‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 4)Chapitre 92 sur 525 · DE LA PINTADE · texte numérisé non relu

DE LA PINTADE

seulement elle a les pieds plus élevés et le cou plus long et plus menu dans le tinul.

Les barbillons, qui prennent naissance du bec supérieur, n’ont point de forme constante, étant ovales dans les unes, et carrés ou triangulaire dans les autres : ils sont rouges dans la femelle et bleuâtres dans le mâle; et c’est, selon MiM, de r.Académie et M. lîrisson, la seule chose qui distingue les deux sexes : mais d'autres auteurs ont assigné, comme nous l'avons vu ci-dessus, d'autres dilTérences tirées des couleurs du plumage, des barbillons, du tubercule calleux de la tête, des caroncules des narines, de la grosseur du corps, des soies ou lilets de l'occipul, etc.; soit que ces variétés dépendent en effet de la différence du sexe, soit que, par un vice de logique trop commun, on les ait regardées comme propres au sexe de rindividu où elles se trouvaient accidentellement, et par des causes toutes différentes.

En arriére des barbillons, on voit, sur les côtés de la tète, la très-petite ouverture des oreilles, qui, dans la plupart des oiseaux, est ombragée par des plumes, et se trouve ici à découvert. Mais, ce qui est propre à la pintade, c’est ce tubercule calleux, cette espèce de casque qui s'élève sur sa tète, et que Belon compare assez mal à propos au tubercule, ou plutôt à la corne de la girafe; il est semblable, par sa forme, à la contre-épreuve du bonnet ducal du doge de Venise, ou, si l’on veut, à ce bonnet mis sens devant derrière : sa couleur varie, dans les différents sujets, du blanc au rougeâtre, en passant par le jaune et le brun; sa substance intérieure est comme celle d’une chair endurcie et calleuse : ce noyau est recouvert d’une peau sèche et ridée qui s’étend sur l’occiput et sur les côtés de la tète, mais qui est échancrée à l'endroit des yeux. Les physiciens à causes finales n’ont pas manqué de dire que cette callosité était un casque véritable, une arme défensive donnée aux pintades pour les munir contre leurs atteintes réciproques, attendu que ce sont des oiseaux querelleurs, qui ont le bec trèsfort et le cràtie très-faible.

Les yeux sont grands et couverts, la paupière supérieure a de longs poils noirs relevés en liaut, et le cristallin est plus convexe en dedans qu’en dehors.

M. Perrault assure que le bec est semblable à celui de la poule : le jésuite Margal le fait trois fois plus gros, très-dur et très-pointu; les ongles sont aussi plus aigus, selon le P. Labat : mais tous s’accordent, anciens et modernes, à dire que les pieds ri'onl point d'éperons.

Une différence considérable qui se trouve entre la poule commune et la pintade, c’est que le tube intestinal est beaucoup plus court à proportion dans cette dernière, n’ayant que trois pieds, selon MM. de l’Académie, sans compter les cœcMWt qui ont chacun six pouces, vont en s'élargissant depuis leur origine, et reçoivent les vaisseaux du mésentère comme les autres intestins : le plus gros de tous est le duodénum qui a plus de huit lignes de diamètre. Le gésier est comme celui de la poule : on y trouve aussi beaucoup de petits graviers, quelquefois même rien autre chose, apparemment lorsque l'animal étant mort de langueur a passé les derniers temps de sa vie sans manger ; la membrane interne du gésier est très-ridée, peu adhérente à la tutnque nerveuse, et d’une substance analogue à celle de la corne.

Le jabot, lorsqu’il est soufflé, est de la grosseur d’une balle de paume; le canal intermédiaire entre le jabot et le gésier est d’une substance plus dure et plus blanche que la partie du conduit intestinal (|ui précède le jabot et ne présente pas, à beaucoup près, un si grand nombre de vaisseaux apparents.

I.'œsophage descend le long du cou, à droite de la trachée-artère; sans

aiü HISTOIRE >ATUI{liLLE

doute parce que le cou qui, comme je I ai dit, est fort (otig, se pliant plus souvent en avant que sur les côtés, l'œsophage, pressé par la trachée-artère, dont les anneaux sont entièrement osseux ici comme dans la plupart des oiseaux, a été poussé du côté où il y avait le moins de résistance.

Ces oiseaux sont sujets à avoir dans le l'oie, et même dans la rate, des concrétions squirreuses : on en a vu qui n’avaient point de vésicule d i liel ; mais, dans ce cas, le rameau hépatique était fort gros : on en a vu d autres qui n’avaient qu’un seul testicule. En général, il parait que les parties internes ne sont pas moins susceptibles de variétés que les parties extérieures et superficielles.

Le cœur est plus pointu qu'il ne l'est cominunénieut dans les oiseaux; les poumons sont à l'orditiaire : mais on a remarqué dans queh|ues sujets qu’en soufflant dans la trachée-artère pour metire en mouvement les poumons et les cellules à air, on a remarqué, dis-je, que le péricarde , qui paraissait plus lâche qu'à 1 ordinaire, se gonflait comme les poumons.

J’ajouterai encore une observation anatomique qui peut avoir quelque rapport avec I hahilude de crier, et à la force de la voix de la pintade : c’est que la trachée-artère reçoit dans la cavité du thorax deux petits cordons mus culeux longs d'un pouce, larges de deux tiers de ligne, lesquels s’y implantent de chaque côté.

La pintade est en elTet un oiseau très-criard ; et ce n’est pas sans raison que Browne l'a appelée gaMus clamoms ; son cri est aigre et perçant , et à la longue devient tellement incommode, que , quoique la chair de la pintade soit un exeelteni manger et bien supérieur à la volaille ordinaire, la plupart des colons d’Amérique ont renoncé à en élever : les Grecs avaient un mot particulier pour exprimer ce cri. Elien dit que la méléagride prononce à peu près son nom ; le docteur Gai, que son cri approche de celui de la perdrix, sans être néanmoins aussi éclatant; Belon, qyCil est quasi comme celui des petits poussins noucellement éclos : mais il assure positivement qu’il est dissemblable à eelui des poules eommunes, et je ne sais pourquoi Aldrovande et M. Salerne lui ont fait dire le contraire.

C’est un oiseau vif, inquiet et turbulent, qui n’aime point à se tenir en plaee, et qui sait se rendre maitre dans la basse-cour : il se fait craindre des dindons même; et quoique beaucoup plus petit, il leur en impose par sa pétulance. « La pintade, dit le P. àlargat, a plutôt lait dix tours et « donné vingt coups de bec, que ces gros oiseaux n'ont pensé à se mettre « en défense. » Ces poules de INumidie semblent avoir la même façon de combattre que riiistorien Salluste attribue aux cavaliers numides. « Leur charge, « dit il, est brusque et irrégulière; trouvent-ils de la résistance, ils lour- « nent le dos, et un instant après ils sont sur rennemi. » ün pourrait à cet exemple en joindre beaucoup d’autres qui attestent l'influence du climat sur le naturel des animaux, ainsi que sur le génie national des habitants. L’éléphant joint à beaucoup de force et d industrie une disposition à l esclavage : le chameau est laborieux, patient et sobre; le dogue ne démord point.

Elien raconte que, dams une certaine île, la méléagride est respectée des oiseaux de proie; mais je crois que, dans tous les pays du monde, les oiseaux de proie attaqueront par préférence toute autre volaille qui aura le bec moins fort, point de casque sur la tète, et qui ne saura pas si bien se défendre.

La pintade est du nombre des oiseaux pulvérateurs qui cherchent dans la poussière où ils se vautrent un remède contre l’incommodité des insectes; elle gratte aussi la terre comme nos poules communes, et va par troupes

DE LA PJNTADE. 217

très-nonibrcHses ; on en voit à l'ile «le May des volées de deux ou trois cents; les insulaires les ciiassent au chien courant, sans antres armes que des hâtons. Comme elles ont les ailes fort courtes, elles volent pesammentmais elles courent très-vite, et, selon lielon, en tenant la tète élevée comme la girafe : elles se perchent la nuit pour dormir, et quelquefois la journée, sur les murs de clôture, sur les haies, et même sur les toits des maisons et sur les arbres. Elles sont soigneuses, dit encore Belon, en pourchassant leur vivre; et en effet elles doivent consommer beaucoup, et avoir plus de besoins que les [mules domestiques, vu le peu de longueur de leurs intestins.

11 parait, par le témoignage des anciens et des modernes, et par les demimembranes qui unissent les doigts des pieds, que la pintade est un oiseau demi-aquatique : aussi celles de Guinée, qui ont recouvré leur liberté à Saint-Domingue, ne suivant plus que l'impulsion du naturel, cherchent de préférence les lieux aquatiques et marécageux.

Si on les élève de jeunesse, elles s'apprivoisent très-bien. Bruc raconte qu’étant sur la côte du Sénégal, il reçut en présent d'une princesse du pays deux pintades, l'une mâle et l’autre femelle, toutes deux si familières, qu elles venaient manger sur son assiette; et qu’ayant la liberté de voler au rivage, elles se rendaient régulièrement sur la barque au son de la cloche qui annonçait le dîner et le souper. Moore dit qu elles sont aussi farouches que le sont les faisans en Angleterre : mais je doute qu’on ait vu des faisans aussi privés que les deux pintades de Brue; et ce qui prouve que les pintades ne sont pas fort farouches, c’est qu’elles reçoivent la nourriture qu’on leur présente au moment même où elles viennent d'ètre [)riscs. Tout bien considéré, il me semble que leur naturel approche beaucoup plus de celui de la perdrix que de celui du faisan.

La poule pintade pond et couve à peu près comme la poule commune; mais il parait que sa fécondité n’est pas la même en différents climats, ou du moins «[u'elle est beaucoup plus grande dans l'état de domesticité où elle regorge de nourriture, que dans l'état de sauvage, où, étant nourrie moins largement, elle abonde moins en molécules organi(]ues superflues.

On in’a assuré qu elle est sauvage à l'Ile-de-Francc, et qu elle y pond huit, «iix et douze œufs à terre dans les bois; au lieu que celles qui sont domestiques à Saint-Domingue, et qui elierehenl aussi le plus épais des haies et des broussailles pour y déposer leurs œufs, en pondent jusqu’à cent et cent cinquante, pourvu «pi’il en reste toujours quelqu’un dans le nid.

Ges œufs sont plus petits à proportion que ceux de la poule ordinaire, et ils ont aussi la coquille beaucoup plus <iure : mais il y a une différence remarquable entre ceux de la pintade domestique et ceux de la pintade sauvage; ceux-ci ont de petites taches rondes comme celles du plumage, et qui n'avaient point échappé à Aristote, au lieu que ceux de la pintade dorneslitiue sont d'abord d'un rouge assez vif, qui devient ensuite plus sombre, et enlin couleur de ruse sèche, en se refroidissant. Si ce fait est vrai, comme l'a assuré M. Fournier, qui en a beaucoup élevé, il faudrait en conclure que les influences de la domesticité sont ici assez [irofondes pour altérer non-seulement les couleurs du [dumage, comme nous l avons vu ci-dessus, niais encore celle de la matière dotil se forme la coquille des œufs; et, comme cela n’arrive pas dans les autres espèces, c’est encore une raison de plus [lour regarder la nature de la pintade comme moins lixe et plus sujette à varier que celle des autres oiseaux.

La pintade a-t-elle soin ou non de sa couvée? c’est un problème qui n’est pas encore résolu : Belon dit oui, sans restriction; Frisch est aussi

üirFON, lome vai. 15

218 mSTOIRK \ATLiUKLI,lî

pour rallirmalivc à l'ôgard de la grande espèce, qui aime les lieux secs, c! il assure que le contraire csl vrai <le la petite espèce, qui sc plaît dans les marécages : mais le plus grand nondire des témoignages Itii altrihuc de rindilïércnce sur cet article; et le jésuite Margal nous apprend qu’à Saint- Domingue on ne lui permet pas de couver elle-même ses œufs, par la raison qu elle ne s'y. attache point, et qu’elle abandonne souvent ses petits : on préfère, dit-il, de les faire couver par des poules d’Inde ou par des pouhîs communes.

Je ne trouve rien sur la durée de l incubation; mais à juger par la grosseur de l'oiseau, et par ce que l’on sait des espèces auxquelles il a le plus de rapport, on peut la supposer de trois semaines, plus ou moins, selon la chaleur de la saison ou du climat, l’assiduité de la couveuse, etc.

Au commencement, les jeunes pintadeaux n’ont encore ni barbillons, ni sans doute de casque; ils ressemblent alors par le plumage, par la couleur des pieds et du bec, à des perdreaux rouges : et il n'est pas aisé de distinguer les jeunes mâles des vieilles femelles'^ car c’est dans toutes les espèces que la maturité des femelles ressemble à renfanec des mâles.

Les pintadeaux sont très délicats et fort dillieilcs à élever dans nos pays septentrionaux, comme étant originaires des climats bri'ilants <le l’Afrique : iis se nourissent, ainsi que les vieux, à Saint-Domingue, avec du millet; selon le P. .Margat, dans l'ile de May, avec des cigales et des vers qu'ils trouvent eux-rnèmes en grattant la terre avec leurs ongles; et, selon Frisch, ils vivent de toutes sortes de graines et d'insectes.

Le coq pintade produit aussi ayee la poule domestique; mais c’est une espèce de génération artificielle qui demande des précautions : la principale est de les élever ensemble de jeunesse; et les oiseaux métis, qui résultent de ce mélange, forment une race bâtarde, imparfaite, désavouée, pour ainsi dire, de la nature, et qui, ne pondant guère que des œufs clairs, n’a pu jusqu’ici se perpétuer régulièrement.

l.es pintadeaux des basses-cours sont d'un fort bon goût, et nullement inférieurs aux perdreaux; mais les sauvages ou marrons de Saint-Domingue .sont un mets exquis et au-dessus du faisan.

Les œufs de pintade sont aussi fort bons à manger.

Nous avons vu que cet oiseau était d origine africaine, et de là tous les noms qui lui ont été donnés de poule africaine, numidique, étrangère; de poule de Barbarie, de Tunis, de Mauritanie, de Libye, de Guinée (d'où s’est formé le nom de guinette), d'Égypte, de Pharaon, et même de Jérusalem. Quelques mahométans, s’étant avisés de les annoncer sous le nom de poules de, Jérusalem, les vendirent aux chrétiens tout ce qu’ils voulurent; mais ceux-ci, s’étant aperçus de la fraude, les revendirent à profit à de bons musulmans, sous le nom de poules de la Mecque.

Ou en trouve à 1 Ile-de-France et à l’ile de Bourbon, où elles ont été transportées assez récemment, et où elles se sont fort bien multipliées; elles sont connues à Madagascar sous le nom iVacanques, et au Congo sous celui de quetèle ; elles sont fort communes dans la Guinée, à la Côte-d'Or, où il ne s’en nourrit de privées que dans le canton d’Acra, à Sierra-Leone, au Sénégal, dans l'ile de Corée, dans celle du cap Vert, en Barbarie, en Egypte, en Arabie et en Syrie: on ne dit point s’il y en a dans les îles Canaries, ni dans celle de Madère. Le Gentil rapporte qu il a vu à Java des poules pintades; mais on ignore si elles étaient domestiques ou sauvages : je croirais plus volontiers quelles étaient domestiques, et quelles avaient été transportées d’Afrique en Asie, de même qu'on en a transporté en Amérique et en Europe. Mais comme ces oiseaux étaient accoutumés à un climat

Page 1