‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 3)Chapitre 89 sur 255 · DE LOURS RI. A NC · texte numérisé non relu

DE LOURS RI. A NC

N’est-il pas probable que, si l’on transportait nos ours de Savoie sur les montagnes du Spitzberg, n’y trouvant nulle nourriture sur la terre, ils se jetteraient à la mer pour y chercber leur subsistance?

La couleur, la grandeur et la façon de vivre ne suffisant pas, il ne reste pour caractères différentiels que ceux qu’on peut tirer de la forme : or, tout ce que les voyageurs en ont dit se réduit à ce que l’ours des mers du nord a la tête plus longue que notre ours, le corps plus allongé, le poil plus long et le crâne beaucoup plus dur. Si ces caractères ont été bien saisis, et si ces différences sont réelles et considérables, elles suffiraient pour constituer une autre espèce; mais je ne sais si .Martens a bien vu, et si les autres qui l’ont copié n’ont pas exagéré. « Ces ours blancs (dit-il) sont faits tout autrement « que les nôtres ; ils ont la tète longue, semblable à celle d’un chien, et « le cou long aussi ; ils aboient presque comme des chiens qui sont « enroués; ils sont avec cela plus déliés et plus agiles que les autres ours ; a ils sont à peu près de la même grandeur; leur poil est long et aussi doux « que de la laine; ils ont le museau, le nez et les griffes noirs... On dit que « les autres ours ont la tète fort tendre; mais c’est tout le contraire pour les « ours blancs : quelques coups de massue que nous leur donnassions sur la « tète, ils n’en étaient point du tout étourdis, quoique ces coups eussent pu « assommer un bœuf. » On doit remarquer dans celte description : 1“ que l’auteur ne fait pas ces ours plus grands que les autres ours, et que par conséquent on doit regarder comme suspect le témoignage de ceux qui ont dit que ces ours de mer avaient jusqu'à treize pieds de longueur. 2“ Que le poil aussi doux que de la laine ne fait pas un caractère qui distingue spécifiquement ces ours, puisqu’il suffit qu'un animal habite souvent dans l’eau, pour que son poil devienne plus doux et même plus touffu : on voit cette même différence dans les castors d'eau et dans les castors terriers ; ceux-ci, qui habitent plus lu terre que l’eau, ont le poil plus rude et moins fourni; et ce qui me fait présumer que les autres différences ne sont ni réelles ni même aussi apparentes que le dit Marlens, c’est que Dithrnar BlelTten, dans sa description de l’Islande, parle de ces ours blancs, et assure en avoir vu tuer un en Groenland, qui se dressa sur ses deux pieils comme les autres ours; et, dans ce récit, il ne dit pas un mol qui puisse indiquer que cet ours blanc du Groenland ne fût pas entièrement semblable aux autres ours. D’ailleurs, lorsque ces animaux trouvent quelque proie sur terre, ils ne donnent pas la peine d’aller chasser en mer; ils dévorent les rennes et les autres bêles qu'ils peuvent saisir; ils attaquent même les hommes, et ne manquent jamais de déterrer les cadavres : mais la disette où ils se trouvent souvent dans ces terres stériles et désertes les force de s’habituer à l’eau; ils s’y jettent pour attraper des phoques, de jeunes morses, des petits baleineaux; ils se gîtent sur des glaçons où ils les attendent, cl d'où ils peuvent les voir venir, les observer de loin; et tantqti'ils irouvoni que ce poste leur produit une. subsistance abondante, ils ne l'abandonnent pas : en sorte que, quand les glaces commencent à sedétacher au printemps, ils se laissentcmmener, et voyagent

1652 HISTÜIKE ÎVATCKELLE DE L ÜÜRS BLANC.

• avec elles ; el, comme ils ne peuvent plus regagner la terre, ni même «bantlonner pour longtemps le glaçon sur lequel ils se trouvent embarqués, ils périssent en pleine mer; et ceux qui arrivent avec ces glaces sur les côtes d Islande ou de Norwégc sont affamés au point de se jeter sur tout ce qu’ils rencontrent pour le dévorer; et c’est ce qui a pu augmenter encore le préjugé que ces ours de mer sont d’une espèce plus féroce et plus vorace que l’espèce ordinaire. Quelques auteurs se sont même persuadé qu’ils étaient amphibies comme les phoques, et qu'ils pouvaient demeurer sous l’eau tout aussi longtemps qu’ils voulaient; mais le contraire est évident et résulte de la manière dont on les chasse : ils ne peuvent nager que pendant un petit temps, ni parcourir de suite un espace de plus d’une lieue : on les suit avec une chaloupe, et on les force de lassitude; s’ils pouvaient se passer de respirer, ils se plongeraient pour se rc|)oser au fond de l’eau; mais s’ils plongent, ce n’est que pour quelques instants; et, dans la crainte de se noyer, ils se laissent tuer à fleur-d’eau.

La proie la plus ordinaire des ours blancs sont les phoques, qui ne sont pas assez forts pour leur résister; mais les morses, auxquels ils enlèveni quelquefois leurs petits, les percent de leurs défenses et les mettent en fuite ; il en est de même des baleines; elles les assomment par leur masse et les chassent des lieux quelles habitent, où néanmoins ils ravissent et dévorent souvent leurs petits baleineaux. Tous les ours ont naturellement beaucoup de graisse; et ceux-ci, qui ne vivent que d’animaux chargés d'huile, en ont plus que les autres; elle est aussi à peu près semblable à celle de la baleine. La chair de ces ours n est, dit-on, pas mauvaise à manger, et leur peau fait une fourrure très-chaude et très-durable.

ADDITION A I,’AaTlCLE DE l’oURS BLANC.

Il parait certain que l’ours de mer est fort différent de celui de terre, et qu’on peut le regarder comme formant uncespèce particulière. La tète surtout est si longue en comparaison de celle de l’ours ordinaire, que ce caractère seul suffirait pour en faire deux espèces distinctes; et les voyageurs ont eu raison de dire que ces ours sont faits tout autrement que les nôtres, qu’ils ont la tète beaucoup plus longue et le cou aussi plus long que les ours de terre. D'ailleurs, dans ce dessin de l’ours de mer, il paraît que les extrémités des pieds sont fort différentes de celles des pieds de l’ours de terre : celles-ci tiennent quelque chose de la forme de là main humaine, tandis que l’extrémité des pieds de l’ours de mer est faite à peu prés comme celle des grands chiens ou des autres animaux carnassiers de ce genre. D’ailleurs il parait, par quelques relations, qu’il y a de ees ours de mer beaucoup plus

Page 1