A M. WATELET
LE JOUR DE SA RÉCEPTION A l’aCADÉMIE FRANÇAISE. lE SAMEDI 19 JANVIER 1761.
Monsieur,
Si jamais il y eul dans une compagnie un deuil de cœur génijral el sincère, fi est celui de ce jour. M. de Mirabaud, auquel vous succédez, monsieur, n avait ici que des amis, quelque digne qu’il fût d'y avoir des rivaux. Souffrez donc que le seniiment qui nous aillige paraisse le premier, et que les motifs de nos regrets précèdent les raisons qui iicuvent nous consoler. M. de Mirabaud, votre confrère et votre ami , messieurs, a tenu pendant près de vingt ans la plume sous vos yeux. Il était plus qu’un membre de notre corps, '• en était le principal organe : occupé tout entier du service et de la gloire te I Académie, il lui avait consacré et scs jours et scs veilles; il était, dans votre cercle, le centre auquel sc réunissaient vos lumières qui ne perdaient lien de leui éclat en passant par sa plume. Connaissant par un si long usage toute 1 utilité de sa place, pour les progrès de vos travaux académiques, il li a voulu la quitter, cette place qu’il remplissait si bien, qu’après vous avoir désigné, me.ssieurs, celui d’entre vous que vous avez tous jugé convenir le mieux * , et qui joint en effet à tous les talents de l’esprit eette droiture délicate qui va jusqu’au scrupule, dès qu’il s’agit de remplir scs devoirs. M. de Mirabaud a joui lui-mème de ce bien qu’il nous a fait; il a eu la satisfaction, pendant ses dernières années, de voir les premiers fruits de cet heureux filioix. Le grand âge n’avait point alfaissé l’esprit; il n’avait altéré ni ses sens, 01 ses facultés intérieures ; les tristes impressions du temps ne s’étaient marquées que par le dessèchement du corps. A (luatrc-vingt-six ans, M. de Mirabaud avait encore le feu de la jeunesse et la sève de l’âge mûr; une gaîté vive et douce, une sérénité d’âme, une aménité de mœurs ijiii faisaient dispalaîtic la vieillesse, ou ne la laissaient voir (|u’avee cette espèce d’attendrissement qni suppose bien plus que du respect. Libre de passions, et sans autres liens que ceux de l’amitié, il était plus à ses amis qu’à liii-méme : il a passé sa vie dans une société dont il faisait les délices, société douce, qiioitpi intime, que la mort seule a pu dissoudre.
Scs ouvrages portent 1 empreinte de son caractère : plus un bomme est onnete et plus ses écrits lui ressemblent. M. de Mirabaud joignait toujours e sentiment à 1 esprit, et nous aimons à le lire comme nous aimons à l’cn-
M. Duclos a succède à M. de Mirabaud dans la place de secrétaire de l’Académie fran-
tendre; mais il avait si peu d'allacliement pour scs productions, il craignait si fort et le bruit et l'éclat, (ju'il a sacrifié celles qui pouvaient le plus contribuer à sa gloire. Mulle prétention malgré son mérite éminent; nul empressement à se faire valoir; nul penebant à parler de soi; nul désir, ni apparent ni caché, de se mettre au-dessus des autres : ses propres talents n’étaient à ses yeux que des droits qu'il avait acquis pour être plus modeste, et il paraissait n’avoir cultivé son esprit (pie pour élever son âme et perfectionner ses vertus.
Vous, monsieur, qui jugez si bien de la vérité des peintures, auriez-vous saisi tous les traits quivous sont communs avec votre prédéces.seur dans l’esquisse que je viens de tracer? Si l’art que vous avez chanté pouvait s’étendre jusqu’à peindre des âmes, nous verrions d’un coup d’œil ces ressemblances heureuses que je ne puis qu’indiquer; elles consistent également, et dans ces qualités du cœur si précieuses à la société, et dans ces talents de l’esprit qui vous ont mérité nos suffrages. Toute grande qu’est notre perte, vous pouvez donc, monsieur, plus que réparer : vous venez d’enrichir les arts et notre langue d'un ouvrage qui suppose, avec la perfection du goût, tant de connaissances différentes, que vous seul peut-être en possédez les rapports et l’ensemble ; vous seul, et le premier, avez osé tenter de représenter par des sons harmonieux les effets des couleurs; vous avez essayé de faire pour la peinture ce quTlorace fit pour la poésie, un monument plus durable que le bronze. Rien ne garantira des outrages du temps ces tableaux précieux des Raphaël, des Titien, des Corrége; nos arrièreneveux regretteront ces chefs-d’œuvre, comme nous regretterons nousmêmes ceux des Zeuxis et des Apelles. Si vos leçons savantes sont d’un si grand prix pour nos jeunes artistes, que ne vous devront pas, dans les siècles futurs, l’art lui-même et ceux qui le cultiveront? Au feu de vos lumières, ils pourront réchauffer leur génie ; ils retrouveront au moins, dans la fécondité de vos principes et dans la sagesse de vos préceptes, une partie des secours qu’ils auraient tirés de ces modèles sublimes^ qui ne subsisteront plus que par la renommée.
RÉPONSE