I.ORS DE SA RÉCEI’TION A l’aCADÉMIE FRANÇAISE
Monsieur,
En vous témoignant la satisfaction que nous avons à vous recevoir, je ne ferai pas rémunération de tous les droits que vous aviez à nos vieux. Il est un petit nondirc d'iionnncs que les éloges fout rougir, que la louange déconcerte, que la vérité même blesse, lorsqu’elle est trop flatteuse. Cette noble délicatesse, qui fait la bienséance du caractère, suppose la perfection de toutes les qualités intérieures. T'ne âme belle cl sans taebe, qui veut se conserver dans toute sa pureté, cherebe moins à jiaraître ipi a se couvrir du voile do la modestie; jalouse do ses beautés, qu’elle compte par le nombre de ses vertus, elle ne permet pas que le souffle impur des passions étrangères en ternisse le lustre : imbue de très-bonne bcurc des pi incipes de la religion, elle en conserve avec le même soin les impressions sacrées ; mais, comme ces caraetères divins sont gravés en traits de flamme, leur éclat perce et colore de son feu le voile qui nous les dérobait; alors il brille à tous les yeux cl sans les offenser. Rien dilférent de l’éclat de la gloire, qui toujours nous frappe par éclairs, et souvent nous aveugle, celui de la vertu n’est qu’une lumière bienfaisante, qui nous guide, qui nous éclaire et dont les rayons nous vivifient.
Accoutumée à jouir en silence du bonbeur attaché à l’exercice de la sagesse, occupée sans relâche à recueillir la rosée céleste de la grâce divine, qui seule nourrit la piété, cette âme vertueuse et modeste se suffit à ellenicmc : contente de son intérieur, elle a peine à se répandre au dehors; elle ne s’épanche que vers Dieu. La douceur et la paix, l’amour de ses devoirs la remplissent, roccupent loiit entière; la charité seule a droit de l’émouvoir; mais alors son zèle, quoique ardent, c.«t encore modeste; il ne s’annonce que par l’cxemiilc; il porte rcmprcinlc du sentiment tendre qui le fit naitre; c’est la vertu, seulement devenue plus acliic.
Tendre piété! vertu sublime! vous méritez tous nos respects; vous élevez l’bommc au-dessus de son être, vous l’approcbez du Eréatcur, vous en faites sur la terre un habitant des cieux. Divine modestie! vous méritez tout notre
* Cettfl réponse devait être prononcée, en 17011, le jour de la réception de M. l’évêque de Limofres à l'Académie française ; mais, comme ce prélat sc retira pour laisser passer deuv hommes de leltres qui aspiraient en même temps à l’Aeadéiuip. celle réponse n’a été ni |>n Noiifce ni iinpi iiiift*.
DE M. DE BUFFOIN. 49
amourj vous failes seule la gloire du sage, vous faites aussi la décence du saint 1 (at des ministres de I autel : vous 11 'êtes point un sentiment acquis par le commerce des hommes; vous êtes un don du ciel, une grâce (|u il accorde en seciel a quelques âmes iirivilégiées pour rendre la vertu plus aimable; 'ous lendriez même, s il était possible, le vice moins choquant. Mais jamais vous navez habité dans un cœur corrompu; la honte y a pris votre place; elle prend aussi vos traits lorsqu’elle veut sortir de ces replis obscurs où le crime la fait naître; elle couvre de votre voile sa confusion, sa bassesse, ^ous ce lâche déguisement elle ose donc paraître ; mais elle soutient mal la imnerc du jour; elle a l'œil trouble et le regard louche; elle marche à pas obliques dans des routes souterraines où le soupçon la suit; et, lorsqu'elle croit échapper à tous les yeux, un rayon de la vérité luit, il perce le nuagediusion se dissipe, le prestige s'évanouit, le scandale seul reste, et l'on voit a nu toutes les difformités du vice grimaçant la vertu.
Mais détournons les yeux; n'achevons pas le portrait hideux de la noire lypocrisie; ne disons pas que, quand elle a perdu le masque de la honte, elle arbore le panache de l’orgueil, et qu’alors elle s'appelle impudence. Ces monstres odieux sont indignes de faire ici contraste dans le tableau des vertus; ils souilleraient nos pinceaux. Que la modestie, la piété, la modération, la sagesse soient mes seuls objets et mes seuls modèles. Je les vois, ces nobles filles du ciel, sourire, à ma prière; je les vois , chargées de tous leurs dons, s avancer à ma voix pour les réunir ici sur la même personne; et cest de vous, monsieur, que je vais emprunter encore des traits vivants qui les caractérisent.
Au peu d empressement que vous avez marqué pour les dignités, à la contrainte qu’il a fallu vous faire pour vous amener à la cour, k l'espèce de retraite dans laquelle vous continuez d’y vivre, au refus absolu que vous btes de rarchevèché de Tours, qui vous était offert, aux délais même que vous avez mis a satisfaire les vœux de l’Académie, qui pourrait méconnaître cette modestie jmre que j'ai tâché de peindre? L’amour des [leuples de votre viocese, la tendresse paternelle qu'on vous connaît pour eux, les marques publiques qu’ils donnèrent de leur joie, lorsque vous refusâtes de les quittei, et parûtes plus flatté de leur attachement que de l'éclat d’un siège plus c eve, les legrels universels quils ne cessent de faire encore entendre, ne ^ont-ils pas les effets les plus évidents de la sagesse, de la modération, du ïcle charitable, et ne supposent-ils pas le talent rare de se concilier les lommes en les conduisant ! talent qui ne peut s’acquérir que par une connaissance parlaitc du cœur humain, et qui cependant parait vous être nature , pmsqu il s est annoncé dès les premiers temps, lorsque, formé sous les iIpT cardinal de la Rochefoucauld, vous eûtes sa confiance et celle
de r t**”” • peut-être le plus nécessaire de tous, pour le succès
pno des princes; car ce n’est en effet qu'en se conciliant leur
cœur que Ion peut le former.
Vous êtes maintenant à portée, monsieur, de le faire valoir, ce talent
Jio DISCOURS
précieux; il peut devenir entre vos mains l’instrument du bonheur des hommes; nos jeunes princes sont destinés à être quelque jour leurs maîtres ou leurs modèles; ils l'ont déjà l’amour de la nation; leur auguste père vous honore de toute sa conlianee ! sa tendresse, d’autant plus active, d’autant plus éclairée qu’elle est plus vive et plus vraie, ne s’est point méprise : que faut-il de plus pour faire api)laudir à son discernement et pour justilicr sou choix? Il vous a préposé, monsieur, à cette éduealion si chère, certain que ces augustes enfants vous aimeraient, puisque vous êtes universellement aimé - Universellement
aimé : à ce seul mol, que je ne crains point de répéter, vous sentez, monsieur, combien je pourrais étendre, élever mes éloges ; mais je vous ai promis d’avance toute la discrétion que peut exiger la délicatesse de votre modestie. Je ne puis néanmoins vous quitter encore, ni passer sous silence un fait qui seul prouverait tous les autres, et dont le simple récit a pénétré mon cœur; c’est ce triste et dernier devoir que, malgré la douleur qui déchirait votre âme, vous rendîtes avec tant d'empressement et de courage à la mémoire de M. le cardinal de la Uoehefoueauld. Il vous avait donné les premières leçons delà sagesse; il avait vu germer cl croître vos vertus par l’exemple des siennes; il était, si j’ose m’exprimer ainsi, le père de votre âme ; et vous, monsieur, vous aviez pour lui plus que l'amour d’un fils, une constance d’attachement qui ne fut jamais altérée, une reconnaissance si profonde, qu’au lieu de diminuer avec le temps, elle a paru toujours s'augmenter pendant la vie de votre illustre ami, et que, plus vive encore après son décès, ne pouvant plus la contenir, vous la fîtes éclater en allant mêler vos larmes à celles de tout son diocèse, et prononcer son éloge funèbre, pour arracher au moins quelque chose à la mort en ressuscitant ses vertus.
Vous venez aussi, monsieur, de jeter des fleurs immortelles sur le tombeau <lu prélat auquel vous succédez. Quand on aime autant la vertu, on sait la reconnaître partout, et la louer sous toutes les faces qu elle peut présenter. Unissons nos regrets à vos éloges
Le reste de ce discours mantiuc, les circonstances ayant changé. M. l’ancien évêque de Limoges aurait même voulu (ju'il fût supprimé en entier. .l’ai fait ce que j'ai pu pour le satisfaire; mais l’ouvrage étant trop avancé, et les feuilles tirées jusqu’à la page 16, je n’ai pu supprimer celle partie du discours, et je la laisse comme un hommage rendu à la piété, à la vertu et â la vérité.