DES CONTINENTS TERRESTRES
J’ai dit que la ligne que l’on peut tirer dans la plus grande longueur de l’ancien continent est d'environ trois mille six cents lieues. J'ai entendu des lieues comme on les compte aux environs de Paris, de deux mille ou deux mille cinq cents toises chacune, et qui sont d’environ vingt-sept au degré.
Au reste, dans cet article de géographie générale, j'ai tâché d’apporter l’exactitude que demandent des sujets de ectte espèce^ néanmoins il s’y est glissé quelques petites erreurs et quelques négligences. Par exemple, 1“ je n’ai pas donné les noms adoptés ou imposés par les Français à plusieurs contrées de l’Amérique; j’ai suivi en tout les globes anglais faits par Senex, de deux pieds de diamètre , sur lesquels les cartes que j’ai données ont été copiées exactement. Les Anglais sont plus justes que nous à l’égard des nations qui leur sont indifférentes; ils conservent â chaque pays le nom originaire, ou celui que leur a donné le premier qui les a découverts. Au contraire, nous donnons souvent nos noms français à tous les pays où nous abordons, et c’est de là que vient l’obscurité de la momenclalure géographique dans notre langue. Mais, comme les lignes qui traversent les deux continents dans leur plus grande longueur sont bien indiquées dans mes cartes, par les deux points extrêmes, et par plusieurs autres points intermédiaires, dont les noms sont généralement adoptés, il ne peut y avoir sur cela aucune équivoque essentielle.
2° J’ai aussi négligé de donner le détail du calcul de la superficie des deux continents, parce qu'il est aisé de le vérifier sur un grand globe. Mais,
comme on a paru désirer ce calcul, le voici i, tel (|ue M. Robert de Vau-
gondi me l’a remis dans le temps. On verra qu’il en résulte en effet, que
Calcul de notre continent par lieues ejéométriques carrées, le degré d'un grand cercle étant de vingt-cinq lieues.
10 Vî €
CALCUI. DE LA MOITIÉ A GALCHE.
CALCUL UE LA AEOiTlÉ A UROITE.
Vt X 5 —
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De 24710921
Oiez 24G9G87
Dilfcrcncc 140341 9"‘ •'‘'9 presque qu’un degré et demi en
■' ) carre.
Calcul du continent de l' Amérique, suivant les memes mesures que les précédentes
GAtGDL J)K LA MOITIK A GAVGIIE.
CALCUL DE L.A MOfllË A DROITE.
4’Xll— 123801,'.
/JX 2 — 121406'
^^X0*= igyjjo
De 1070920^
Otez 10692861
De 1070926^
Otez 10692861
Différence ,
Superficie du nouveau continent Superficie de l’ancien continent. , Total
1 6o9 J qui ne fait que ia v.iieur de 1 de^ré
. . . 7080995 iieues carrées.
^ carré.
TlllîOmK DK L\ TKRRIÎ. 175
dans In pnrtie qui est àgauclif! (le la ligne de partage, il y a 2,471,092 3/4 lieues carrées, et 2,469,687 licu((s carrées dans la partie qui est à droite de la meme ligne, cl que, par conséquent, l’ancien continent contient en tout environ 4,940,780 lieues carrées, ce qui ne fait pas une cinquième partie de la surface du globe.
Et de même, la partie à gauche de la ligne de partage dans le nouveau continent contient 1,069,286 6^6 lieues carrées; et celle qui est à droite de la même ligne, en contient 1,070,926 i;/i3,en tout 2, 140,21 5 lieues environ : ce qui ne fait pas la moitié de la surface de l’ancien continent. El les deux continents ensemble ne contenant que 7,080,995 lieues carrées, leur superficie ne fait pas, à beaucoup près, le tiers de la surface totale du globe, qui est environ de 26 millions de lieues carrées.
D“ J’aurais dû donner la petite différence d’inclinaison qui se trouve entre les deux lignes qui partagent les deux continents; je me suis contenté de dire qu’elles étaient l’une et l’autre inclinées h r(*quatcur d’environ 50 degrés en sens opposés. Ceci n’est en effet qu’un environ , celle de l'ancien continent l’étant d’un peu plus de 50 degrés, et celle du nouveau l’étant un peu moins. Si je me fusse expliqué comme je viens de le faire , j’aurais évité l’imputation qu’on m’a faite d’avoir tiré deux lignes d’inégale longueur sous le même angle entre deux parallèles : ce qui prouverait , comme l’a dit un critique anonyme t, que je ne sais pas les éléments de la géométrie.
4“ J'ai négligé de distinguer la haute et la basse Egypte : en sorte que, dans les pages 161 et 162, il y a une apparence de contradiction; il semble que, dans le premier de ces endroits, l’Egypte soit mise au rang des terres les plus anciennes; tandis que, dans le second , je la mets au rang des plus nouvelles. J’ai eu tort de n’avoir pas , dans ce passage, distingué, comme je l'ai fait ailleurs , la Haute-Égypte, qui est en effet une terre très-ancienne, de la Basse-Égypte, qui est, au contraire, une terre très-nouvelle.
sua LA FORME DES CONTINENTS.
Voici ce que dit sur la figure des continents l’ingénieux auteur de VHùtoire philosophique et politique des deux Indes ;
« On croit être sûr aujourd'hui que le nouveau continent n’a pas la » moitié de la surface du nôtre; leur figure d’ailleurs offre des ressem-
» blances singulières Ils paraissent former comme deux bandes de terre
« qui partent du pôle arctique, et vont se terminer au midi, séparées à l’est « et à l’ouest par l’océan qui les environne. Quels que soient et la slruc- « turc de ces deux bandes, et le balancement ou la symétrie qui règne dans « leur figure, on voit bien que leur équilibre ne dépend pas de leur posi- « lion : c’est l’inconstance de la mer qui fait la solidité de la terre. Pour « fixer le globe sur sa base, il fallait, ce me semble, un élément qui, flot-
Lettres à un Américain.
176 HISTOIRE NATERELLE.
« tant sans cesse autour de notre planète, pût coatrc-balancer par sa pesan- « leur toutes les autres substances, et par sa fluidité ramener cet équilibre « que le combat et le choc des autres éléments auraient pu renverser. « L’eau, par la mobilité de sa nature et par sa gravité tout ensemble, est « infiniment propre à entretenir cette harmonie et ce balancement des paroi ties du globe autour de son centre...
« Si les eaux qui baignent encore les entrailles du nouvel hémisphère « n’en avaient pas inondé la surface, l’homme y aurait de bonne heure coupé « les bois, desséché les marais, consolidé un sol pâteux,.... ouvert une « issue aux vents, et donné des digues aux fleuves ; le climat y eût déjà « changé. Mais un hémisphère en friche et dépeuplé ne peut annoncer « qu’un monde récent, lorsque la mer voisine de ces côtes serpente encore « sourdement dans ses veines. »
JNous observerons, à ce sujet, que, quoiqu’il y ait plus d’eau sur la surface de l’Amérique que sur celle des autres parties du monde, on ne doit pas en conclure qu’une mer intérieure soit contenue dans les entrailles de cette nouvelle terre. On doit se borner à inférer de cette grande quantité de lacs, de marais, de larges fleuves, que l’Amérique n’a été peuplée qu’aprés l’Asie, l’Afrique et l’Europe, où les eaux stagnantes sont en bien moindre quantité; d’ailleurs, il y a mille autres indices qui démontrent qu’en général on doit regarder le continent de l’Amérique comme une terre nouvelle, dans laquelle la nature n’a pas eu le temps d’acquérir toutes ses forces, ni celui de les manifester par une très-nombreuse population.
Sl'R LES TERRES AUSTRALES.
.l’ajouterai à ce que j’ai dit des terres australes, que depuis quelques années on a fait de nouvelles tentatives pour y aborder, et qu’on en a même découvert quelques points après être parti, soit du cap de Bonne-Espérance, soit de l'Ile-de-France, mais que ces nouveaux voyageurs ont également trouvé des brumes, de la neige et des glaces, dès le quarante-sixième ou le quarante-septième degré. Après avoir conféré avec quelques-uns d’entre eux, et ayant pris d’ailleurs toutes les informations que j’ai pu recueillir, j’ai vu qu’ils s’accordent sur ce fait, et que tous ont également trouvé des glaces en des latitudes beaucoup moins élevées qu'on n en trouve dans l’hémisphère boréal; ils ont aussi tous également trouvé des brumes a ces mêmes latitudes, où ils ont rencontré des glaces, et cela dans la saison même de l’été de ces climats : il est donc très-probable qu’au delà du 60° degré on chercherait en vain des terres tempérées dans cet hémisphère austral, où le refroidissement glacial s’est étendu beaucoup plus loin que dans l’hémisphère boréal. La brume est un effet produit par la présence ou par le voisinage des glaces; c’est un brouillard épais, une espèce de neige très-fine, suspendue dans l'air et qui le rend obscur : elle accompagne souvent les grandes glaces flottantes, et elle est perpétuelle sur les plages glacées.
Au reste, les Anglais ont fait tout nouvellement le tour de la Nouvelle- HoHande et de la Nouvelle-Zélande. Ces terres australes sont d’une étendue plus grande que rEurojie entière. Celles de la Zélande sont divisées en plusieurs lies ; mais celles de la Nouvelle-Hollande doivent plutôt être regardées comme une partie du continent de l’Asie, que comme une île du continent austral ; far la Nouvelle-Hollande n’est séparée que par un petit détroit de la terre des Papous ou Nouvelle-Guinée, et tout l’Arcliipel, qui s’étend depuis les Philippines vers le sud, jusqu’à la terre d’ArnIiciin dans la Nouvelle-Hollande et jusqu’à Sumatra et -lava, vers l’occident et le midi, paraît autant appartenir à ce continent de la Nouvelle- Hollande, qu’au connent de l’Asie méridionale.
M. le capitaine Cook, qu’on doit regarder comme le plus grand navigateur de ce siècle, et auquel l’on est redevable d’un nombre inlini de nouvelles découvertes, a non-seulement donné la carte des côtes de la Zélande et de la Nouvelle-Hollande, mais il a encore reconnu une grande étendue de mer dans la partie australe voisine de l’Amérique; il est parti de la pointe même de l’Amérique le 30 janvier 1769, et il a parcouru un grand espace sous le soixantième <legré sans avoir trouvé des terres. On peut voir, dans la carte, qu’il en a donnée, rélendue de mer qu'il a reconnue; et sa route démontre que s’il existe des terres dans cette partie du globe, clics sont fort éloignées du continent de l’Amérique, puisque la Nouvelle-Zélande, située entre le trente-cinquième et le quarante-cimpiième degré de latitude, en est elle-même très-éloignée ; mais il faut espérer que quelques autres uavigatcurs, marchant sur les traces du capitaine Cook, chercheront à parcourir CCS mers australes sous le cinquantième degré, et qu’on ne tardera pas à savoir si ces parages immenses, (]ui ont plus de deux mille lieues d étendue, sont des tei res ou des mers; néanmoins je ne présume pas qu’au delà du cinquantième «legré les régions australes soient assez tempérées pour que leur découverte pût nous être utile.
sen l’invention de la noessoi.E.
Au sujet de l’invention de la boussole, je dois ajouter que, par le témoignage des auteurs chinois, dont MM. Le Roux et de Guignes ont fait l'extrait, il paraît certain que la propriété qu’a le fer aimanté de se dii iger vers les pôles, a été très-anciennement connue des Chinois. La forme de ces premières boussoles était une figure d homme qui tournait sur un pivot, et dont le bras droit montrait toujours le midi. Le temps de celte invention, suivant certaines ebroniques de la Chine, est 1115 ans avant l’ère chrétienne, et 2700 ans selon d’autres. {Voyez V extrait des Annales de la Chine, par MM. Le Roux et de Guignes.) Mais, malgré l’ancienneté de cette découverte, il ne paraît pas que les Chinois en aient jamais tiré l’avantage de faire de longs voyages.
Homère, dans YOdyssée, dit que les Grecs se servirent de l’aimant pour
la
178 TIISTOJHK NATURELLE.
(liri;^er leur navigation lors du siège de Troie; et cette époîjue est à peu près la"mènie que celle des chroniques chinoises. Ainsi, l’on ne peut guère douter que la direction de l’aimant vers le pôle, et même l’usage de la boussole pour la navigation, ne soient des connaissances anciennes, et qui datent de trois mille ans au moins.
SLR LA DÉCOUVERTE DE l’aMÉRIQUE.
Sur ce que j’ai dit de la découverte de l’Amérique, un critique, plus judicieux que l’auteur des Lettres à un Américain, m’a reproché l’e.spèce de tort que je fais à la mémoire d im aussi grand homme que Christophe Colomb. C’est, dit-il, le confondre avec ses matelots, que de penser qu’il a pu croire que la mer s’élevait vers le ciel, et qm peut-être l’un et l’autre se touchaient du côté du midi. Je souscris de bonne grâce à cette critique, qui me paraît juste : j’aurais dû allénucr ce fait, que j’ai tiré de quelque relation ; car il est à présumer que ce grand navigateur devait avoir une notion très-distincte de la figure du globe, tant par ses propres voyages que par ceux des Portugais au cap de Bonne-Espérance et aux Indes orientales. Cependant on sait que Colomb, lorsqu’il fut arrivé aux terres du nouveau continent, se croyait peu éloi^né^de celles de l’orient de l’Asie. Comme l’on n’avait pas encore fait le tour du monde, il ne pouvait en connaître la circonférence, et ne jugeait pas la terre aussi étendue qu’elle l’est en effet. D'ailleurs, il faut avouer que ce premier navigateur vers l’occident ne pouvait qu’être étonné de voir qu’au-dessous des Antilles il ne lui était pas possible de gagner les plages du midi, et qu’il était continuellement repoussé. Cet obstacle subsiste encore aujourd’hui ; on ne peut aller des Antilles à la Guiane dans aucune saison, tant les courants sont rapides et constamment dirigés de la Guiane à ces îles. Il faut deux mois pour le retour, tandis qu’il ne faut que cinq ou six jours pour venir de la Guiane aux Antilles ; pour retourner, on est obligé de prendre le large à une très-grande distance <lu côté de notre eontiueiu, d’où l'on dirige sa navigation vers la terre-ferme de l’Amérique méridionale. Ces courants rapides et constants de la Guiane aux Antilles sont si violents, qu’on ne peut les surmonter à l’aide du vent; et comme cela est sans exemple dans la mer Atlantique, il n’est pas surprenant que Colomb qui cherchait à vaincre ce nouvel obstacle, et qui, malgré toutes les ressources de son génie et de ses connaissances dans l'art de la navigation, ne pouvait avancer vers ces plages du midi, n’ait pensé qu’il y avait quelque chose de très-extraordinaire, et peut-être une élévation plus grande dans cette partie de la mer que dans aueune autre; car ces courants de la Guiane aux Antilles coulent réellement avec autant de rapidité que s’ils descendaient d’un lieu plus élevé pour arriver à un endroit plus bas.
Les rivières dont le mouvement peut causer les courants de Cayenne aux Antilles, sont :
1° Le fleuve des Amazones, dont l’impétuosité est très-grande, l'embou-
chure large de soixante-dix lieues, et la direction plus au nord qu’au sud.
S” La rivière Ouassa, rapide et dirigée de même, et d a peu près une lieue d’embouchure.
3° L’Oyapok, encore plus rapide que l’Ouassa, et venant de plus loin, avec une embouchure à peu près égale.
LAprouak, à peu près de môme étendue de cours et d’embouchure que rOuassa.
5” La rivière Kaw, qui est plus petite, tant de cours que d’embouchure, mais très-rapide, quoi(ju clic ne vienne que d’une savane noyée à vingt-cinq ou trente lieues de la mer.
b LOyak, qui est une rivière très-considérable, qui se sépare en deux branches a son embouchure, pour former 1 ile de Cayenne. Cette rivière Oyak en re^joit une autre à vingt ou ving-cinq lieues de distance, qu’on appelle rOraput, laquelle est très-impétueuse et qui prend sa source dans une montagne de rochers, d’où elle descend par des torrents très-rapides.
7“ L un des bras de l’Oyak se réunit près de son embouchure avec la rivière de Cayenne, et ces deux rivières réunies ont plus d’une lieue de largeur; l'autre bras de l'Oyak n’a guère qu’une demi-lieue.
8“ La rivière de Kourou, qui est très-rapide et qui a plus d'une demi-lieue de largeur vers son embouchure, sans compter le Macousia, qui ne vient pas de loin, mais qui ne laisse [tas de fournir beaucoup d’eau.
9® Le Sinamari, dont le lit est assez serré, mais qui est d’une grande impétuosité, et qui vient de fort loin.
10 Le lleuvc Maroni, dans lequel on a remonté très-haut, quoiqu’il soit de la plus giandc lapidite. Il a plus dune lieue d’embouchure, et c’est, après l’Amazone, le fleuve qui fournit la plus grande quantité d’eau. Son embouchure est nette, au lieu que les embouchures de l’Amazone et de
I Orénoque sont semées d’une grande quantité d’îles.
11® Les rivières de Surinam, de Berbiehé et d’Essequebo, et quelques autres jusqu’à l’Orénoque, qui, comme l’on sait, est un fleuve très-grand.
II paraît que c est de leurs limons accumulés et des terres que ces rivières ont entraînées des montagnes, que sont formées toutes les parties bas.ses de ce vaste continent, dans le milieu duquel on ne trouve que quelques montagnes, dont la plupai t ont été des volcans, et qui sont trop peu élevées pour que les neiges et les glaces puissent couvrir leurs sommets.
11 paraît donc que c’est par le concours de tous les courants de ce grand nombre de fleuves, que s’est formé le courant général de la mer depuis Cayenne aux Antilles, ou plutôt depuis l’Amazone; et ce courant général dans ces parages s’étend peut-être à plus de soixante lieues de distance de la côte orientale de la Guiane.
IIISTOlUi: NATLIUIÎLLE.
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