‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 4)Chapitre 250 sur 525 · LES MOQUEURS · texte numérisé non relu

LES MOQUEURS

Un oiseau remarquable par quelque endroit a toujours beaucoup de noms; et lorsque cet oiseau est étranger, cette multitude embarrassante de noms, qui est un abus en soi, donne lieu à un autre abus plus fâcheux encore, celui de la multiplication des espèces purement nominales, et par conséquent imaginaires, dont l’extinction n’importe pas moins à l'histoire naturelle que la découverte de nouvelles espèces véritables : c’est ce qui est arrivé à l’égard des moqueurs d’Amérique. En effet, il est aisé de reconnnaître, en comparant le moqueur de M. Brisson et le merle cendré de Saint-Domingue, que ces deux oiseaux appartiennent à la même espèce, et qu’ils ne diffèrent entre eux que par la couleur du dessous du corps qiu est un peu moins grise dans le merle cendré de Saint-Domingue que dans le moqueur : on reconnaîtra pareillement et par la même voie de comparaison, que le merle de Saint- Domingue de M. Brisson est encore le même oiseau, ne différant du moqueur que par quelques teintes plus ou moins foncées dans les couleurs du plumage, et parce que les pennes de sa (|ueue ne sont point ou presque point étagées. On se convaincra de la même manière que le tzonpan de Fernandez est ou la femelle du eencontîatolli , c’est-à-dire du moqueur, comme le soupçonne Fernandez lui-rnème, ou tout au plus une variété constante dans celte même espèce. Il est vrai que son plumage est moins uniforme, étant mêlé par-dessus de blanc, de noir et de brun, et par-dessous de blanc, de noir et de cendré : mais le fond en est absolument le même, ainsi que la taille, la forme totale, le ramage et le elimat. On en doit dire autant du telzonpan etdu cenlzonpantli de Fernandez; car la courte notice qu en donne cet auteur ne présente (|ue quelques traits de ressemblance pour la grosseur, les couleurs, le chant, et pas un seul trait de disparité. Si l’on joint à cela la conformité des noms, tzonpan, tetzonpan, cenlzonpantli, on sera fondé à croire que tous ces noms ne désignent qu’une seule espèce réelle qui aura

mSÏOlllIÎ iNATUIŒLLE

produit plusif:urs espèces nominales, soit (tar rerreur des copistes, soit par la diversité des. dialectes mexicains. Enlin, l’on ne pourra s’empèclier d admettre aussi dans l'esfièce du mo(|ueur I oiseau appelé grand moqueur par IVI. Brisson, et qti il dit être le même que le moqueur de M. Sloane, quoique, selon les dimensions qu en a données M. Sloane, il soit le plus petit des moqueurs connus : d ailleurs M. Sloane le regarde comme étant de la même espèce que le cencontlatolli de Fei-nandez, dont M. Brisson a fait son moqueur simplement dit. Mais il y a plus, et M. Brisson lui même a reconnu, sans s’en apercevoir, cette identité d'espèce que je prétends établir; car M. Bay ayant parlé du moqueur, pages 64 et 6S,et en ayant renvoyé la description à ïappendix (page JS9), M. Brisson a rapporté la première citation au grand moqueur, et la dernière au petit, quoique dans l’intention de M. Ray elles se rapportassent évidemment toutes deux au même oiseau. Les seules diiïércnces qui distinguent le prétendu grand moqueur de l'autre, cest que son plumage est un peu plus rembruni, qu'il semble avoir les I)ieds plus longs, cl que les descripteurs n'ont pas dit qu'il eût la (lueue étagée.

Cette réduction ainsi faite, il ne nous restera que deux espèces de moqueurs, savoir : le moqueur français et le moqueur proprement dit. Je vais parler de ces deux espèces dans l'ordre où je les ai nommées, parce (pie cest à peu près l’ordre de leur ressemblance avec les grives.

LE MOQLELR FRANÇAIS.

Ordre des passereaux, famille dos dcutiroslres, genre merle. (Ccvieh.)

Parmi les oiseaux d'Amérique appelés moqueurs, c'est celui-ci qui ressemble le^ plus à nos grives par les grivelures ou mouchetures de la poitrine, mais il en dilîère d'une manière assez marquée par les pioportions relatives de la queue et des ailes, celles-ci dans leur état de repos finissant pres(|ue où la queue commence. La queue a plus de quatre pouces de longueur, c’est-à-dire plus du tiers de la longueur totale de l'oiseau, qui n'esl que de onze pouces. Sa grosseur est moyenne entre celle de la draine et de la litorne. Il a les yeux jaunes, le bec noirâtre, les pieds bruns et tout le dessus du corps du même roux que le poil du renard, cependant avec (luelqiie mélange de brun : ces deux couleurs régnent aussi sur les pennes des ailes, mais séparément; savoir ; le roux sur les barbes extérieures, et le brun sur les intérieures. Les grandes et moyennes couvertures des ailes sont terminées de blanc, ce «pti forme deux traits de cette couleur qui traversent obliquement les ailes.

Le dessous du corps est blanc sale, tacheté de brun obscur ; mais les taches sont plus clair-scmées que dans le plumage de nos grives ; la queue est étagée, un peu tombante et entièrement rousse. Le ramage du moqueur français a quelque variété, mais il n'est pas comparable à celui du moqueur proprement dit.

Il se nourrit ordinairement du fruit d’une sorte de cerisier noir fort diiïérenl de nos cerisiers d’Europe, puisque ses fruits sont disposés en grappes. Il reste toute l’année à la Caroline et à la Virginie; et par conséquent il n’est pas, au moins pour ces contrées, un oiseau de passage : nouveau trait de dissemblance avec nos grives.

DD MOQUKDID

IJÎ iMOQUDUID

Oidro (ifs passcieaiiv, genre nx rle. (CnviER.)

Nous trouvons dans cet oiseau singulier une exeeplion franpanie à une observation générale faite sur les oiseaux du Nouveau Mon^te. Fresque tous les voyageurs s'accordent à dire qu’aulant les couleurs de leur pluniagi' sont vives, rielies, éelaianirs, autant le son de leur voix est aigre, ratique, monotone, en un mot, désagréable. Delui ci est, au contraire, si l'on en erdit Fernandez, Nierend)crg et les .4nicricains, le cbanlrc le plus excellent parmi tous les volatiles de runivers, sans même en excepter le rossignol : ear il ebarnie, comme lui, par les accents (laiteurs de son ramage, cl de jiliis il amuse par le talent inné qu'il a de contrefaire le cliani ou plutôt le cri des autres oiseaux ; et c’est de là sans doute que lui est venu le nom ii&moqueur; cependant bien loin loin de rendre ridicules ces cbants étrangers qu il répète, il parait ne les imiter que, pour les embellir; on croirait qu en s'appropriant tous les sons qui frappent ses oreilles, il ne cberebequ’à cnricliir et perfectionner son propre chant, et qu’à exercer de toutes les manières possibles son infatigable gosier. Aussi les Sauvages lui ont-ils donné le nom de cenconllaloUi, qui veut dire quatre cents langues, et les savants celui polt/glolle, qui signifie à peu près la même chose. Non-sculemeiu le moqueur chante bien et avec goût, mais il chante avec action, avec âme, ou plutôt son chant n'est que l’expression de ses alîections intérieures; il s’anime à sa propre voix, et l'accompagne par des mouvements cadencés, toujours assortis à l'incpuisable variété de ses phrases naturelles et acquises. Son prélude ordinaire est de s'élever d’abord |)cu à peu les ailes étendues, de retomber ensuite la tète en bas, au même jtoint d’où il était parti) et ce n’est qu’aprés avoir continué quelque tetnps ce bizarre exercice que commence l'accord de ses niouvomenls divers, ou si I on veut de sa danse, avec les difTérents caractères de son chant. Fxécutc-t-il avec sa voix des roulements vifs et légers, son vol décrit en même lem s dans l’air une multitude de cercles qui se croisent; on le voit suivre en serpentant les tours et retours d'une ligne tortueuse sur laquelle il monte, descend et remonte sans cesse. Son gosier forme-t-il une cadeuce brillante et bien battue, il l'accompagne d'un battement d’ailes également vif et précipité. Se livre-t-il à la volubilité des arpèges et des batteries, il les exécute une seconde fois par les bonds multipliés d’un vol inégal et sautillant. Donne-t-il essor à sa voix dansces tenues si expressives où les sons, d’abord pleins et éclatants, se dégradent ensuite par nuances, et semblent enfin s’éteindre tout à fait et se perdre dans un silence qui a son chai ine comme la plus belle mélodie, on le voit en même temps planer moelleusement au-dessus de son arbre, ralentir encore par degrés les ondulations imperceptibles de ses ailes, et rester enfin immobile, et comme suspendu au milieu des airs.

Il s’en faut bien que le plumage de ce rossignol d'Amérique réponde à la beauté de son chant; les couleurs en sont trés-conmiunes et n’ont ni éclat ni variété. Le dessus du corps est gris brun plus ou moins foncé; le dessus des ailes et de la queue est encore plus brun : seulement ce brun est égayé, 1° sur les ailes, par une marque blanche, qui les traverse obliquement vers le milieu de leur longueur, et quehpiefois par de petites mouchetures blanches qui se trouvent à la partie anterieure; 2» sur la queue par une bordure de même couleur blancbe; enfin sur la télé par un cercle encore de mgnie couleur qui lui forme une espèce de couronne, cl qui, se proion-

gcanl sur les yeux, lui dessine comme deux sourcils assez marqués. Le dessous du corps est blanc depuis la gorge jusqu’au bout de la queue. On aperçoit dans le sujet représenté par M. Edwards quelques grivelures, les unes sur les côtés du cou, et les autres sur le blanc des grandes couvertures des ailes.

Le moqueur approche du mauvis pour la grosseur ; il a la queue un peu étagee, les pieds noirâtres, le bec de la même couleur, accompagné de longues barbes, qui naissent au-dessus des angles de son ouverture ; enfin, il a les ailes plus courtes que nos grives, mais cependant moins courtes que le moqueur français

Il se trouve à la Caroline, à la Jamaïque, à la Nouvelle-Espagne, etc. En general il se plaît dans les pays chauds et subsiste dans les tempérés : à la Jamaïque il est fort commun dans les savanes des contrées où il y a beaucoup de bois. Il se perche sur les plus hautes branches, et c’est de là qu’il fait entendre sa voix. Il niche souvent sur les ébéniers. Ses œufs sont tachetés de brun. Il vit de cerises, de baies d aubépine et de cornouiller et même d insectes; sa chair passe pour un fort bon manger, il n’est pas facile de l’élever en cage; cependant on en vient à bout lorsqu’on sait s y prendre et I on jouit une partie de l’annce de l’agrément de son ramage; mais il faut pour cela se conformer à ses goûts, à son instinct, à scs besoins : il faut à force de bons traitements lui faire oublier son esclavage ou plutôt la liberté. Au demeurant, cest un oiseau assez familier qui semble aimer l liomme, s’approche des habitations et vient se percher jusque sur les cheminées.

Celui qu a ouvert M. Sloane avait le ventricule peu musculeux, le foie blanchâtre et les intestins roulés et repliés en un grand nombre de circonvolutions.

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