L’ÉTOURNEAU
(l'ktoi:rneau vulgaire.)
Famille des conirostres, genre e’tourneau. (Cuvier.)
Il est peu d’oiseaux aussi généralement connus que celui-ci, surtout dans nos climats tempérés; car, outre qu’il passe toute l’année dans le canton qui l'a vu naître sans jamais voyager au loin, la facilité qu’on trouve à le priver et à lui donner une sorte d’éducation fait qu’on en nourrit beaucoup en cage, et qu’on est dans le cas de les voir souvent et de fort prés; en sorte qu’on a des occasions sans nombre d’observer leurs habitudes et d'étudier leurs mœurs, dans l’état de domesticité comme dans l’état de nature.
Les merles sont de tous les oiseaux ceux avec qui l’étourneau a le plus de rapports ; les jeunes de l’une et l’autre espèce se ressemblent même si parfaitement, qu’on a peine à les distinguer. Mais lorsque avec le temps ils ont pris chacun leur forme décidée, leurs traits caractéristiques, on reconnaît que l’étourneau dill'ère du merle par les mouchetures et les reflets de son plumage, par la conformation de son bec plus obtus, plus plat, et sans échancrure vers la pointe, par celle de sa tète aussi plus aplatie, etc. Mais une autre dilîéreucc fort remarquable, et qui tient à une cause plus profonde, c’est que l’espèce de l’étourneau est une espèce isolée dans notre Europe, au lieu que les espèces des merles y paraissent fort multipliées.
Les uns et les autres se ressemblent encore en ce qu'ils ne changent point de domicile pendant l’iiiver : seulement ils choisissent, dans le canton où ils sont établis, les endroits les mieux exposés, et qui sont le plus ù portée des fontaines chaudes; mais avec cette différence, que les merles vivent alors solitairement, ou plutôt qu’ils continuent de vivre seuls ou presque seuls, comme ils lont le reste de l’année; au lieu que les étourneaux n’ont pas plutôt fini leur couvée qu’ils se rassemblent en troupes très-nombreuses : ces troupes ont une manière de voler qui leur est propre, et semble soumise à une lactique uniforme et régulière, telle que serait celle d’une troupe disciplinée, obéissant avec précision à la voix d’un seul chef. C’est à la voix de 1 instinct que les étourneaux obéissent, et leur instinct les porte à se rapprocher toujours du centre du peloton, tandis que la rapidité de leur vol les emporte sans cesse au delà ; en sorte que cette multitude d’oiseaux, ainsi réunis par une tendance commune vers le même point, allant et venant sans cesse, circulant et se croisant en tous sens, forme une espèce de tourbillon fort agité, dont la masse entière, sans suivre de direction bien certaine, parait avoir un mouvement général de révolution sur elle-même, résultant des mouvements particuliers de circulation propres à chacune de ses parties, et dans lequel le centre tendant perpétuellement à se développer, mais sans cesse pressé, repoussé par l elfort contraire des ligues environnantes qui pèsent sur lui, est constamment plus serré qu’aucune de ces lignes, lesquelles le sont elles-mêmes d’autant plus qu’elles sont plus voisines du centre.
Cette manière de voler a ses avantages et ses inconvénients. Elles a scs avantages contre les entreprises de l’oiseau de proie, qui, se trouvant embarrassé par le nombre de ces faibles adversaires, inquiété par leurs battements d’ailes, étourdi par leurs cris, déeoncerté par leur ordre de bataille, enfin, ne se jugeant pas assez fort pour enfoncer des lignes si serrées, que la peur eoncentre encore de plus en plus, se voit contraint fort souvent
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LE BALTIMOR.
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ülî L’ÉTOUUÎNEAC. 391
trabaiidoiiner une si rielic proie sans avoir pu s’en approprier la moindre partie.
Mais, d’autre côté, un inconvénient de cette façon de voler des étourneaux, c’est la facilité quelle offre aux oiseleurs d'en prendre un grand nombre à la fois, en lâchant à la rencontre d’une de ces volées un ou deux oiseaux de la même espèce, ayant à chaque patte une ficelle engluée : ceuxci ne manquent pas de se mêler dans la troupe, et au moyen de leurs allées et venues perpétuelles, d’en embarrasser un grand nombre dans la (icelle perlkle, et de tomber bientôt avec eux aux pieds de 1 oiseleur.
C’est surtout le soir que les étourneaux se réunissent en grand nombre, comme pour se mettre en force et se garantir des dangers de la nuit : ils la passent ordinairement tout entière, ainsi rassemblés, dans les roseaux, où ils se jettent vers la fin du jour avec grand fracas. Ils jasent beaucoup le soir et le matin, avant de se séparer, mais beaucoup moins le reste de la journée, et point du tout pendant la nuit.
I.es étourneaux sont tellement nés pour la société, qu’ils ne vont pas seulement de compagnie avec ceux de leur espèce, mais avec des espèces différentes. Quelquefois, au printemps et en automne, c’est-à-dire avant et après la saison des couvées, on les voit se mêler et vivre avec les corneilles et les choucas, comme aussi avec les litornes et les mauvis, et môme avec les pigeons.
Le temps des amours commence pour eux sur la fin de mars ; c’est alors que chaque paire s’assortit : mais ici, comme ailleurs, ces unions si douces sont préparées par la guerre, et décidées par la force. Les femelles n’ont pas le droit de faire un choix; les mâles, peut-être plus nombreux et toujours plus pressés, surtout au commencement, se les disputent à coups de bec, et elles appartiennent au vainqueur. Les amours sont presque aussi bruyants que leurs combats; on les entend alors gazouiller continuellement : chanter et jouir, e’est toute leur occupation; et leur ramage est même si vif quils semblent ne pas connaître la longueur des intervalles.
Après (ju ils ont satisfait au plus pressant des besoins, ils songent à pourvoira ceux de la future couvée, sans cependant y prendre beaucoup de peine; car souvent ils s’emparent d’un nid de pivert, comme le pivert s’empare quelquefois du leur : lorsqu'ils veulent le construire eux-mêmes, toute la façon consiste â amasser quelques feuilles sèches, quelques brins d’herbe et de mousse, qu fond d’un trou d’arbre ou de muraille. C’est sur ce matelas fait sans art que la femelle dépose cinq ou six œufs d’un cendré verdâtre, et qu’elle les couve l’espace de dix-huit à vingt jours : quelquefois elle fait sa ponte dans les colombiers, au-dessus des entablements des maisons, et même dans des trous de rochers sur les côtes de la mer, comme on le voit dans file de Wight et ailleurs. On m’a quelquefois apporté, dans |e mois de mai, de prétendus nids d’étourneaux qu’on avait trouvés, disait-on, sur des arbres • mais comme deux de ces nids entre autres ressemblaient tout à fait à des nids de’grives, j ai soupçonné quelque supercherie de la part de ceux qui me les avaient apportés, à moins qu’on ne veuille imputer la supercherie aux étourneaux eux-mèmes, et supposer qu ils s emparent quelquelois des nids de grives et d autres oiseaux, comme nous avons vu qu ils s emparaient souvent des trous des piverts. Je ne nie pas cependant que, dans certaines circonstances, ces oiseaux ne fassent leurs nids eux-mêmes, un habile observateur m’ayant assuré avoir vu plusieurs de ces nids sur le même arbre. Quoi qu’il en soit, les jeunes étourneaux restent fort longtemps sous la mère; et, par cette raison, je douterais que celte espèce fit jusqu’à trois couvées par an, comme l’assurent quelques auteurs, si ce n’est dans les pays chauds
ô’32 IIISTOIUK N.ATUHKIJJ-:
où rinoiibiiiion, I cdiicalion, ol (ouïes les fiérioilcs du développement animal, sont abrégées en raison du degré de chaleur.
En général, les [ilumes des éiourneaux sont longues et élroites, comme dit Delon; leur couleur est dans le premier âge un brun noirâtre, uniforme, sans mouchetures comme sans reflets. Les inouebetures ne commencent â })araitre qu'après la première mue, d'abord sur la partie inférieure du corps vers la fin de juillet; puis sur la tête, et enfin sur la partie supérieure dVi corps au.\ environs du 20 d'août. Je parle toujours des jeunes étourneaux qui étaient éclos au commencement de mai.
J'ai observé que, dans cette première mue, les plumes qui environnent la base du bec tombèrent presque toutes à la fois, en sorte que cette partie fut ebauve pendant le mois de juillet, comme elle l’est liabituellemcnt dans la frayonno pendant toute l’année. Je remarquai aussi que le bec était presque tout jaune le 15 de mai : celte couleur se cbangea bientôt en couleur de corne, et Delon assure qu'avec le temps elle devient orangée.
Dans les mâles, les yeux sont plus bruns oti d on brun plus uniforme les mouchetures du plumage plus tranchées, plus jaunâtres, et la couleur rembrunie lies plumes qui n’ont point de mouchetures est égayée par des reflets jilus vifs qui varient entre le poui'iue et le vert foncé. Dutre cela le mâle est plus gros; il pèse environ trois onces et demie. M. Salerne ajoute une autre dilTérence entre les deux sexes -.c’est que la langue e.st pointue dans le mâle, et fourebue dans la femelle. Il semble en elïétque iM. Limirèus ait vu cette partie pointue en certains individus, et fourebue en d’auires • |)Our moi, je l'ai vue fourchue dans les sujets (pie j'ai eu occasion d'observer’
Les étourneaux vivent de limaces, de vermisseaux, de scarabées, surtout de ces jolis scarabées d un beau vert bronzé, luisant, avec des reflets rougeâtres, qu’on trouve au mois de juin sur les fleurs ét principalement sur les roses; ils se nourrissent aussi de blé, de sarrasin, de mil, de panis de chènevis, de graine de sureau, d’olives, de cerises, de raisins, et’e. On nrét’end que celte dernière nourriture est celle (|ui corrige le mieux ramertume naturelle de leur chair, cl (jue les cerises sont celle pour laquelle ils montrent un appétit de préférence : aussi s'en sert-on comme d’un appât infaillible pour les attirer dans des nasses d'osier que l'on tend |)arini les roseaux où ils ont coutume de se retirer tous les soirs, et l'on en prend de cette nîanière jusqu'à cent dans une seule nuit; mais cette chasse n’a plus lieu lors(nie I saison des cerises est passée. ' * **
Ils suivent volontiers h's bœufs cl autre gros bétail, paissant dans les prairies, attirés, dit-on, itar les insectes qui voltigent autour d'eux ou peut être par ceux qui fourmillent dans leur fiente, et en général dans 'toutes les firairics. C'est de celle habitude que leur est venu le nom allemand rinderslarcn. On les accu.se encore de se nourrir de la chair des cadavres ex posés sur les fourches patibulaires; mais ils n'y vont apparemment que parce ipi'ils y trouvent des insectes. Pour moi, j'ai fait élever de ces oiseaiix et j'ai remarqué que, lorsqu’on leur présentait de petits morceaux de viantic crue, ils se jetaient dessus avec avidité et les mangeaient de même : si c’était un calice d œillel, contenant de la graine formée, ils ne le saisissaient tàis sous leurs pieds, comme font les geais, pour l'éplucher avec le bec- mais le tenant dans le bec, ils le secouaient souvent et le frappaient à plusieurs reprises contre les bâtons ou le fond de la cage, jusqu’à ce que le calice s’ouvrit et laissât paraitre et sortir la graine. J ai aussi remarqué qu’ils buvaient à peu près comme les gallinacés, et qu'ils prenaient grand plaisir à se baigner. Selon toute apparence, l un de ceux que je faisai.s élever est mort de refroidissement, pour s'être trop baigné pendant l'Iiiver.
Di; létolhim:au. 390
Ces oiseaux vivciU sept ou huii ans, et même plus, clans l’état de domesticité. Les sauvages ne se prennent point à la pipée, parce qu’ils n’aecourent point à l’appeau, c’est-à-dire au cri de la chouette. Mais outre la ressource des licelles engluées et des nasses dont j’ai parlé plus haut, on a trouvé le moyen d’en prendre des couvées entières à la fois, en attachant aux murailles, et sur les arbres où ils ont coutume de nicher, des pots de terre cuite, d’une forme commode, et que ces oiseaux préfèrent souvent aux trous d’arbres et de murailles pour y faire leur ponte. On en prend aussi beaucoup au lacet et à la panlière.En quelques endroits de 1 Italie, on se sert de belettes apprivoisées pour les tirer de leurs nids, ou plutôt de leurs trous; car le grand art de I bomme est de se servir d’une espèce esclave pour étendre son empire sur les autres.
Les étourneaux ont une paupière interne, les narines à demi recouvertes par une membrane, les pieds d’un brun rougeâtre, le doigt extérieur uni à celui du milieu jusqu’à la première phalange, rungic postérieur plus fort qu’aucun autre, le gésier peu charnu, précédé d'une dilatation dcl flesophage, et contenant <|uelquel'ois de petites pierres dans sa cavité; le tube intestinal long de vingt pouces d’un orilice à l’autre; la vésicule de fiel à l’ordinaire, les caecum fort petits et plus près de l’anus qu’ils ne sont ordinairement dans les oiseaux.
En disséquant un jeune étourneau de ceux qui avaient été élevés chez moi, j’ai remarqué que les matières contenues dans le gésier et les intestins étaient absolument noires, quoique cet oiseau eût été nourri uniquement avec de la mie de pain et du lait. Cela suppose une grande abondance de bile noire, et rend en môme temps raison de l’amertume de la chair de ces oiseaux, et de l’usage qu’on a fait de leurs excréments dans les cosmétiques.
Un étourneau peut apprendre à parler indifféremment français, allemand, latin, grec, etc., et à prononcer de suite des phrases un peu longues : son gosier souple se prête à toutes les inflexions, à tous les accents. Il articule franchement la lettre R, et soutient très-bien son nom de sansonnet, ou plutôt de chansonnet, par la douceur de son ramage acquis, beaucoup plus agréable que son ramage naturel.
Cet oiseau est fort répandu dans l’ancien continent : on le trouve en Suède, en Allemagne, en France, en Italie, dans l’île de Malte, au cap de Bonne- Espérance, et partout à peu près le même; au lieu que les oiseaux d’Amérique auxquels on a donné le nom d’étourneaux forment des espèces assez multipliées, comme nous le verrons bientôt.
Variétés de V étourneau.
Quoique l'empreinte du moule primitif ait été assez ferme dans l’cspèccde notre étourneau pour empêcher que scs races diverses, s’éloignant à un certain point, formassent enfin des espèces <listinctes et séparées, elle n’a pu cependant’ rendre absolument nulle la tendance perpétuelle qui porte la nature à la variété, tendance qui se manifeste ici d une manière fort marquée, puisqu'on trouve des étourneaux noirs (ce sont les jeunes), d autres tout blancs, d’autres blancs et noirs, enfin d’autres gris, c’est-à-dire dont le noir s’est fondu dans le blanc.
Il faut remarquer que souvent on a trouvé ces variétés dans les nids des étourneaux ordinaires; en sorte qu'on ne peut les considérer que comme des variétés individuelles, ou purement éphémères, que la nature semble produire en se jouant sur la superficie, qu elle anéantit à chaque génération pour les renouveler et les détruire encore, mais qui, ne pouvant ni se
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perpcluer, ni pénétrer jusqu’au type spécifique, ne peuvent conséquCinmciit donner aucune atteinte à sa pureté, à son unité. Telles sont les variétés suivantes dont parlent les auteurs.
I. L’étourneau blanc d’Aldrovandc, aux pieds coidcur de chair, et au bce jaune rougeâtre, tel qu’il est dans nos étourneaux devenus vieux. Aldrovande remarque que celui-ci avait été pris avec des étourneaux ordit)aires; et llzaezynski assure que, dans un certain canton de la Pologne, on voyait souvent sortir du même nid un étourneau noir et un blanc. Willugbby parle aussi de deux étourneaux de cette dernière couleur, qu’il avait vus dans le Lumberland.
]|. L’étourneau noir et blanc. Je rapporte à cette variété, 1° rétourneau à tête blancbe d’Aldrovandc, Cet oiseau avait, en ell'ct, la tète blanche ainsi que le bec, le cou, tout le dessous du corps, les couvertures des ailes et les deux pennes extérieures de la queue ; les autres pennes de la queue et toutes celles des ailes étaient comme dans l’étourneau ordinaire : le blanc de la tête était relevé par deux petites taches noires situées au-dessus des yeux, et le blanc du dessous du corps était varié par de petites taches bleuâtres ; 2" réiourueau-pie de Schwenckl'eld, qui avait le sommet de la tète, la moitié du bec du côté de la base, le cou, les pennes des ailes cl de la queue, noirs, et tout le reste Idane; 5” rétourneau à tête noire, vu par Willugbby, ayant tout le reste du corps blanc.
111. L clourneau gris cendré d'AIdrovande. Cet auteur est le seul qui en ail vu de cette couleur, laquelle n’csl autre chose, comme nous l avons dit, que le blanc fondu avec le noir. On eoneoil aisémimt combien ces variétés peuvent être multipliées, soit par les dilTérenles distributions du noir et du blanc, soit par les dilTérentcs nuances de gris, résultant des dilïérentcs proportions de ces couleurs fondues ensemble.