DL PIGEON
individus levonds el. qui se reproduisent. On ne doit donc pas regarder les pigeons de volière et les pigeons de colombier, c’est-à-dire les grands et les petits pigeons domestiques, comme deux espèces différentes; et il faut se borner à dire que ce sont deux races dans une seule espèce, dont l’une est plus domestique et plus perfectionnée que l’autre; de même, le pigeoti biset, le pigeon de roche et le pigeon sauvage, sont trois espèces nominales qu’oti doit réduire à une seule, qui est celle du biset, dans laquelle le pigeon de roche et le pigeon sauvage ne font que des variétés très-légères, puisque, de l'aveu même de nos nomenclatcurs, ces trois oiseaux sont à peu près de la même gratnleur; que tous trois sont de passage, se [)erchent, ont en tout les mêmes habitudes naturelles, et nediffèrent entre eux que par(|uelques teintes de couleurs.
Voilà donc nos cinq espèces nominales déjà réduites à deux, savoir : le biset et le pigeon, entre lesquelles deux il n'y a de différence réelle, sinoti <pie le premier est sauvage et le second est rlomestitpie. Je regarde le biset comme la souche première de laquelle tous les autres pigeons tirent leur origine, et duquel ils diffèrent plus ou moins, selon qu’ils ont été plus ou moins maniés par les hommes. Quoique je n’aie pas été à portée d’en faire l’épreuve, je suis persuadé (jue le biset cl le pigeon de nos colombiers produiraient ensemble s'ils étaient unis; car ilya moins loin de notre petit pigeon domestique au biset qu'aux gros pigeons pattus ou romains, avec les(|uels néanmoinsils’unitetproduii. l)'ailleurs, nous voyons dans cette espèce toutes les nuances du sauvage au domestique se présenter successivement, et comme par ordre «le généalogie, ou plutôt de degénération. I>e biset nous est représenté, d’une manière à ne pouvoir s'y méprendre, par ceux de nos pigeons fuyards «lui désertent nos colombiers et prennent I habitude de se percher sur les arbres : c'est la première et la plus forte nuance de leur retour à l’état de nature. Ces pigeons, quoique élevés dans I état de domesticité, quoi- «pie en apparemte accoutumés comme les autres a un domicile fixe, à des habitudes communes, quittent ce domicile, rompent toute société, et vont s’établir dans les bois; ils retournenldoncà leur état de nature, poussés par leur seul instinct, ü autres, apparemment moins couragetix, moins hardis, quoique également amoureux de leur liberté, fuient de nos colombiers pour aller habiter solitairement «luelques trous de muraille, ou bien en petit nombre se réfugient dans une tour peu frtiquentée ; et, malgré les dangers, la disette et la solitude de ces lieux, où ils manquent de tout, où ils sont exposés à la belette, aux rats, à la fouine, à la ebouette, et où ils sont lorcfs de subvenir en tout temps à leurs besoins par leur seule industrie, ils restent néanmoins constaininent dans ces habitations incommodes, el les préfèrent pour toujours à leur premier domicile, où cependant ils sont nés, où ils ont été élevés, où tous les exemples de la société auraient dû les retenir ; voilà la seconde nuance. Ces pigeons de muraille ne retournent pas en eirlier à l état de nature, ils ne se perchent pas comme les premiers, et sont néanmoins beaucoup plus près de l’étal libre que de la «îondition domesti«|ui-. La troisième nuance est celle de nos pigeons de colombier, dont tout le monde connait les moeurs, el qui, lorsque leur demeure convient, ne I abandonnent pas, ou ne la quittent que pour en prendre une qui convient encore mieux, et ils n'en sortent que pour aller s’égayer ou se pourvoi! dans les cbamiis voisins. Or, comme c'est parmi ces pigeons mêmes que se trouvent les fuyards el les déserteurs dont nous venons de parler, cela prouve que tous n’ont pas encore perdu leur instinct d origine, et que 1 habitude «le la libre domesticité dans laquelle ils vivent n’a pas entièrement effacé les traits de leur première nature à laiiuclle ils iiourraient encore remonter. Mais il n'en
est pas tle même (le la quatrième ctdernière nuance dans l’ordre dedegénération : ce sont les gros et petits pigeons de volière, dont les races, les variétés, les mélanges sont presque innumérables, parce que depuis un temps immémorial ils sont absolument domestiques^ et l'homme, en perfectionnant les formes extérieures, a en même temps altéré leurs qualités intérieures, et détruit jusqu'au germe du sentiment de la liberté. Ces oiseaux, la plupart plus grands, plus beaux que les pigeons communs, ont encore l’avantage pour nous d’étre plus féconds, plus gras, de meilleur goût, et c’est par toutes ces raisons qu’on les a soignés de plus près, et qu'on a cherché à les multiplier, malgié toutes les peines qu’il faut se donner pour leur éducation et pour le succès de leur nombreux produit et de leur pleine fécondité. Dans ceux-ci aucun ne remonte à l’état de nature, aucun même ne s'élève à celui de liberté; ils ne quittent jamais les alentours de leur volière; il faut les y nourrir en tout temps : la faim la plus pressante ne les détermine pas à aller chercher ailleurs ; ils se laissent mourir d inanition plutôt que de quêter leur subsistance; accoutumés à la recevoir de la main de l’homme ou à la trouver toute préparée, toujours dans le même lieu, ils ne savent vivre que pour manger, ils n’ont aucune des ressources, aucun des petits talents que le besoin inspire à tous les animaux. On peut donc regarder cette dernière classe, dans l’ordre des pigeons, comme absolument domestique, captive sans retour, entièrement dépendante de l'homme; et, comme il a créé tout ce qui dépend de lui, on ne peut douter qu’il ne soit l’auteur de toutes ces races esclaves, d’autant plus perfectionnées pour nous, qu’elles sont plus dégénérées, plus viciées pour la nature.
Supposant une fois nos colombiers établis et peuplés, ce qui était le premier point et le plus difficile à remplir pour obtenir quelque empire sur une espèce aussi fugitive, aussi volage, on se sera bientôt aperçu que dans le grand nombre de jeunes pigeons que ces établissements nous produisent à chaque saison, il s’en trouve quelques-uns qui varient pour la grandeur, la forme et les couleurs. On aura donc choisi les plus gros, les plus singuliers, les plus beaux; on les aura séparés de la troupe commune pour les élever à part avec des soins plus assidus et dans une captivité plus étroite : les descendants de ces esclaves choisis auront encore présenté de nouvelles variétés qu’on aura distinguées, séparées des autres, unissant constamment et mettant ensemble ceux qui ont paru les plus beaux ou les plus utiles. Le produit en grand nombre est la première source des variétés dans les espèces : mais le maintien de ces variétés, et même leur multiplication, dépend de la main de 1 homme; il faut recueillir de celle de la nature les individus qui se ressemblent le plus, les séparer des autres, les unir ensemble, prendre les mêmes soins pour les variétés qui se trouvent dans les nombreux produits de leurs descendants; et, par ces attentions suivies, on peut, avec le temps, créer à nos yeux, c’csl-.' -dire amener à la lumière une infinité d’êtres nouveaux, que la nature seule n’aurait jamais produits. Les semences de toute matière vivante lui appartiennent; elle en compose tous les germes des êtres organisés ; mais la combinaison, la succession, l’assortiment, la réunion ou la séparation de chacun de ces êtres, dépendent souvent de la volonté de I homme : dés lors il est le ntaiire de forcer la nature par scs ('ombinaisons et de la fixer par son industrie; de deux individus singuliers qu’elle aura produits comme par hasard, il en fera une race constante et perpétuelle, et de laquelle il tirera plusieurs autres races, qui. sans ses soins, n’auraient jamais vu le jour.
Si quelqu’un voulait donc faire l'histoire complète et la description délailjée des pigeons de volière, ce serait moins l’histoire ds la nature que celle de