‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 4)Chapitre 149 sur 525 · DE LA CAILLE · texte numérisé non relu

DE LA CAILLE

le 10 ou le 12 de mai; Aloysius Mundella dit qu’on les voit paraître dans les environs de Venise vers le milieu d’avril; Olina fixe leur arrivée dans la campagne de Rome aux premiers jours d’avril : mais presque tous conviennent quelles s’en vont à la première gelée d’automne, dont l'elfet est d'altérer la qualité des lierbes et de faire disparaître les insectes; et, si les gelées du mois de mai ne les déterminent point à retourner vers le sud, c est une nouvelle preuve que ce n’est point le Iroid qu elles évitent, mais qu elles cherchent de la nourriture dont elles ne sont point privées par les gelées du mois de mai. Au reste, il ne faut pas regarder ces temps marqués par les observateurs contme des époques fixes auxquelles la nature daigne s assujettir; ce sont au contraire des termes mobiles qui varient entre certaines limites d’un pays à l’autre, suivant la température du climat, et méine d une année à l’autre, dans le meme pays, suivant que le chaud et le froid^ commencent plus tôt ou plus tard, et que par conséquent la maturité des récoltes et la génération des insectes qui servent de nourriture aux cailles sont plus ou moins avancées.

Les anciens et les modernes se sont beaucoup occupés de ce passage des cailles et des autres oiseaux voyageurs : les uns l'ont chargé de circonstances plus ou moins iiierveilleuscs ; les autres, considérantcombien ce petit oiseau vole diflicilement et pesamment, l’ont révoqué en doute, et ont eu recours, pour expliquer la disparition régulière des cailles en certaines saisons île l'année, à des suppositions plus révoltantes. Mais il faut avouer qu aucun des anciens n'avait élevé ce 'doute : cependant, ils savaient bien que les cailles sont des oiseaux lourds, qui volent très-peu et presque malgré eux; que, quoique très-ardcnls iiour leurs femelles, les môles ne se servent pas toujours de leurs ailes pour accourir à leur voix, mais qu’ils lont souvent plus d'un quart de lieue à travers l’herbe la plus serrée pour les venir trouver; enfin, qu’ils ne prennent l'essor que lorsqu’ils sont tout à fait presses par les chiens ou par les chasseurs. Les anciens savaient tout cela, et neanmoins il ne leur est pas venu dans l’esprit que les cailles se retirassent aux approches des froids dans des trous pour y passer 1 hiver, dans un état de torpeur et d’engourdissement, comme font les loires, les hérissons, les marmottes, les chauves souris, etc. C était une absurdité réservée a quelques modernes, qui ignoraient sans doute que la chaleur intérieure des animaux sujets à rengourdissement étant beaucoup moindre iju’elle ne l’est communément dans les autres quadrupèdes, et à plus forte raison dans les oiseaux, elle avait besoin d’être aidée par la chaleur extérieure de lair, comme je l'ai dit ailleurs, et que, lorsque ce secours vient à leur mampier, ils tombent dans 1 engourdissement et meurent même bientôt, s'ils sont exposés a un froid trop rigoureux. Or, certainement cela nest point applicable aux cailles, en qui l’on a même reconnu généralement plus de chaleur que daiis les autres oiseaux, au point qu’en France elle a passé en proverbe, et qu à la Chine on se sert de ces oiseaux pour se tenir chaud en les portant tout vivants dans les mains, ü'ailletirs, on s’est assuré, par observation continuée pendant plusieurs années, qu'elles ne s’engourdissent point, quoique tenues pendant tout l'hiver dans une chambre exposée au nord et sans leu, ainsi que ie l’ai dit ci-dessus, d’après plusieurs témoins oculaires et ti es-dignes de foi qui me l’ont assuré. Or, si les cailles ne se cachent ni ne s engourdissent pendant l’iiiver, comme il est sùr quelles disparaissent dans celte saison, on ne peut douter qu’elles ne passent d un pays dans un aulie; et c est ce qui est prouvé par un grand nombre d autres observations.

Belon se trouvant en automne sur un navire qui passait de Rhodes à Alexandrie, vit des cailles qui allaient du septentrion au midi ; et plusieurs

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de ces cailles iiyaii télé prises par les ÿ;cns de l’équipage, ou trouva dans leur jaool des grains de Iroinent bien entiers. Le printemps précédent, le même observateur, fmssant de l'ile de Zante dans la Moréc, en avait vu un grand fiombre qui allaient du midi au septentrion ; et il dit qu’en Europe, comme en Asie, les cailles sont généralement oiseaux de passage.

M. le commandeur Godelieu lésa vues constammeut passer à Malte au mois de mai, par certains vents, et repasser au mois de septembre. Plusieurs cbasscurs m ont assuré que, pendant les belles nuits du printemps , on les entend arriver, et que l’on distingue très-bien leur cri, quoiqu’elles soient à une très-grande hauteur : ajoutez à cela qu’on ne fait nulle part une chasse aussi abondante de ce gibier que sur celles de nos côtes qui sont opposées à celles d’Afrique ou d’Asie, et dans les îles qui se trouvent etitrc deux : presque toutes celles de l’Arcbipel et jusqu'aux écueils en sont couverts, selon M. de rourneforl, dans certaines saisons de l’année ; et plus d'une de ces îles en a pris le nom d Orlygia. Dès le siècle de Varron, l’on avait remarqué qu an temps de l’arrivée cl du départ des cailles, on en voyait une multitude prodigieuse dans les Iles de Pontia, Pandataria et autres, qui avoisinent la partie méridionale de l'Italie, et où elles faisaient apparemment une station pour se reposer. Vers le commencement de raulomne, on en prend une si grande quantité dans l'ile de Caprée, à l’entrée du golfe de INapIcs que le produit de eetle chasse fait le principal revctiu de l'évêque de l’ile’ appelé par cette raison Yécêque iks cailles : on en prend aussi beaucoup dans les environs de Pesaro, sur le golfe Adriatique, vers la lin du printemps, qui est lu saison de leur arrivée; enfin, il en tombe une quantité si |)rodt'giettse sur les côtes occidentales du royaume de Naples, aux environs de Nettuno, que, sur une étendue de côtes dequatre ou cinq milles, on en prend quelquefois jusqu’à cent milliers dans un jour, et qu’on les donne pour quinze jidcs le cent (un peu moins de huit livres de notre monnaie), à des espèces de courtiers qui les font passer à Uoine, où elles sont beaucoup moins communes, il en arrive aussi des nuées au printemps sur les côtes de Provence, partiettlièrement dans les terres de M. l’évéque de Fréjus, qui avoisinent la mer; elles sont si fatiguées, dit-on, de la traversée, que les premiers jours on les prend à la main.

Mais, dira-t-on toujonrs, comment un oiseau si petit, si faible, et qui a le vol si pesant et si bas, peut-il, quoique pressé par la faim, traverser de grandes étendues de mer ? .J'avoue que, quoique ces grandes étendues de mer soietil interrompues de distance en distance par plusieurs iles où les cailles penvent se reposer, telles que Minorque, la Corse, la Sardaigne, la Sicile, les iles de Malle, de Rhodes, toutes les iles de l’Arcbipcl ; j avoue, dis-je, que, malgré cela, il leur faut encore du secours : et Aristote l'avait fort bien senti; il savait même quel était celui dont elles usaient le plus communément ; mais il s était trompé, ce me semble, sur la manière dont elles s’en aidaient.

« Lorsque le vont du nord souffle, dit-il, les cailles voyagent heureusement ; mais si c’est le vent du midi, comme son effet est d’appesantir et d'humecter, elles volent alors plus diflicileineut, et elles expriment la pei..c et l’effort par les cris qu’elles font éiitcndre en volant. »

Je crois en effet que c)esl le vent qui aide les cailles à faire le voyage, non pas le vent du nord, tnais le vent favorable ; de même que ce n’est point lèvent du sud qui retarde leur course, mais le vctit contraire; et cela est vrai dans tous les [tays où ces oiseaux ont un trajet considérable à faire par-dessus les mers.

DK LA CAILLE.

M. le coniniamlcur Godclicu a très-bien remarqué qu’au printemps les cailles n abordeul à Malte qu’avec le nord-ouest, qui leur est contraire pour {^auncr la Provence, et qu’à leur retour c’est le sud est qui les amène dans ceue lie, parce qu’avec ce vent elles ne peuvent aborder en Barbarie. Nous voyons même que l’auteur de la nature s’est servi de ce moyen comme le plus conforme aux lois générales qu’il avait établies, pour envoyer de nombreuses volées de cailles aux Israélites dans le desert; et ce v'cnt, qui était le sud-ouest, passait en effet en lîgyple, en Étliiopio, sur les côtes de la mer Bouge, et en un mol dans les pays où les cailles sont en abondance.

Des marins que j ai eu occasion de consulter m ont assuré que, quand les cailles étaient surprises dans leur passage par le vent contraire, elles s’abattaient sur les vaisseaux qui se trouvaient à leur portée, comme Pline 1 a remarqué, et tombaient souvent dans la mer, et qu alors on les voyait flotter et se débattre sur les vagues, une aile en l’air, comme pour prendre le vent; d'où quelques naturalistes ont pris occasion de dire qu'en partant elles se munissaient d’un petit morceau de bois qui pût leur servir d’une espèce de point d’appui ou de raileau, sur lequel elles se délassaient de temps en temps, en voguant sur les flots, de la fatigue de voguer dans l’air : on leur fait aussi porter à cbacune trois petites pierres dans le bec, selon Pline, poursesoutoiur contre le vent,'ct, selon Oppien, pour reconnaître, en les laissant tomber une à une, si elles avaient dépassé la mer; et tout cela se l'édnit a quelques petites pierres que les cailles avalent avec leur nourriture, comme tous les granivores. En général, on leur a prêté des vues, une sagacité, un discernement, qui feraient presque douter que ceux qui leur ont fait honneur de ces qualités en aient fuit beaucoup d’usage eux-mémes. On a observé que d’autres oiseaux vovageurs , tels que le raie terrestre, acconq)agnaient les cailles, et que l’oiseau de proie ne manquait ])as d’en attraper quelqu’une à leur arrivée : de là on a prétendu qu’elles avaient de bonnes raisons pour SC choisir un guide ou chef d une autre espèce, que 1 oii a appelé roi des cailles [orlyt/oiuetra) ; et cela, parce que, la première arrivante devant être la proie de l’oiseau carnassier, elles tâchaient de détourner ce malheur sur une tète étrangère.

Au reste, quoiqu’il soit vrai en général que les cailles changent de climat, il en reste toujours quelques-unes qui n’ont pas la force de suivre les autres, soit ([u’elles aient été blessées à l ailc, soit quelles soient surchargées de graisse, soit que, provenant d’une seconde ponte, elles soient trop jeunes et trop faibles au temps du départ; et ces cailles traineuses tâchent de s’établir dans les meilleures «’xpositions du pays où elles sont contraintes de rester. Le nombre en est fort petit dans nos provinces; mais les auteurs de la Zoologie britannique assurent qu'une partie seulement de celles qu’on voit en Angleterre quille entièrement lîlc; et que 1 autre partie se contente de chan"'er de (luartier, jiassant vers le mois d octobre de 1 intérieur des tcrics dansles provinces maritimes, et principalement dans celle d’Esscx où elles restent tout I hivcr; lorsque la gelée ou la neige les obligent de quitter les jachères et les terres cullivées, elles gagnent les côtes de la mer, où elles se tiennent parmi les plantes maritimes, cherchant les meilleurs abris, et vivant de ce qu elles peuvent attraper sur les algues, entre les limites de la liante et basse mer. Ces mêmes auteurs ajoutent (|uc leur première apparition ilans le comté d l'^ssex se rencontre exactement cha(|ue année avec leur disparition du milieu dos terres. On dit aussi qu il en teste un assez bon nombre en Espagne et dans le sud de l’Italie, où riiiver n’est presque jamais assez rude pour faire périr ou dispaiaitre entièrement les insectes ou les graines qui leur servent de nourriture.

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A l’égard de celles qui passent les mers, il n’y a que celles qui sont secondées par un vent favorable qui arrivent heureusement; et si ce vent favorable souille rarement au temps de la passe, il en arrive beaucoup moins dans les contrées où elles vont passer l’été : dans tous les cas, on peut juger assez sûrement du lieu d’où elles viennent par la direction du vent qui les apporte.

Aussitôt que les cailles sont arrivées dans nos contrées, elles se mettent à pondre : elles ne s’apparient point, comme je l’ai déjà remarqué ; et cela serait dillicile, si le nombre des mâles est, comme on l’assure, beaucoup plus grand que celui des femelles : la fidélité, la confiance, l’attachement personnel, qui seraient des qualités estimables dans les individus, seraient nuisibles à l'espèce; la foule des mâles célibataires troublerait tous les mariages, et finirait par les rendre stériles; au lieu que, n'y ayant point de mariage, ou plutôt n’y en ayant qu’un seul de tous les mâles avec toutes les femelles, il y a moins de jalousie, moins de rivalité, et, si l’on veut, moins de moral dans leurs amours, mais aussi il y a beaucoup de physique ; on a vu un mâle réitérer dans un jour jusqu’à douze fois ses approches avec plusieurs femelles indistinctement. Ce n’est que dans ce sens qu’on a pu dire que chaque mâle suffisait à plusieurs femelles, et la nature, qui leur inspire celte espèce de libertinage, en tire parti pour la multiplication de l’espèce : chaque femelle dépose de quinze à vingt œufs dans un nid qu’elle sait creuser dans la terre avec ses ongles, qu’elle garnit d'herbes et de feuilles, et qu’elle dérobe autant qu’elle peut à l œil perçant de l'oiseau de proie; ces œufs sont niouehelés de brun sur un fond grisâtre; elle les couve pendant environ trois semaines; l ardeur des mâles est un bon garant qu’ils sont tous fécondés, et il est rare qu’il s’en trouve de stériles.

Les auteurs de la Zoologie britannique disent que les cailles en Angleterre pondent rarement |)lus de six ou sept œufs. Si ce fait est général et constant, il faut en conclure qu’elles y sont moins fécondes qu'en France, en Italie, etc. ; reste à observer si cette moindre fécondité tient à la température plus froide ou à quelque autre qualité du climat.

Les cailleteaux sont en étal de courir presque en sortant de la coque, ainsi que les perdreaux; mais ils sont plus robustes à quelques égards, puisque, dans l’état de liberté, ils quittent la mère beaucoup plus tôt, et que même dès le huitième jour on peut entreprendre de les élever sans son secours. Cela a donné lieu à quelques personnes de croire que les cailles faisaient deux couvées par été : mais j'en doute fort, si ce n’est peut-être celles qui ont été troublées et dérangées dans leur première ponte; il n’est pas même avéré qu’elles en recommencent une autre lorsqu’elles sont arrivées en Afrique au mois de septembre, (|uoi(pie cela soit beaucoup plus vraisemblable, puisqu’au moyen de leurs migrations régulières elles ignorent l’automne et l’hiver, et que l'année n'e.st composée pour elles que de deux printemps et de deux étés, comme si elles ne changeaient de climat que pour se trouver perpétuellement dans la saison de l’amour et de la fécondité.

Ce qu’il y a de sur, c’est qu’elles quittent leurs plumes deux fois par an, à la fin de 1 hiver et à la fin de l’été : chatpie mue dure un mois; et lorsque leurs plumes sont revenues, elles s’en servent aussitôt pour changer de climat, si elles sont libres, et, si elles sont en cage, c'est le temps où se marquent ces inquiétudes périodiques qui répondent au temps du passage.

Il ne faut aux cailleteaux que quatre mois pour prendre leur accroissement et se trouver en état de suivre leurs pères et mères dans leurs voyages.

La femelle diffère du mâle en ce qu’elle est un peu plus grosse selon Aldrovande (d'autres la font égale, cl d’autres, plus petite); qu’elle a la poitrine

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