‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 3)Chapitre 245 sur 255 · LE PHOQUE COMMUN · texte numérisé non relu

LE PHOQUE COMMUN

HUITIÈME ESPÈXE.

La huitième espèce est celle du phoque commun d’Europe, dont nous avons donné la description, et que l’on nomme assez indifféremment veau marin, lowp marin, et chien marin. On donne aussi ces mêmes noms à quelques-uns des autres phoques dont nous venons de parler. Cette espèce se trouve non-seulement dans la mer Baltique et dans tout l’Océan, depuis le Groenland jusqu’aux îles Canaries et au cap de Bonne-Espérance, mais encore dans la Méditerranée et dans la mer Noire. M. Rracheninnikow et M. Pallas disent qu’il y en a même dans la mer Caspienne et dans le lac Baikal, où l’eau est douce et non salée, ainsi que dans les lacs Onéga et Ladoga en Russie : ce qui semble prouver que celte espèce est presque universellement répandue, et qu’elle peut vivre également dans la mer et dans les eaux douces des climats froids et tempérés. Nous donnons la figure d’un de ces phoques que nous avons fait dessiner vivant, et qui pourrait bien être une variété dans cette espèce du phoque commun, n’ayant que quelques légères différences dans la forme du corps et dans les couleurs du poil.

Le voyageur Denis parle d’une espèce de phoque, de taille moyenne, qui se trouve sur les côtes de l’Acadie; et le P. Dutertre rapporte, d’après lui, que ces petits phoques ne s’éloignent jamais beaucoup du rivage.

« Lorsqu’ils sont sur ta terre, il y en a toujours quelqu’un, dit-il, qui lait sentinelle; au premier signal qu’il donne, tous se jettent dans la mer : au bout de quelque temps, ils se rapprochent de terre et s’élèvent sur leurs pattes de derrière pour voir s’il n’y a rien à craindre ; mais malgré cela on en prend un très-grand nombre à terre, et il n’est presque pas possible de les avoir autrement... Mais quand ces phoques entrent avec la marée dans les anses, il est aisé de les prendre en très-grande quantité ; on en ferme rentrée avec des filets et des pieux, on n’y laisse de libre qu’un fort petit espace par où ces phoques se glissent dès que la marée est hante : on bouche cette ouverture dès que la mer est retirée, et ces animaux étant restés à sec, on n'a que la peine de les assommer. On les suit en canot dans les endroits où il y en a beaucoup, et quand ils mettent la tête hors de l’eau pour respirer, on tire dessus : s’ils ne sont que blessés, on les prend sans peine ; mais s’ils sont tués raides, ils vont d’abord au fond, où de gros chiens, dressés pour cette chasse, vont les pêcher à sept ou huit brasses de profondeur. »

Ges huit ou neuf cspècc.s tic phoques, dont nous venons de donner les

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indications, se liouvcnl pour la plupart aux environs des terres les plus septentrionales dans les mers de l’Europe, de l’Asie et de l’Amérique j tandis que le lion marin, l’ours marin et même le plioque à museau ridé se trouvent également répandus dans les deuj hémisphères. Tous ces animaux, à l’exception du phoque à museau ridé et du phoque à ventre blanc, sont connus par les Russes et autres peuplés septentrionaux, sous les noms de chien et de veau marin , il en est de même au Kamlschatka, aux îles Kouriles et chez les Koriaques, où on les appelle kolkha, betarkar et memel, ce (pii signifie également veau marin dans les trois langues.

«Ils ont tous la peau ferme et velue, comme les quadrupèdes terrestres, à cela près, dit M. Crantz, que le poil est épais, court et lisse dans la plupart, comme s’il était huilé. Ces animaux ont les deux pieds de devant formés pour marcher, et ceux de derrière pour nager; à chaque pied il y a cinq doigts, avec quatre joinlurts à chacun, armés d’ongles pour grimper sur les rochers ou se cramponner sur la glace ; leurs pieds de derrière ont les doigts joints en patte d’oie, de sorte qu’en nageant ils se dé-' ploient comme un éventail. Cesontdesespèces d’amphibies; la mer est leur clément, et le poisson leur nourriture; ils vont dormir à terre, et même ils ronflent si profondément au soleil, qu’il est aisé de les surprendre. Ils courent des pieds de devant, et sautent ou s’élancent avec ceux de derrière, mais si vite, qu’un homme a de la peine à les attraper. Ils ont des dents tranchantes et des poils au museau, forts comme des soies de sanglier... Leur corps est gros au milieu, et terminé en cône par les deux extrémités, ce qui les aide beaucoup à nager. »

C’est sur les rochers et quelquefois sur la glace que ces animaux s’accouplent, et que les mères font leurs petits. Elles les allaitent dans l’eau, mais bien plus souvent à terre : elles les laissent aller «le temps en temps à la mer ; ensuite elles les ramènent à terre, et les exercent ainsi jusqu’à ce qu’ils puissent faire, en nageant, de plus longs voyages.

Non-seulement ces animaux fournissent aux Groëulandais le vêtement et la nourriture, mais leurs peaux sont encore employées à couvrir leurs tentes et leurs canots; ils en tirent aussi de l’huile pour leurs lampes, et se servent des nerfs et des fibres tendineuses pour coudre leurs vêtements; les boyaux, bien nettoyés et amincis, sont employés au lieu de verre pour leurs fenêtres; et la vessie de ces animaux leur sert de vase pour contenir leur huile; ils en font sécher la chair pour la conserver pendant le temps qu’ils ne peuvent ni chasser ni pécher : en un mot, les phoques font la principale ressource des Groënlandais, et c’est par cette raison qu'ils s’exercent de bonne heure à la chasse de ces animaux, ot que celui qui réussit le mieux acquiert autant de gloire que s’il s’etait distingué dans un combat.

.M. Kracheninnikow, quia vu ces animaux auKamtschaika,ditqu’ils remontent quelquefois dans les rivières en si grand nombre, que les petites îles éparses ou voisines des côtes de la mer en sont couvertes. En général, ils ne s’éloignent guère qu’à vingt ou trente lieues des côtes ou des îles, excepté dans le temps de leurs voyages : lorsqu’ils remontent les rivières, c’est pour suiv-e le poisson dont ils se nourrissent. Ils s’accouplent différemment des

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quadrupèdes : les femelles se renversent sur le dos pour recevoir le mâle ; elles ne produisent ordinairement qu’un petit, ainsi que nous l’avons déjà dit, dans les grandes espèees, et deux dans les petites. La voix de tous ees animaux, selon Kracheninnikow, est fort désagréable ; les jeunes ont un cri plaintif, et tous ne cessent de grogner ou murmurer d’un ton rauque. Ils sont dangereux dès qu’on les a blessés : ils se défendent alors avec une sorte de fureur, lors même qu’ils ont le crâne brisé en plusieurs pièces.

On voit, par tout ce que nous venons d’exposer, que non-seulement ce genre des phoques est assez nombreux en espèces, mais que chaque espèce est aussi très-nombreuse en individus, si l’on en juge par la quaiilité de ceux que les voyageurs ont trouvés rassemblés sur les terres nouvellement découvertes et aux extrémités des deux continents : ces côtes désertes sont en effet le dernier asile de ces peuplades marines qui ont fui les terres habitées, et ne paraissent plus que dispersées dans nos mers. Et réellement ces phoques en bandes, ces troupeaux du vieux Prolée, que les anciens nous ont si souvent peints, et qu’ils doivent avoir vus sur la Méditerranée, puisqu'ils connaissaient très-peu l’Océan, ont presque disparu et ne se trouvent plus que dispersés près de nos côtes, où il n’est plus de désert qui puisse leur offrir la paix et la sécurité dont leurs grandes sociétés ont besoin : ils sont allés chercher ailleurs cette liberté qui est nécessaire à toute réunion sociale, et ne l’ont trouvée que dans les mers peu fréquentées et sous les zones froides des deux pôles.

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