâles, mais un peu plus petites. Si la girafe était en effet du genre des cerfs, l’analogie se démentirait encore ici : car de tous les animaux de ce genre, il n’y a que la femelle du renne qui ait un bois; toutes les autres femelles en sont dénuées, et nous en avons donné la raison. D’autre côté, comme la girafe, à cause de l excessive hauteur de ses jambes, ne peut paître 1 herbe qu'avec peine et dilficulté; qu’elle se nourrit principalement et presque uniquement de feuilles et de boulons d’arbres, l’on doit présumer que les cornes, qui sont le résidu le plus apparent du superflu de la nourriture organique, tiennent de la nature de celle nourriture, et sont par conséquent d’une substance

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analogue au bois, et semblable à celle du bois de cerf. Le temps confirmera I une ou I autre de ces conjectures. Un mot de plus dans la description d Hasselquist, si minutieuse d’ailleurs, aurait fixé ces doutes et déterminé nettement le genre de cet animal. Mais des écoliers qui n’ont que la gamme de leui maitie dans la tete, ou plutôt dans leur poche, ne peuvent manquer de faire des fautes, des bévues, des omissions essentielles, parce qu ils renoncent à l’esprit qui doit guider tout observateur, et qu’ils ne voient que pai une méthode arbitraire et fautive, qui ne sert qu’à les empêcher <le réflcchir sur la nature et les rapports des objets qu’ils rencontrent, et desquels ils ne font que calquer la description sur un mauvais modèle. Comme dans le réel tout est différent l'un de l’autre, tout doit aussi être traite différemment; un seul grand caractère j)ien saisi décide quelquefois, et souvent lait plus pour la connaissance de la chose, que mille autres petits indices : dès qu ils sont en grand nombre, ils deviennent nécessairement équivoques et communs, et dès lors ils sont au moins superflus, s’ils ne sont pas nuisibles a la connaissance réelle de la nature, qui se joue des formules, échappe à toute méthode, et ne peut être aperçue que par la vue immédiate de l'esprit, ni jamais saisie que par le coup d’œil du génie.

ADDITIOX A l/AnTICLE DE LA GIRAFE.

Nous donnons ici la ligure de la girafe, d’après un dessin qui nous a été envoyé du cap de Bonne-Espérance, et que nous avons rectifié dans t|uelqucs points, d'après les notices de M. le chevalier Bruce. Nous donnons aussi la flguic des cornes de cet animal; nous ne sommes pas encore assurés que ces cornes soient permanentes comme celles des bœufs, des gazelles, des chèvres, etc., ou, si 1 on veut, comme celles des rhinocéros, ni qu’elles SC renouvellent tous les ans comme celles des cerfs, quoiqu’elles paraissent être de la même substance que le bois des cerfs; il semble qu’elles croissent pendant les premières années de la vie de l’animal, sans cependant s élever jamais à une grande hauteur, puisque les plus longues que l’on ait vues n’avaient que douze à treize pouces de longueur et que communément elles n’ont que six ou huit pouces. C’est à M. Allamand, célèbre professeur à Leydc, que je dois la connaissance exacte de ces cornes. Voici l’extrait de la lettre qu’il a écrite sur ce sujet, le 31 octobre 1766, à M. Daubenton, de l’Académie des sciences :

« J ai eu l’honneur de vous dire que j’avais ici une jeune girafe empaillée, et vous m avez paru souhaiter, ainsi que M. de Buffon, de connaître la nature de ses cornes; cela m’a déterminé à en faire couper une que je vous envoie, pour vous en donner une juste idée. Vous observerez que celte girafe était fort jeune. Le gouverneur du Cap, de qui je l’ai reçue, m’a écrit qu’elle avait été tuée couchée auprès de sa mère. Sa hauteur n’est en effet que d’environ six pieds, et par conséquent ses cornes sont

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