‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 4)Chapitre 60 sur 525 · LE DUC OU GRAND DUC · texte numérisé non relu

LE DUC OU GRAND DUC

Ordre des oiseaux de proie, famille des nocturnes, genre strix. (Cuviiîk.)

Les poêles ont dédié l’aigle à Jupiter, et le duc à Junon : c’est en effet l'aigle de la nuit et le roi de celte tribu d’oiseaux qui craignent la lumière du jour et ne volent que quand elle s’éteint. Le duc paraît être au premier coup d’œil aussi gros, aussi fort que l’aigle commun ; cependant il est réellement plus petit, et les proportions de son corps sont toutes différentes : il

110 H1STOIHI-: i\atijhi:lU':

a les jambes, le corps et la tpieue plus courts que I aigle, la tête beaucoup plus gramle, les ailes bien moins longues, rélemlue du vol ou I cnvergurc n ctant que d’environ cinq pieds. On distingue aisément le duc à sa grosse figure, à son énorme tète, aux larges et profondes cavernes de ses oreilles, aux deux aigrettes qui stirmonlenl sa tête, et qui sont élevées de plus de deux pouces et demi; à son bec court, noir et croebu; à ses grands yeux fixes et transparents; à ses larges prunelles noires et environnées il'un cercle de couleur orangée; à sa face entourée de poils, ou plutôt de petites plumes blanches et décomposées, qui aboutissent à une circonférence d'autres petites plumes frisées; à scs ongles noirs, très-forts et très-croebus; à son cou très-court; à son pluniage d’un roux brun taché de noir et de jaune sur le dos, et de jaune sur le ventre, marqué de taches noires cl traversé de quelques bandes brunes mêlées assez conl'usémenl; à ses pieds couverts d’un duvet épais et de plumes roussàtres jusqu’aux ongles, enfin à son cri effrayant huihou, kituhou, bouhou, pouliou, qu'il fait retentir dans le silence de la nuit, lorsque tous les auties animaux se taisent; cl c'est alors qu’il les éveille, les inquiète, les poursuit cl les enlève, ou les met à mort pour les dépecer et les emporter dans les cavernes (|ui lui servent de retraite : aussi n'habite-l-il que les rochers ou les vieilles tours abandonnées et situées audessus des montagnes. Il descend rarement dans les plaines, et ne se perebe pas volontiers sur les arbres, mais sur les églises écartées et sur les vieux châteaux. Sa chasse la plus ordinaire sont les jeunes lièvres, les lapins, les taupes, les mulots, les souris, qu'il avale tout entières, et dont il digère la substance charnue, vomit le poil, les os et la peau en pelotes arrondies; il mange aussi les chauves-souris, les seiqienls, les lézards, les crapauds, lés grenouilles, et en nourrit scs petits : il chasse alors avec tant d'activité, que son nid regorge de provisions; il en rassemble |)lus qu’aucun autre oiseau de proie.

On garde ces oiseaux dans les ménageries à cause de leur ligure singulière. L’espèce n'en est pas aussi nombreuse en France que celle des autres hiboux, et il n'est pas sur qu'ils restent au pays toute l'année; ils y nichent cependant quelquefois sur des arbres creux, et plus souvent dans les cavernes de rocbers.ou dans des trous de hautes et vieilles murailles : leur nid a près de trois pieds de diamètre, et est composé de petites branches de bois sec entrelacées de racines souples, garni de feuilles en dedans. On ne trouve souvent qu'un œuf ou deux dans ce nid, et rarement trois : la couleur de ces œufs lire un peu sur celle du plumage de l’oiseau; leur grosseur excède celle des œufs de poule. Les petits sont très-voraces, et les pères et mères trèshabiles à la chasse, qu’ils font dans le silence et avec beaucoup plus de légèretéque leur grosse corpulence ne paraît le permcllre; souvent ils se battent avec les buses, et sont ordinairement les plus forts et les maîtres de la proie qu’ils leur enlèvent. Ils supportent plus aisément la lumière du jour que les autres oiseaux de nuit; car ils sortent de meilleure heure le soir, et rentrent plus lard le matin. On voit quelquefois le duc assailli par des troupes de corneilles, qui le suivent au vol et l’environnent par milliers; il soutient leur choc, pousse des cris plus forts qu’elles, et finit par les disperser,;et souvent par en prendre quelqu’une lorsque la lumière du jour baisse. Quoiqu’ils aient les ailes plus courtes que la plupart des oiseaux de haut vol, ils ne laissent pas de s’élever assez haut, surtout à I hcure du crépuscule; mais ordinairement ils ne volent que bas et à de petites distances dans les autres heures du jour. On se sert du <luc dans la fauconnerie pour attirer le milan : on attache au duc une queue de renard pour rendre sa figure encore plus extraordinaire; il vole à fleur de terre, et sc pose dans la campagne, sans

DL: duc ou GKAiND DUC. Ht

se perciier sur aucun arbre : le milan, qui l’aperçoit de loin, arrive et s’approche du duc, non pas pour le combattre ou l’attaquer, mais comme pour l’admirer, et il se tient auprès de lui assez longtenqjs pour se laisser tirer |)ar le ehasseur, ou prendre par les oiseaux de proie qu’on lâche à sa poursuite. La plupart des faisandiers tiennent aussi dans leur faisanderie un due qu’ils metlent toujours en cage sur des juchoirs, dans un lieu üéeouvert, afin que les corbeaux et les corneilles s’assemblent autour de lui, et qu’on puisse tirer et tuer un plus grand nombre de ces oiseaux criards, qui in |uiètent beaucoup les jeunes faisans; et, pour ne pas eflVayer les faisans, on tire les cornèilles avec une sarbacane.

On a observé à 1 égard des parties intérieures de cet oiseau, qu il a la langue courte et assez large, l’eslomac très-ample, l’œil enfermé dans une tunique cartilagineuse en forme de capsule, et le cerveau recouvert d’une simple tunique plus épaisse que celle des autres oiseaux, qui, comme les animaux quadrupèdes, ont deux membranes qui recouvrent la cervelle.

Il parait qu il y a dans cette espèce une première variété qui semble en renfermer une seconde; tomes deux se trouvent en Italie, et ont été indiquées par Aldrovande : on peut appeler l’un le duc aux ailes noires *, et le second le duc aux pieds nus. Le premier ne diffère en effet du grand duc commun que par les couleurs, qu’il a plus brunes ou plus noires sur les ailes, le dos et la queue; et le second, qui ressemble en entier à celui-ci p.y ses couleurs plus noires, n'en diffère que par la nudité des jambes et des pieds, qui sont très-peu fournis de plumes : ils ont aussi tous deux les jambes plus menues et moins fortes que le due commun.

Indépendamment de ces deux variétés, qui se trouvent dans nos climats, il y en a d’autres dans des climats plus éloignés. Le duc blanc de Laponie, marqué de taches noires, qu’indique Linnæus, ne parait être qu’une variété produite par le froid du Nord. On sait que la plupart des animaux quadrupèdes sotit naturellement blancs ou le deviennent dans les pays très-froids : il en est de même d’un grand nornbie d’oiseaux; celui-ci, qu’on trouve dans les motitagnes de Laponie, est blanc, taché de noir, et ne diffère que par cette couleur du grand duc commun : ainsi on le peut rapportera cette espèce comme simple variété.

Comme cet oiseau craint peu le chaud, et ne craint pas le froid, on le trouve également dans les deux continents au nord et au midi; et non-seuseulement on y trouve l’espèec même, mais encore les variétés de l’espèce. Lejacuruiu du Brésil, décrit par .^larcgrave, est absolument le même oiseau que notre grand due commun. Celui qui nous a été apporté des terres Magellaniques ne diffère pas assez du grand duc d’Europe pour eu faire une espèce séparée. Celui qui est indiqué par l’auteur du Voyagea la baie de Hudson, sous le nom de hibou couronné, et par >1. Edwards, sous le tiom de duc de Virginie, sont des variétés qui se trouvent en Amérique les mêmes qu'en Europe; car la dilférence la plus remarquable qu’il y ait entre le duc commun et le duc de la baie de Hudson et de Virginie, c’est que les aigrettes partent du bec au lieu de partir des oreilles. Or, on peut voir de même dans les figures des trois ducs, données par Aldrovande, qu’il n’y a que le premier, c’est-à-dire le duc commun, dont les aigrettes partent des oreilles, et que dans les autres, qui néanmoins sont des variétés qui se trouvent en Italie, les plumes des aigrettes ne partent pas des oreilles, mais de la base du bec, comme dans le duc de Virginie, décrit par M. Edwards. Il me parait donc que M. Klein a prononcé trop légèrement, lorsqu’il a dit que ce grand

Graad duc d’Italie

MiiJ HISTOIRE NATURELLE

duc de V^irgiiiie clait d'une espece toute difîéi'enle de l'espèce d'Europe, parce que les aigrettes partent du bec, au lieu que celles de noire duc partent des oreilles : s’il eût comparé les figures d'Aldrovande et celles de l^E Edwards, il eût reconnu que cette même différence, qui ne fait qu'une variété, se trouve en Italie comme en Virginie, et qu'en général les aigrettes dans ces oiseaux ne partent pas précisément du bord des oreilles, mais plutôt du dessus des yeux et des parties supérieures à la base du bec.

Page 1