‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 3)Chapitre 249 sur 255 · LE GRAND LAMANTIN DE KAMÏSCHATKA · texte numérisé non relu

LE GRAND LAMANTIN DE KAMÏSCHATKA

(STELLÉllE BORÉALE.)

Ordre des cétacés, tribu des cétacés herbivores, genre lamantin. (Cuvier.)

Cette espeee se trouve en assez grand nombre dans les mers orientales au delà de Kamlscliatka, surtout aux environs de l’ile Bering, où M. Steller en a décrit et même disséqué quelques individus. Ce grand lamantin parait aimer les plages vaseuses des bords de la mer : il se lient aussi volontiers à rembouchure des rivières; ntais il ne les remonte pas pour se nourrir de l’herbe qui croit sur leurs bords, ear il habile constamment les eaux salées ou saumâtres. 11 diffère donc à cet égard du petit lamantin de la Guyane et de celui du Sénégal, comme il en diffère aussi par la grandeur du corps. Ses mains ou bras ne peuvent lui servir à marcher sur la terre, et ne lui sont utiles que pour nager. « J’ai vu, dit M. Steller, au reflux de la marée, un de ces animaux à sec; il lui fut impossible de se mouvoir pour regagner le rivage, et on le tua sur la plage à coups de hache et de perche. »

Ces grands lamantins que l’on voit en troupe autour de l'ile Bering sont si peu farouches qu’ils se laissent approcher et loucher avec la main : ils veillent si peu à leur sûreté, (lu’aucun danger ne les émeut, et qu’à peine lèvent-ils la tête hors de l’eau lorsqu’ils sont menacés ou frappés, surtout dans le temps qu'ils prennent leur nourriture; il faut les frapper très-rudement pour qu’ils prennent le parti de s’éloigner : mais un moment après on les voit revenir au même lieu, et ils semblent avoir oublié le mauvais traitement qu’ils viennent d’essuyer ; et si la plupart des voyageurs ne disaient pas à peu près la même chose des autres espèces de lamantins, on croirait que ceux-ci ne sont si conlianls et si peu sauvages autour de l’ile déserte de Bering, que parce que l’expérience ne leur a pas encore appris ce qu’il en coûte à tous ceux qui se familiarisent avec l’homme.

Chaque mâle ne paraît s’attacher qu’à une seule femelle, et tous deux sont ordinairement accompagnés ou suivis d’un petit de la dernière portée, et d’un autre plus grand de la portée précédente : ainsi dans celte espèce le produit n’csl que d'un; et comme le temps de la gestation est d’environ un au, on peut en inférer que les jeunes ne quittent leurs père et mère que quand ils sont assez forts pour se conduire eux-mêmes, et peut-être assez âgés pour devenir à leur tour les chefs d’une nouvelle famille.

Ces animaux s’accouplent au printemps, et plus souvent vers le déclin du Jour qu'à toute autre heure : ils profitent cependant des moments où la mer est la plus tranquille, et préludent à leur union par des signes et des mouvements qui annoncent leurs désirs : la femelle nage doucement, en faisant plusieurs circonvolutions comme pour inviter le mâle, qui bientôt s’en

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approche, la suit de irès-prcs, el altciid impatiemment quelle se renverse sur le dos pour le recevoir; dans ce moment il la couvre avec des mouvements très-vifs. Ils sont non-seulement susceptihies des sentiments d’un amour fidèle et mutuel, mais aussi d'un fort attachement pour leur famille et même pour leur espèce entière; ils se donnent des secours réciproques lorsqu’ils sont blessés; ils accompagnent ceux qui sont morts, et que les pécheurs traînent au bord de la mer. « .l'ai vu, dit M. Slcllcr, l'attachement de ces animaux l’un pour l’autre, et surtout celui du mâle pour sa femelle. En ayant harponné une, le mâle la suivit à mesure qu’on l’entrainait au rivage, et les coups qu’on lui donnait de toutes parts ne purent le rebuter : il ne l’abandonna pas même après sa mort; car le lendemain, comme les matelots allaient pour mettre en pièces la femelle qu’ils avaient tuée la veille, ils trouvèrent le mâle au bord de la mer, qui ne l'avait pas quittée.

On harponne les lamantins d’autant plus aisément qu'ils ne s’enfoncent pre.sque jamais en entier sous l’eau : mais il est plus aisé d’avoir les adultes que les petits ou les j’eunes, parce que ces derniers nagent beaucoup plus vite, et que souvent ils s'échappent en laissant le harpon teint de leur sang ou chargé de leur chair. Le harpon, dont la pointe est de fer, est attaché à une longue corde; quatre ou cinq hommes se mettent sur une barque; le premier qui est en avant tient et lance le harpon, et lorsqu’il a frappé et percé le lamantin, vingt-cinq ou trente hommes qui tiennent l’extrémité de la corde sur le rivage tâchent de le tirer à terre ; ceux qui sont stir la barque tiennent aussi une corde qui est attachée à la première, et ils ne cessent de tirer l’animal jusqu’à ce qu’il soit tout à fait hors de l’eau.

Le lamantin rend beaucoup de sang par ses blessures; « et j’ai remarque, dit M. Sleller, que le sang jaillissait comme une fontaine, et qu’il s’arrêtait dès que l'animal avait la tète plongée dans l’eau, mais que le jet se renouvelait toutes les fois qu’il l’élevait au-dessus pour respirer : d’où j’ai conclu que dans ces animaux, comme dans les phoques, le sang avait une double voie de circulation; savoir, sous l'eau par le trou ovale du cœur, et dans l’air j)ar le poumon. »

I.es fucus et quelques autres herbes qui croissent dans la mer sont la seule nourriture de ces animaux. C’est avec leurs lèvres, dont la substance est très-dure, qu’ils coupent la tige des herbes; ils enfoncent la tète dans l’eau pour les saisir, et ne la relèvent que pour rendre l'air et en prendre de nouveau ; en sorte que pendant qu'ils mangent, ils ont toujours la partie antérieure du corps dans l’eau, la moitié des flancs et de toute la partie postérieure au-dessus de l’eau. Lorsqu’ils sont rassasiés, ils se couchent sur le dos, sans sortir de l’eau, et dorment dans cette situation fort profondément. Leur peau, qui est continuellement lavée, n’en est pas plus nette; elle produit et nourrit une grande quantité de vermine que les mouettes et quelques autres oiseaux viennent manger sur leur dos. Au reste, ces lamantins, qui sont très-gras au printemps et en été, sont si maigres en hiver, qu’on

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voit aiséiiieiU sous la peau le dessin de leurs vertèbres et de leurs côtes; et c’est daiis cette saison qu’on en rencontre quelques-uns qui ont péri entre les glaces flottantes.

La graisse, épaisse de plusieurs pouces, enveloppe tout le corps de l’aninial; lorsqu’on l’expose au soleil, elle y prend la couleur jaune du beurre : elle est de très-bon goût et même de bonne odeur ; on la préfère à celle de tous les quadrupèdes, et la propriété qu’elle a d’ailleurs de pouvoir être conservée longtemps, même pendant les chaleurs de l’été, lui donne encore un plus grand prix. On peut l’employer aux mêmes usages que le beurre et la manger de même ; celle de la queue surtout est très-délicate : elle brûle aussi très-bien sans odeur forte ni fumée désagréable. La chair a le goût de celle du bœuf; seulement elle est moins tendre, et exige une plus longue cuisson, surtout celle des vieux, qu’il faut faire bouillir longtemps pour la rendre mangeable.

La peau est une espèce de cuir d’un pouce d’épaisseur, plus ressemblant à l’extérieur à l’écorce rude d’un arbre qu’à la peau d’un animal; elle est de couleur noirâtre et sans poil : il y a seulement quelques soies rudes et longues autour des nageoires, autour de la gueule et dans l’intérieur des narines, ce qui doit faire présumer que le lamantin ne les a pas aussi souvent ni aussi longtemps fermées que les phoques, dont l’intérieur des narines est dénué de poil. Cette peau du lamantin est si dure lorsqu’elle est sèche, qu’on a peine à l’entamer avec la hache. Les Tschutehis s’en servent pour faire des nacelles, comme d’autres peuples du Nord en font avec la peau des gran<ls phoques.

Le lamantin décrit par M. Steller pesait deux cents puds de Russie, c’està-dire environ huit milliers; sa longueur était de vingt-trois pieds. La tête fort petite en comparaison du corps, est de figure oblongue; elle est aplatie au sommet, et va toujours en diminuant jusqu’à l’extrémité du museau qui est rabattu, de manière que la gueule se trouve tout à fait au-dessous; l’ouverture en est petite et environnée de doubles lèvres, tant en haut qu’en bas. Les lèvres supérieures et inférieures externes sont spongieuses, épaisses et très-gonflées; l'on voit à leur surface un grand nombre de tubercules, et c’est de ces tubercules que sortent des soies blanches ou moustaches de quatre ou cinq pouces de longueur : ces lèvres font les mêmes mouvements que celles des chevaux lorsque l’animal mange. Les narines, qui sont situées vers l’extrémité du museau, ont un pouce et demi de longueur, sur autant de largeur environ, (juand elles sont entièrement ouvertes.

La mâchoire inférieure est plus courte que la supérieure : mais ni l’une ni l’autre ne sont garnies de dents; il y a seulement deux os durs et blancs, dont l’un est fixé au palais supérieur et l’autre à la mâchoire inférieure. Ces os sont criblés de plusieurs petits trous ; leur surface extérieure est néanmoins solide et crénelée de manière que la nourriture se broie entre ees deux os en assez peu de temps.

Les yeux sont fort petits et sont situés précisément dans les points milieux,

enire rextrémilê du musenii et les petits trous qui tiennent lieu troreilles. Il rry a point de souT-cils, mais dans le grand angle de chaque œil il se trouve une membrane cartilagineuse en forme de crête qui peut, comme dans la loutre marine (saricovienne), couvrir le globe de l’œil en entier, à la volonté de l’animaL

Il n’y a point d'oreilles externes : ce ne sonique deux trous dé figuré ronde, si petits que l’on pourrait à peine y faire entrer une plume à écrire; et comme ces conduits auditifs ont échappé à l’œil de la plupart des voyageurs, ils ont cru que les lamantins étaient sourds, d’autant qu’ils semblent être muets; car M. Sleller assure que ceux de Kamtschatka ne font jamais entendre d’autre bruit que celui de leur forte respiration : cependant Kracheninnikow dit qu’il brait ou qu'il beugle, et le P. Magnin de Fribourg compare le cri du lamantin d’Amérique à un petit mugissement.

Dans le lamantin du Kamtschatka, le cou ne se distingue presque pas du corps; il est seulement un peu moins épais auprès de la tète que sur le reste de sa longueur. Mais un caractère singulier par lequel cet animal diffère de tous les autres animaux terrestres ou marins, c’est que les bras qui parlent des épaules auprès du cou, et qui ont plus de deux pieds de longueur, sont formés et articulés comme le bras et l'avanl-bras dans l’homme. Cet avant-bras du lamantin finit avec le métacarpe et le carpe, sans aucun ves- tige de doigts ni d’ongles; caractères qui éloignent encore cet animal de la classe des quadrupèdes : le carpe et le métacarpe sont environnés de graisse cl d’une chair tendineuse, recouverte d’une peau dure et cornée.

On a compté soixante vertèbres dans ce lamantin, et la queue commence à la vingt-sixième et continue par trente-cinq autres; en sorte que le tronc du corps n’en a que vingt-cinq. Le lamantin des Antilles en a cinquantedeux, depuis le cou jusqu'à l’extrémité de la queue. Dans un fœtus de lamantin de la Guyane, il y en avait vingt-huit dans la queue, seize dans le dos et six dans le cou, en tout cinquante. Ainsi, en supposant qu’il y eût sept vertèbres dans le cou du lamantin des Antilles, il en aurait en tout cinquanteneuf. La queue va toujours en diminuant de grosseur, et sa forme extérieure est plutôt carrée qu’aplatie : dans celui de Kamtschatka, elles est terminée par une pinne épaisse et très-dure (|ui s’élargit horizontalement, et dont la substance est à peu près pareille à celle du fanon delà baleine.

Le membre du mâle, qui ressemble beaucoup à celui du cheval, mais dont le gland est encore plus gros, a deux pieds et demi de longueur; il est situé dans un fourreau adhérent à la peau du ventre et il s’étend jusqu’au nombril. Dans la femelle, la vulve est située à huit pouces de distance audessus de l’anus; le clitoris est apparent, il est presque cartilagineux et long de six lignes. Les deux mamelles sont placées sur la poitrine: elles ont environ six pouces de diamètre dans le temps de la gestation, et tant que la mère allaite son petit; mais dans tout autre temps elles n’ont que l’afjparence d’une grosse verrue ou d’un simple bouton : le lait est gras et d’un goût à peu prés semblable à celui de la brebis.

DKS LAMANTINS.

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