L’ÉMERI LLON
Ordre des oiseaux de proie, famille des diurnes, genre faucon. (Cuvier.)
Ij’oiseau dont il est ici question n’est point l’émerillon des naturalistes, mais rémcrillon des fauconniers, qui n’a été ni indiqué ni bien décrit par aucun de nos nomenclalcurs : cependant c’est le véritable émerillon dont on se sert tous les jours dans la fauconnerie, et que l'on dresse au vol pour la chasse. Cet oiseau est, à rexceplion des pies-grièches, le plus petit de tous les oiseaux de proie, n’étant que de la grandeur d’une grosse grive : néanmoins on doit le regarder comme un oiseau noble, et qui tient de plus prés qu'un autre à l’espèce du faucon; il en a le plumage, la forme et l'attitude; il a le même naturel, la même docilité, et tout autant d’ardeur et de courage. On peut en faire un bon oiseau de chasse pour les alouettes, les cailles, et même les [lerdrix, qu’il prend et transporte, quoique beaucoup plus pesantes que lui; souvent il les tue d'un seul coup, en les frappant de l’estomac sur la tète ou sur le coii.
Celte petite espèce, si voisine d ailleurs de celle du faucon par le courage et le naturel, ressemble néanmoins plus au hobereau par la figure, et encore plus au rochier : on le distinguera cependant du hobereau, en ce qu'il a les ailes beaucoup plus courtes, et qu’elles ne s'étendent pas à beaucoup prés jusqu à l'extrémité de la queue, au lieu que celles du hobereau s’étendent un peu au delà de cette extrémité ; mais, comme nous l’avons déjà fait sentir dans l'article précédent, ses ressemblances avec le rochier sont si grandes, tant pour la grosseur et la longueur du corps, la forme du bec, des pieds et des serres, les couleurs du plumage, la distribution des taches, etc..., qu'on serait très-bien fondé à regarder le rochier comme une variété de l’émerillon, ou du moins comme une espèce si voisine, qu’on doit suspendre son jugement sur la diversité de ces deux espèces. Au reste, l’émerillon s’éloigne de l'espèce du faucon et de tous les autres oiseaux de proie par un attribut qui le rapproche de la classe commune des autres oiseaux : c’est que le mâle et la femelle sont, dans l’émerillon, de la même grandeur, au lieu que dans tous les autres oiseaux de proie le mâle est bien plus petit
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que la femelle. Cel(e singularité ne lient ilonc point à leur manière de vivre, ni à rien de tout ce qui distingue les oiseaux de proie des autres oiseaux; elle semblerait d’abord appartenir à la grandeur, parce que, dans les piesgriècbes, qui sont encore plus petites que les émerillons, le mâle et la femelle sont aussi de la même grosseur; tandis que, dans les aigles, les vautours, les gerfauts, les autours, les faucons et les éperviers, le mâle est d'un tiers ou d'un quart plus petit que la femelle. Après avoir réfléchi sur cette singidarité, et reconnu (|u’elle ne pouvait pas dépemire des causes générales, j’ai recherebé s’il n’y en avait pas de particulières auxquelles on pût attribuer cet elfet; et j'ai trouvé en comparant les passages de ceux qui ont disséqué des oi.seauxdc proie, qu’il y a, dans la plupart des femelles, un double cacum assez gros et assez étendu; tandis que dans les mâles il n’y a qu’un emeum, et quelquefois point du tout : celte différence de la conformation intérieure, qui se trouve toujours en plus dans les femelles que dans les mâles, peut être la vraie cause physique de leur excès en grandeur. .Je laisse aux gens qui s’occupent d'anatomie à vérifier plus exactement ce fait, qui seul m'a paru propre à rendre raison de la supériorité de grandeur de la femelle sur (o mâle, dans presque toutes les espèces des grands oiseaux de proie.
l/émcrillon vole bas, quoique très-vite et très-légèrement; il fréquenie les bois et les buissons pour y saisir les petits oiseaux, et chasse seul sans être accompagné de sa femelle : elle niche dans les forêts en montagnes et produit cinq ou six petits. ’
Mais, indépendamment de cet émerillon dont nous venons de donner I histoire et la représentation, il existe une autre espèce d’émerillon mieux connue des naturalistes, dont M. Frisch a donné la figure, et qui a été décrit d’après nature par M. Brisson. Cet émerillon diffère en effet par un assez grand nombre de caractères, de l'émerillon des fauconniers; il parait même approcher beaucoup plus de l’espèce de la crécerelle, du moins autant qu'il nous est permis d'en juger par la représentation, n’ayant pu nous le procurer en nature : mais ce qui semble appuyer notre conjecture, c’est que les oiseaux d’Amérique qui nous ont été envoyés sous les noms à'émerillon de Cat/enne et d'émerillon de Saint-Domingue, ne nous paraissent être que des variétés d'une seule espèce, et peut-être run de ces oiseaux n’cst-il que le male ou la femelle de l'autre : mais tous deux ressemblent si fort à Vemerillon donné par M. Frisch, qu’on doit les regarder comme étant d'espèces très-voisines; et cet émerillon d'Europe, aussi bien que ces émerillons d’Amérique dont les espèces sont si voisines, parailront à tous ceux qui les considéreront attentivement beaucoup plus près de la crécerelle que de l'émerillon des fauconniers. Il se peut donc que celte espèce ait passé d'un continent à l’autre; et en effet M. Linnæus fait mention des crécerelles en Suède, et ne dit pas que les émerillons s’y trouvent. Ceci semble confirmer encore notre opinion que ce prétendu émerillon des naturalistes n’est qu’une variété, ou tout au plus une espèce très-voisine de celle de la crécerelle : on pourrait même lui donner un nom particulier, si on voulait la distinguer, soit de l’émerillon des fauconniers, soildc la crécerelle, et ce nom serait celui qu’on lui donne dans les iles Antilles.
(( L’émerillon, dit le P. du Tertre, que nos habitants appellent ffrÿ gry à cause qii'cn volant il jette un cri qu’ils expriment par ces syllabes gry gry, est un autre De lit oiseau de proie qui n’est guère plus gros qu’une grive; il a toutes les plumes de dessus le dos cl des ailes rousses, tachées de noir, et le dessous du ventre blanc mou cheté d’hermine ; il est armé de bec et de griffes à proportion de sa grandeur ’■ il ne fait la chasse qu’aux pciits lézards et aux sauterelles, et quelquefois aux petits poulets
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quand ils sont nouvellement éclos. Je leur en ai fait làchei' plusieurs fois, ajoute-t-il : la poule so défend contre lui et lui donne la chasse. Les habitants en mangent, mais il n'est pas bien gras. »
La ressemblance du cri de cet émerillon du P. du Tertre * avec le cri de notre crécerelle est encore un autre indice du voisinage de ces espèces; et il me parait qu'on peut conclure assez positivement que tous ces oiseaux, donnés par les naltiralistes sous les noms A'émerillon d'Eur<pe, émerillon de la Caroline ou de Cayenne et émerillon de Saint-Dominyue ou des Antilles, ne font qu'une variété dans l'espèce de la crécerelle, fi laquelle on pourrait donner le nom de gry gry pour la distinguer de la crécerelle commune.
LES PIES-GRIÉCHES.
Ces oiseaux, quoique petits, quoique délicats de corps cl de membres, doivent néanmoins par leur courage, par leur large bec, fort et croebu, et par leur appétit pour la chair, être mis au rang des oiseaux de proie, meme des plus fiers et des plus sanguinaires. On est toujours étonné de voir l'inlrépidiié avec laquelle une petite pie griècbe combai contre les pies, les corneilles, les crécerelles, tous oiseaux beaucoup plus grands et plus forts qu’elle : non-seulement elle combat pour se défendre, mais souvent elle attaque, cl toujours avec avatitage, surtout lorstjue le couple se réunit pour éloigner de leurs petits les oiseaux de rapine. Elles n’attendent pas qu’ils approchent, il sullit qu’ils passent à leur portée pour qu’elles aillent audevant : elles les attaquent à grands cris, leur font des blessures cruelles et les chassent avec tant de fureur qu’ils fuient souvent sans oser revenir; et dans ce combat inégal contre d’aussi grands ennemis, il est rare de les voir succomber sous la force, ou se laisser emporter; il arrive seulement qu’elles tombent quelquefois avec l'oiseau contre lequel elles se sont accrochées avec tant d’acharnement, que le combat ne finit que par la chute et la mort de tous deux : aussi les oiseaux de proie les plus braves les respectent; les milans, les buses, les corbeaux paraissent les craindre et les fuir plutôt que les rechercher. Rien dans la nature ne jieini mieux la puissance cl les droits du courage que de voir ce petit oiseau, qui n'est guère plus gros qu’une alouette, voler de pair avec les éperviers, les faucons et tous les autres tyrans de l'air, sans les redouter, et chasser dans leur domaine sans craindre d’en être puni ; car, quoique les pies-grièches sc nourrissent communément d'insectes, elles aiment la chair de préférence : elles poursuivent au vol tous les petits oiseaux; on en a vu prendre des perdreaux eide jeunes levrauts; les grives, les merles et les autres oiseaux pris au lacet ou au piège deviennent leur proie la plus ordinaire; elles les saisissent avec les ongles, leur crèvent la tète avec le bec, leur serrent et déchiquetent le cou, et, après les avoir étranglés ou tués, elles les plument, pour les manger, les dépecer à leur aise, et en emporter dans leur nid les débris en lambeaux.
Le genre de ces oiseaux est composé d’un assez grand nombre d’espèces ; mais nous pouvons réduire à trois principales celles de notre climat : la première est celle de la pie-grièche grise, la seconde celle de la pie-grièche
' Le cri de la crécerelle est pri, pri, ce qui approche beaucoup de yrij gry, qui est le nom qu’on donne aux Antilles à cet oiseau, à cause de son cii.
rousse, et la troisième eelle de In pie-grièclie appelée vulgairement Yécorcheur. Cliacune de ces trois esf)èces mérite une descri|)tion particulière, et contient quelques variétés que nous allons indiquer.