DES PIIOQL'F.S, DES MORSES, ETC
mains qui sont en avant à côté de leur poitrine. Oviedo me paraît être le premier auteur qui ait donné une espèce d'histoire et de description du lamantin.
c On le trouve assez fréquemment, dit-il, sur les côtes de Saint-Domingue ; c’est un très-gros animal, d’une figure informe, qui a la tête plus grosse que celle d’un bœuf, les yeux petits, deux pieds ou deux mains près de la tête, qui lui servent à nager; il n’a point d’écailles, mais il est couvert d’une peau ou plutôt d’un cuir épais. C'est un animal fort doux. Il remonte les fleuves, et mange les herbes du rivage auxquelles il peut atteindre sans sortir de l’eau. Il nage à la surface : pour le prendre, on lâche de s’en approcher sur une nacelle ou un radeau, et on lui lance une grosse flèche attachée à un très-long cordeau ; dès qu’ils se sent frappé il s’enfuit et emporte avec lui la flèche et le cordeau à l’extrémité duquel on a soin d’attacher un gros morceau de liège ou de bois léger pour servir de bouée et de renseignement. Lorsque l'animal a perdu par cette blessure son sang et ses forces, il gagne la terre : alors on reprend l’extrémité du cordeau, on le roule jusqu'à ce qu’il n’en reste plus que quelques brasses: et à l’aide de la vague on lire peu à peu l’animal vers le bord, ou bien on achève de le tuer dans l’eau à coups de lance. Il est si pesant, qu’il faut une voiture attelée de deux bœufs pour le transporter. Sa chair est excellente, et quand elle est fraîche, on la mangerait plutôt comme du bœuf que comme du poisson : en la découpant et la faisant sécher et mariner, elle prend avec le temps le goût de la chair du thon, et elle est encore meilleure. Il y a de ces animaux qui ont plus de quinze pieds de longueur sur six pieds d'épaisseur. La partie de l’arrière du corps est beaucoup plus menue et va toujours en diminuant ju.squ'à la queue, qui ensuite s’élargit à son extrémité. Comme les Espagnols, ajoute Oviedo, donnent le nom de mains aux pieds de devant de tous les quadrupèdes, et comme cet animal n’a que des pieds de devant, ils lui ont donné la dénomination d’animal à mains, manaH. Il n’a point d’oreilles externes, mais seulement deux trous par lesquels il entend. Sa peau n’a que quelques poils assez rares ; elle est d’un gris cendré et de l’épaisseur d’un pouce; on en fait des semelles de souliers, des baudriers, etc. La femelle a deux mamelles sur la poitrine, et elle produit ordinairement deux petits qu’elle allaite. »
Tous ces faits rapportés par Oviedo sont vrais, et il est singulier que Cieça, et [tlusieurs autres après lui, aient assuré que le lamantin sort souvent de l’eau pour aller paître sur la terre : ils lui ont faussement attribué cette habitude naturelle, induits en erreur par l’analogie du morse et des phoques, qui sortent en effet de l’eau et séjournent à terre ; mais il est certain que le lamantin ne quitte jamais l’eau, et qu’il préfère le séjour des eaux douces à celui de l’eau salée.
Clusius dit avoir vu et mesuré la peau d’un de ces animaux, et l’avoir trouvée de seize pieds et demi de longueur, et de sept pieds et demi de largeur; les deux pieds ou les deux mains étaient fort larges, avec des ongles courts. Gomara assure qu’il s’en trouve quelquefois qui ont vingt pieds de longueur, et il ajoute que ces animaux fréquentent aussi bien les eaux des fleuves que celles de la mer. Il raconte qu’on en avait élevé et nourri un jeune dans un lac à Saint-Domingue pendant vingt-six ans; quil était si doux et si privé qu’il prenait doucement la nourriture qu’on lui présentait ; qu’il entendait son nom, et que, quand on l’appelait, il sortait de l’eau et se
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traînait en rampant jusqu’à la maison pour y recevoir sa nourriture; qu'il semblait se plaire à entendre la voix humaine et le chant des enfants, qu’il n en avait nulle peur, qu’il les laissait asseoir sur son dos, et qu’il les passait d un bord du lac à l’autre sans se plonger dans l’eau, et sans leur faire aucun mal. Ce fait ne peut être vrai dans toutes ses circonstances; il paraît accommodé à la fable du dauphin des anciens, car le lamantin ne peut absolument se traîner sur la terre.
Herrera dit peu de chose de plus au sujet de cet animal; il assure seulement que, quoiqu’il soit très-gros, il nage si facilement qu'il ne fait aucun bruit dans l’eau, et qu’il se plonge dès qu’il entend quelque chose de loin.
IIernandè.s, qui a donne deux ligures du lamantin, l’une de profil et l’antre de face,^ ii ajoute presque rien à ce que les autres auteurs espagnols en avaient écrit avant lui ; il dit seulement que les deux Océans, c’est-à-dire la mer Atlantique et la mer Pacifique, aussi bien que les lacs, nourrissent une )ète informe appelée manaii^ de laquelle ils donnent la description presque entièrement tirée d Oviedo; et tout ce qu’il y a de plus, c’est que les mains de cet animal portent cinq ongles semblables à ceux de l'homme; qu’il a le nombril et 1 anus larges, la vulve comme celle d’une femme, la verge comme ce d un cheval, la chair et la graisse comme celles d’un cochon gras, et enfin les côtes et les viscères comme un taureau; qu’il s’accouple sur terre à la manière humaine, la femelle renversée sur le dos, et qu’elle ne produit qu un petit qui est d une grosseur monstrueuse en naissant. L’accouplement de ces animaux ne peut se faire sur terre, comme le dit Hernandès, puisqu ils ny peuvent aller, et il se fait dans l’eau sur un bas-fond. Binet dit que le lamantin est gros comme un bœuf, et tout rond comme un tonneau; qu il a une petite tète et peu de queue ; que sa peau est rude et épaisse comme celle d un éléphant ; qu’il y en a de si gros, qu’on en tire plus de six cents livres de viande très-bonne à manger ; que sa graisse est aussi douce que du beurre; que cet animal se plaît dans les rivières proche de leur embouchure à la mer, pour y brouter l'herbe qui croît le long des rivages ; qu'il y a de certains endroits, à dix ou douze lieues de Cayenne, où 1 on en trouve en si grand nombre, que l’on peut dans un jour en remplir une longue barque, pourvu qu’on ait des gens qui se servent bien du harpon. Le P. du Tertre, qui décrit au long la chasse ou la pèche du lamantin, s'accorde presque en tout avec les auteurs que nous venons de citer : cependant il dit que cet . animal n a que quatre doigts et quatre ongles à chaque main, et il ajoute qu il se nourrit d’une petite herbe qui croit dans la mer, qu il la broute comme le bœuf fait celle dos prés; et qti’aprcs s’ètre rempli de cette pâture, il cherche les rivières et les eaux douces, où il s'abreuve deux fois par jour; qu’après avoir bien bu et bien mangé il s’endort le mufle à demi hors de l’eau, ce qui le fait remarquer de loin ; que la femelle fait deux petits qui la suivent partout; et que, si on prend la mère, on est assuré d’avoir les petits, qui ne rahandoiiiient pas même après sa mort, et ne font que tournoyer autour de la barque qui l'emporte. Ce dernier fait
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me paraît très-suspect; il est même contredit par d’autres voyageurs, qui assurent que le lamantin ne produit qu’un petit. Tous les gros animaux quadrupèdes ou cétacés ne produisent ordinairement qu’un petit; la seule analogie suffît pour qu’on se refuse à croire que le lamantin en produise toujours deux, comme l’assure le P. du Tertre, üexmelin remarque que le lamantin a la queue située comme les cétacés, et non pas comme les poissons à écailles, qui l’ont tous dans la direction verticale du dos au ventre, au lieu que la baleine et les autres cétacés ont la queue située transversalement, c’est-à-dire d’un côté à l’autre du corps : il dit que le lamantin n’a point de dents de devant, mais seulement une callosité dure comme un os, avec laquelle il pince l'herbe; qu’il a néanmoins trente-deux dents molaires; qu’ils ne voit pas bien à cause de la petitesse de ses yeux, qui n’ont que fort peu d'humeur et point d’iris; qu’il a peu de cervelle; mais qu’au défaut de bons yeux il a l’oreille excellente; qu’il n’a point de langue; que les parties de la génération sont plus semblables à celles de l'homme et de la femme qu’à celles d’aucun animal; que le lait des femelles, dont il assure avoir goûté, est d’un très-bon goût; qu’elles ne produisent qu’un seul petit, qu’elles embrassent et portent avec la main; qu’elles l’allaitent pendant un an, après quoi il est en état de se pourvoir lui-même et de manger de riierbe; que cet animal a, depuis le cou jusqu’à la queue, cinquante-deux vertèbres; qu’il se nourrit eomme la tortue, mais qu’il ne peut ni marcher ni ramper sur la terre. Tous ces faits sont assez exacts, et meme celui des cinquante-deux vertèbres; car M. Daubenton a trouvé dans l’embryon qu’il a disséqué vingt-huit vertèbres dans la queue, seize dans le dos et six ou plutôt sept dans le cou. Seulement ce voyageur se trompe au sujet de la langue; elle ne manque point au lamantin : mais il est vrai qu’elle est attachée en dessous, et presque jusqu’à son extrémité à la mâchoire inférieure. On trouve dans le Voyage aux iles de l’Amérique, Paris 1722, une assez bonne description du lamantin, et de la manière dont on le harponne :
L'auteur est d’accord sur tous les faits principaux avec ceux que nous avons cités; mais il observe « que cet animal est devenu assez rare aux Antilles, depuis que les bords de la mer sont habités. Celui qu’il vit et qu’il mesura avait quatorze pieds neuf pouces, depuis le bout du mulle jusqu’à la naissance de la queue : il était tout rond jusqu’à cet endroit. Sa tête était grosse, sa gueitelc large avec de grandes babines et quelques poils longs et rudes au-dessus. Ses yeux étaient très-petits par rapport à sa tète, et ses oreilles ne paraissaient que comme deux petits trous : le cou est fort gros et fort cotirl, et sans un petit mouvement, qui le fait un peu plier, il ne serait pas possible de distinguer la tète du reste du corps.Quelques auteurs prétendent, ajoule-l-il, que cet animal se sert de scs deux mains ou nageoires pour se traîner sur terre : je me suis soigneusement informé de ce fait; personne n'a vu cet animal à terre, et il ne lui est pas possible d’y marcher ni d'y ramper, ses pieds de devant ou ses mains ne lui servant que pour tenir ses petits pendant qu’il leur donne à teler. La femelle a deux mamelles rondes ; je les mesurai, dit l’auteur : elles avaient chacune sept pouces de diamètre sur environ quatre d’élévation ; le mamelon était gros comme le pouce et sortait d’un bon doigt au dehors. Le corps avait huit pieds deux pouces de circon-
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Icrcnce; la queue élail cumme une large patelle de dix-neuf pouces de long, el de quinze pouce dans sa plus grande largeur, et l'épaisseur à l’extrémité était d’environ trois pouces. La peau était épaisse sur le dos presque comme un double cuir de bœuf, mais elle était beaucoup plus mince sous le ventre : elle est d’une couleur d’ardoise brune, d un gros grain et rude, avec des poils de même couleur, clair-semés, gros et assez longs. Ce lamantin pesait environ huit cents livres; on avait pris le petit avec la mère : il avait à peu près trois pieds de long. On fit rôtir à la broche le côté de la queue; on trouva cette chair aussi bonne et aussi délicate que du veau. L’herbe dont ces animaux se nourrissent est longue de huit à dix pouces, étroite, pointue, tendre el d’un assez beau vert. On voit des endroits sur les bords el sur les bas-fonds de la mer, où cette herbe est si abondante, que le fond parait être une prairie ; les tortues en mangent aussi, etc. »
Le P. Magnin, de Friboiirg, dit que le lamantin mange l’herbe qu’il peut atteindre, sans cependant sortir de l’eau... qu’il a les yeux petits et de la grosseur d’une noisette j les oreilles si fermées, qu’à peine il y peut entrer une aiguillej qu’au dedans des oreilles se trouvent deux petits os percés; que les Indiens ont coutume de porter ces petits os pendus au eou comme un bijou... et que son cri ressemble à un petit mugissement.
Le P. Gumilla rapporte qu il y a une inlinilé de lamantins dans les grands lacs de l’Orénoque.
« Ces animaux, dit-il, pèsent chacun depuis cinq cents jusqu’à sept cent cinquante livres; ils se nourrissent d’herbes; ils ont les yeux fort petits, cl les trous des oreilles encore plus petits; ils viennent paître sur le rivage lorsque la rivière est basse. La femelle met toujours bas deux petits ; elle les porte à ses mamelles avec ses bras, et les serre si fort qu’ils ne s'en séparent jamais, quelque mouvement qu’elle fasse. Les petits, lorsqu’ils viennent de naître, ne laissent pas de peser chacun trente livres ; le lait qu’ils tettent est très-épais. Au-dessous de la peau, qui est bien plus épaisse que celle d’un bœuf, on trouve quatre enveloppes ou couches, dont deux sont de graisse et les deux autres d’une chair fort délicate et savoureuse, qui, étant rôtie, a l’odeur du cochon et le goût du veau. Ces animaux, lorsqu’il doit pleuvoir, bondissent hors de l’eau à une hauteur assez considérable, »
Il parait que le P. Gumilla se trompe comme le P. du Tertre, en disant que la femelle produit deux petits : il est presque certain, comme nous l’avons dit, qu’elle n’en produit qu’un.
Enfin M. de la Condamine, qni a bien voulu nous donner un dessin qu’il a fait lui- même du lamantin sur la rivière dés Amazones, parle plus précisément et mieux que tous les autres des habitudes naturelles de cet animal.
« Sa chair, dit-il, et sa graisse ont assez de rapport à cellesdu veau; le P.d’Acuna rend sa ressemblance avec le bœuf encore plus complète en lui donnant des cornes dont la nature ne l’a point pourvu. Il n’est pas amphibie à proprement parler, puisqu’il ne sort jamais de l’eau entièrement, et n'en peut sortir, n’ayant que deux nageoires assez près de la tête, plates et en forme d’ailerons, de quinze à seize pouces de long, qui lui tiennent lieu de bras cl de mains; il ne fait qu’avancer sa tête hors de l’eau pour atteindre l’herbe sur le rivage. Celui que je dessinai, ajoute M. de la Condamine, était femelle ; sa longueur était de sept pieds el demi de roi, et sa plus