LA PETITE OUTARDE
C OUTAUDE CANEPETIÈUE.
Ordre des échassiers, famille des pressirestres, genre outarde. (Cuvier.)
Cet oiseau ne diffère de l’outarde que pareequ’il est beaucoup plus petit, et par quelques variétés dans le plumage. 11 a aussi cela de commun avec l’outarde, qu’oti lui a donné le nom de cane et de canard, quoiqu’il n’ait pas plus d’allinité qu’elle avec les oiseaux aquatiques, et qu’on ne le voie jamais autour des eaux. Beloti prétend qu’on l’a ainsi nommé parce qn il se tapit contre terre comme font les canes dans l’eau, et M. Salerne, parce qu’il ressemble en quelque chose à un canard sauvage, et (pi’il vole comme lui. Mais l’incertitude et le peu d’accord de ces conjectures étymologiques font voir (lu’un rapport aussi vague, et surtout un rapport inn(|ue, nest point une raison sullisante pour appliquer à un oiseau le nom d’un autre oiseau; car, si un lecteur qui trouve ce nom ne saisit point le rapport qn on a votiln indiquer, il prendra nécessairement une fausse idée : or, il y a bcatieonp à parier que ce rapport, étant unique, ne sera saisi que très-rarement.
La dénomination de petite outarde, que j’ai préférée, n'est point sujette à cet inconvénient; car l’oiseau dont il s'agit ayant tous les principaux caractères de l’outarde, à l’exception de la grandeur, le nom composé de petite outarde lui convient dans presque toute la plénitude de sa signilication, et ne peut guère produire d’erreurs.
Dli LA PKTITIi OUTAUDE. fyi
Bcloii il soupçonné que cet oiseau étaii le tetrax irAiliénée, se l'oiidanl sur un passage de eel auteur, où il le compare, pour la grandeur, au siiemo- %Ms, que Delon prend pour un freux, espè<;c de grosse eorncille : mais Aldrovande assure au contraire que le spermiihijus est une espèce de moineau, et que par consécpient le tetrax, auquel Àllicnée le compare pour la grandeur, ne saurait être la petite outarde : aussi Willughhy prétend-il que cet oiseau n a point clé nommé par les anciens.
Le même Aldrovande nous dit que les pécheurs de Dorne ont donné, sans quon sache pourquoi, le nom de sleUa à un oiseau qu’il avait pris d’abord pour la petite outarde, mais qu’ensuilc il a jugé différent en y regardant de plus près. Cependant, malgré un aveu aussi formel, Ray et d’après lui M. Salerne disent que la cancpelière et le slelia avis (l’Aldrovaïule paraissent être de la même espèce : et M. Drisson place sans difficulté le slelia d Aldrovande parmi les synonymes de la petite outarde; il semble même imputer à Charleion et à Willughby d avoir pensé de même, quoique ces deux auteurs aient été lort attentifs à ne point confondre ces deux sortes d’oiseaux, que, selon toute apparence, ils n’avaient point vus.
D un autre côté, .M. Darrère, brouillant la petite outarde avec le râle lui a imposé le nom A'orUjgometra melina, et lui donne un qiialrièine doi’<^t à chaipie pied; tant il est vrai que la multiplicité des méthodes ne fait que donner heu à de nouvelles erreurs, sans rien ajouter aux connaissances reelles!
Cet oiseau est une véritable outarde, comme j’ai dit, mais construite sur une plus petite échelle; d’où i\I. Klein a pris occasion de l’appeler outarde naim. Sa longueur, prise du bout du bec au bout des ongles, est de dixhuit pouces, c'esl-à-dire plus d’une fois moindre que la même dimension prise dans la grande outarde : cette seule mesure donne toutes les autres : et il n en faut pas conclure, avec i\I. Ray, que la petite outarde soit à la grande comme un est à deux, mais comme un est à huit, puisque les volumes des corps semblables sont entre eux comme les cubes de celles de leurs dimensions simples qui se correspondent. Sa grosseur est à peu près celle d un laisan ; elle a, comme la grande outarde, trois doigtsseulenient à chaque |)ied, le bas de la jambe sans plumes, le bec des gallinacés, et un duvet couleur de rose sous toutes les plumes du corps; mais elle a deux pennes de moins à la queue, une penne de plus à chaque aile, dont les dernières pennes vont, 1 aile étant pliée, presque aussi loin que les premières par lesquelles on entend les plus éloignées du corps. Outre cela, le mâle n’a point ces barbes de plume qu’a le mâle de la grande espèce; et M. Klein ajoute que son plumage est moins beau (jne celui de la femelle, contre ce qui se voit le plus souvent dans les oiseaux. Mais, à ces différences près qui sont assez légères, on trouve dans la petite espèce tous les attributs extérieurs de la grande, et même presque toutes les qualités intérieures le même naturel, les mêmes mœurs, les mêmes habitudes; il semble que la petite soit éclose d’un œuf de la grande, dont le germe aurait eu une moindre iorce de développement.
Le mâle se distingue de la femelle par un double collier blanc, et par queh|ues autres variétés dans les couleurs; mais celles de la partie supérieure du corps sont presque les mêmes dans les deux sexes, et sont beaucoup moins sujettes à varier dans les différents individus, ainsi que Delon l avait remarqué.
Selon M. Salerne, ces oiseaux ont un cri particulier d’amour qui commence au mois de mai : ce cri est brout ou proul; ils le ré[)ctent surtout la nuit, et on l’entend de fort loin : alors, les mâles se battent entre eux avec
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iiclinrneinent, cl làcheiit tle sc rendre maîtres cliacun d'un eorlain dislriet; uii seul sidïii à plusieurs femelles, et la place du rendez-vous d'amour est battue comme l'aire d'une grange.
l.a femelle pond, au mois de juin, trois, quatre et jusqu'à cinq œufs fort beaux, d'un vert luisant : lorsque scs petits sont éclos, elle les mène, comme la poule mène les siens. Us ne commencent à voler que vers le milieu du mois d'aoùt; et (piand ils entendent du bruit, ils se tapis.senl contre terre, et se laisseraient plutôt écraser que de remuer de la place.
On prend les mâles au piège, en les attirant avec une femelle em|millée dont on imite le cri; on les chasse aussi avec l’oiseau de proie : mais, en général, ces oiseaux sont fort dilliciles à approcher, étant toujours aux aguets sur quelque hauteur daas les avoines, mais jamais, dit-on, dans les sédglcs et les blés, Lorsipie sur la fin de la belle sarson, ils se disposent à quitter le pays pour passer dans un autre, on les voit se rassembler par troupes; et pour lors, il n’y a plus de différence entre les jeunes cl les vieux.
Ils se nourrissent, selon Belon, comme ceux de la grande espèce, c’està dire d'herbes et de graines, et, outre cela, de fourmis, do scarabées et de petites mouches : mais, selon M. Salerne, les insectes sont leur nourriture principale; seulement, ils mangent quelquefois au printemps les feuilles les plus tendres du laileron.
La petite outarde est moins répandue que la grande, et paraît confinée dans une zone beaucoup plus étroite. M. Linnæus dit qu’elle se trouve en Europe, et particulièrement en France : cela est un peu vague; car il y a des pays très-considérables en Europe et même de grandes provinces en France où elle est inconnue. On peut mettre les climats de la Suède et de la Pologne au nombre de ceux où elle ne se plait point; carM. Linnæus, lui-mème, n’en fait aucune meniion dans sa Fauna Suecica, ni le P. Rzaczynski dans son Histoire naturelle de Pologne; et iM. Klein n’en a vu qu’une seul à Dantzick, laquelle venait de la ménagerie du Maregrave de Bareith.
il faut qu’elle ne soit pas non plus bien commune en Allemagne, puisque Frisch, qui s’attache à décrire et représenter les oiseaux de celte région, et (jui parle assez au long de la grande outarde, ne dit pas un mot de celleci, et que Schwenckfeld ne la nomme seulement pas.
(iessner se contente de donner son nom dans la liste des oiseaux qu'il n’avait jamais vus ; et il est bien prouvé qu’en effet il n’avait jamais vu celuit;i, puisqu’il lui suppose des pieds velus comme à l'altagas; ce qui donne lieu fie croire qu’il est au moins fort rare en Suisse,
Les auteurs de la Zoologie britannique, qui se sont voués à ne décrire aucun animal qui ne fût breton ou du moins d’origine bretonne, auraient cru manquer à leur vœu, s’ils eussent décrit une petite outarde qui avait été cependant tuée dans la province de Cornouailles, mais qu’ils ont regardée comme un oiseau égaré, et tout à fait étranger à la Grande-Bretagne : elle l'est en effet à un tel point, qu'un individu de celle espèce ayant été présenté à la Société royale, aucun des membres qui étaient présents ce jour-là ne le reconnut, et qu'on fut obligé de députer à M. Edwards pour savoir ce (jue c'était.
D un autre côté, Belon nous assure que, de son temps, les ambassadeurs de Veni.œ, de Ferrareet du Pape, à qui il en montra une, ne la reconnurent pas mieux, ni personne de leur suite, et que (pielques-uns la prirent pour une laisane : d’où il conclut, avec raison, qu'elle doit être fort rare en Italie; et cela est vraisemblable, quoique M. Bay, passant par Moilène, en ait vu une au marché. Voilà donc la Pologne, la Suède, la Grande-Bretagne,
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l Alleiiifigne, la Suisse et l'Italie, à excepter du nombre des pays de l'Eurojie où se trouve la petite outarde; et ce qui pourrait faire croire que ces exceptions sont encore trop limitées, et que la France est le seul climat propre, le seul pays naturel de cet oiseau, c’est que les naturalistes français sont ceux qui paraissent le connaître mieux, et presque les seuls qui en parlent d’après leurs propres observations, et que tous les autres, excepté M. Klein, qui n’en avait vu qu’un, n’en parlent que d’après Bclon.
.Mais il ne faut pas même croire que la petite outarde soit également commune dans tous les cantons delà France; je connais de très-grandes provinces de ce royaume où elle ne se voit point.
M. Salerne dit qu’on la trouve assez communément dans la Beaiice (où cependant elle n’est que passagère), qu’on la voit arriver vers le milieu d'avril, et s’en aller aux approches de l’hiver : il ajoute qu’elle se plaît dans les terres maigres et pierreuses, raison pourquoi on canepetrace, et
ses petits petraceaux. On la voit aussi dans le Berri, où elle est connue sous le non) de canepelrotte. Enfin, elle doit être commune dans le Maine et la Normandie, puisque Belon, jugeant de toutes les autres provinces de France par celle-ci qu'il connaissait te mieux, avance qu’t? tiy a paysan dans ce royaume qui ne la saxhe nommer.
La petite outarde est naturellement rusée et soupçonneuse, au point que cela a passé en proverbe, et que fon dit des personnes qui montrent ce caractère, quils font de la cancpetière.
Lorsque ces oiseaux soupçonnent quelque danger, ils partent et font un vol de deux ou trois cents pas trés-roide et fort près, de terre : puis lorsqu’ils sont posés, ils courent, si vite qu’à peine un homme les pourrait atteindre.
La chair de la petite outarde est noire et d'un goût exquis : M. Klein nous assure que les œufs de la femelle qu'il a eue étaient ircs-bons à manger, et il ajoute que la chair de cette femelle était meilleure que celle de la femelle du petit coq de bruyère; ce dont il pouvait juger par comparaison.
Quant à l’organisation intérieure, elle est à peu près la même, suivant Belon, que dans le commun des granivores.
OISEAUX ÉFRANGEBS