‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de CuvierChapitre 32 sur 93 · SUR LA PRODUCTION DES COUCHES OU LITS DE TERRE · texte numérisé non relu

SUR LA PRODUCTION DES COUCHES OU LITS DE TERRE

Nous avons fait voir, dans l’article premier, qu’en vertu de l’attraction démontrée mutuelle entre les parties de la matière, et en vertu de la force centrifuge qui résulte du mouvement de rotation sur son axe, la terre a nécessairement pris la forme d’un sphéroïde dont les diamètres diffèrent d’une deux ccnt trentième partie, et que ce ne peut être que par les changements arrivés à la surface et causés par les mouvements de l’air et des eaux, que cette différence a pu devenir plus grande, comme on prétend le conclure par les mesures prises à l’équateur et au cercle polaire. Cette figure de la terre, qui s’accorde si bien avec les lois de l’hydrostatique et avec notre théorie, suppose que le glohe a été dans un état de liquéfaction dans le temps qu’il a pris sa forme ; et nous avons prouvé que le mouvement de projection et celui de rotation ont été imprimés en même temps par une même impulsion. On se persuadera facilement que la terre a été dans un état de liquéfaction produite par le feu, lorsqu’on fera attention à la nature des matières que renferme le globe, dont la plus grande partie, comme les sables et les glaises, sont des matières vitrifiées ou vitrifiables, et lorsque, d’un autre côté, on réfléchira sur l’impossibilité qu’il y a que la terre ait jamais pu se trouver dans un état de fluidité produite par les eaux, puisqu’il y a infiniment plus de terre que d’eau, et que d’ailleurs l’eau n’a pas la puissance de dissoudre les sables, les pierres et les autres matières dont la terre est composée.

Je vois donc que la terre n’a pu prendre sa figure que dans le temps où elle a été liquéfiée par le feu; et, en suivant notre hypothèse, je conçois qu’au sortir du soleil, la terre n’avait d'autre forme que celle dun torrent de matières fondues et de vapeurs enflammées ; que ce torrent se rassembla par l’attraction mutuelle des parties et devint un glohe auquel le mouvement de rotation donna la figure d’un sphéroïde; et lorsque la terre fut refroidie, les vapeurs qui s’étaient d’abord étendues, comme nous voyons s’étendre les queues des comètes, se condensèrent peu à peu, tombèrent en eau sur la surface du globe, et déposèrent en même temps un limon mêlé de matières sulfureuses et salines, dont une partie s’est glissée par le mouvement des eaux dans les fentes perpendiculaires où elle a produit les métaux et les mi-

néraux, cl le reste est demeuré à la surface de la terre et a produit cette terre rougeâtre qui forme la première couche de la terre, et qui, suivant les différents lieux, est plus ou moins mêlée de particules animales ou végétales réduites en petites molécules dans lesquelles l’organisation n’est plus sensible.

Ainsi, dans le premier état de la terre, le globe était, à l’intérieur, composé d’une matière vitrifiée, comme je crois qu’il l'est encore aujourd’hui; au-dessus de cette matière vitrifiée se sont trouvées les parties que le feu aura le plus divisées, comme les sables, qui ne sont que des fragments de verre; et au-dessus de ces sables, les parties les plus légères, les pierres ponces, les écumes et les scories de la matière vitrifiée, ont surnagé et ont formé les glaises et les argiles : le tout était recouvert d’une couche d’eau * de 5 ou 600 pieds d épaisseur, qui fut produite par la condensation des vapeurs, lorsque le globe commença à se refroidir ; cette eau déposa partout une couche limoneuse, mêlée de toutes les matières ipii peuvent se sublimer et s’exhaler par la violence du feu, et l’air fut formé des vapeurs les plus subtiles qui se dégagèrent des eaux par leur légèreté, et les surmontèrent.

Tel était l’état du globe, lorsque l’action du flux et reflux, celle des vents et de la chaleur du soleil commencèrent à altérer la surface de la terre. Le mouvement diurne et celui du flux et reflux élevèrent d’abord les eaux sous les climats méridionaux : ces eaux entraînèrent et portèrent vers l'équateur le limon, les glaises, les sables; et en élevant les parties de l’équateur, elles abaissèrent peut-être peu à peu celles des pôles de celte différence d’environ deux lieues dont nous avons parlé : caries eaux brisèrent bientôt et réduisirent en poussière les pierres ponces et les autres parties spongieuses de la matière vitrifiée qui étaient à la surface; elles creusèrent des profondeurs et élevèrent des hauteurs qui, dans la suite, sont devenues des continents, et elles produisirent toutes les inégalités que nous remarquons à la surface de la terre, et qui sont plus considérables vers l’équateur que partout ailleurs : car les plus liantes montagnes sont entre les tropiques et dans le milieu des zones tempérées; et les plus basses sont au cercle polaire et au delà, puisque l’on a, entre les tropiques, les Cordillères et presque toutes les montagnes du Mexique et du Brésil, les montagnes de l’Afrique, savoir: le grand et le petit Atlas, les monts de la Lune, etc., et que d’ailleurs les terres qui sont entre les tropiques sont les plus inégales de tout le globe, aussi bien que les mers, puisqu’il se trouve entre les tropiques beaucoup plus d’iles que partout ailleurs; ce qui fait voir évidemment que les plus grandes inégalités de la terre se trouvent en effet dans le voisinage de l’équateur.

Celle opinion, que la terre a été entièrement couverte d eau, est celle de quelques pliilosophes anoieiis. et même de la plupart de des pères l’H[r|ise : //i mundi primordio nrjua ht amiicm teiram staynabal, dit saint Damascène, liv. 2, cliap. 9. Teiru erat tmlsibilis, quia exundabat aqiia el operiebal lerram, dit saint Ambroise, liv. I, Hexam., cap. 8. Siihtnersa tellus fiJwi essi’l, f'acii-m ejus inuiidanlr nqua non erat adspeclnbilis, dit saint Basile, liomélic 3. Voyez aussi saint Augustin, livre de la Genèse, chap. 13.

Quelque indépendante (jue soit ma théorie de celte hypothèse sur ce qui s’est passé dans le temps de ce premier état du globe, j’ai été bien aise d’y remonter dans cet article, aün de faire voir la liaison et la possibilité du système que j’ai proposé, et dont j’ai donné le précis dans l’article premier : on doit seulement remarquer que ma théorie, qui fait le texte de eetouvrage, ne part pas de si loin; que je prends la terre dans un état à peu près semblable à celui où nous la voyons, et que je ne me sers d’aucune des suppositions qu’on est obligé d'employer, lorsqu’on veut raisonner sur l'étal passé du globe terrestre ; mais, comme je donne ici une nouvelle idée au sujet du limon des eaux, qui, selon moi, a formé la première couche de terre qui envelopjte le globe, il me paraît nécessaire de donner aussi les raisons sur lesquelles je fonde celte o{)inion.

Les vapeurs qui s’élèvent dans l’air produisent les (duies, les rosées, les feux aérietis, les tonnerres elles autres météores; ces vapeurs sont donc mêlées de particules aejueuses, aériennes, sulfureuses, terrestres, etc., et ce sont ces particules solides et terrestres qui forment le limon dont nous voulons parler. Lorsqu’on laisse déposer de l’eau de pluie, il se forme un sédiment au fond; lorsqii’après avoir ramassé une assez grande quantité de rosée, on la laisse déposer et se corrompre, elle produit une espèce de limon qui tombe au fond du vase ; ce limon est même fort abondant, et la rosée en produit beaucoup plus que l’eau de pluie; il est gras, onctueux et rougeâtre.

La première couche (|ui enveloppe le globe de la terre est composée de ce limon mêlé avec des parties de végétaux ou d’animaux détruits, ou bien avec dos particules pierreuses ou sablonneuses. On peut remarquer presquepartout que la terre labourablcest rougeâtre et mêlée plus ou moinsdecesdifférentes matières. Les particules de sable ou de pierre qu’on y trouve sont de deux espèces, les unes grossières et massives, les autres plus lines et quelquefois impalpables : les jdus grosses viennent de la couche inférieure, dont on les détache en labourant cl en travaillant la terre; ou bien le limon supérieur, en se glissant et en pénétrant dans la couche inferieure qui est de sable ou d'autres matières divisées, forme ces terres qu'on appelle des sables gras ; les autres parties pierreuses qui sont plus lines viennent de l'air, tombent comme les rosées cl les pluies, et se mêlent intimement au limon; c'est proprement le résidu do la |ioussièrc que l’air transporte , que les vents enlèvent continuellement de la surface de la terre, et qui retombe ensuite après s'ètre imbibé de 1 humidité de l'air. Lorsque le limon domine, qu'il se trouve en grande quantité, et qu'au contraire les parties pierreuses et sablonneuses sont en petit nombre, la terre est rougeâtre, pélrissable et très-fertile; si elle est en môme temps mêlée d'une quantité considérable de végétaux ou d’animaux détruits, la terre est noirâtre, et souvent elle est encore plus fertile que la première : mais si le limon n’est qu’en petite quantité, aussi bien que les parties végétales ou animales, alors la terre est blanche et stérile; et lorsque les parties sablonneuses, pierreuses ou crétacées, qui composent ces terres stériles et dénuées de limon, sont mêlées d'une assez grande quantité

de parties de végétaux ou d’animaux détruits, elles forment les terres noires et légères qui n’ont aucune liaison et peu de fertilité; en sorte que, suivant les différentes combinaisons de ces trois différentes matières, du limon, des j)arties d’animaux et de végétaux, et des particules de sable et de pierre, les terres sont plus ou moins fécondes et différemment colorées. Nous expliquerons en détail, dans notre discours sur les végétaux, tout ce qui a rapport à la nature et à la qualité des différentes terres; mais ici nous n’avons d’autre but que celui de faire entendre comment s’est formée cette première couebe qui enveloppe le globe et qui provient du limon des eaux.

Pour lixer les idées, prenons le premier terrain qui se présente, et dans lequel on a creusé assez profondément; par exemple, le terrain de Marlyla-Ville, où les puits sont très-profonds : c’est un pays élevé, mais plat et fertile, dont les couches de terre sont arrangées horizontalement. J’ai fait venir des échantillons de toutes ces couches, que M. Dalibard, habile botaniste, et versé d’ailleurs dans toutes les parties des sciences, a bien voulu faire prendre sous ses yeux; et, après avoir éprouvé toutes ces matières à l'eau-forte, j’en ai dressé la table suivante.

Etat des différents lits de terre qui se trouvent à Marhj-la-Viïle, jusqu à cent

pieds de profondeur i.

1. ïeiTc franche, rougeâtre , inclée de beaucoup de limon, d’une très-petite quantité de sable vitrifiable, et d’une quantité un

peu plus considérable de sable calcinable, que j’appelle gravier. . 18p. Opo.

2. Terre franche, ou limon mêlé de plus de gravier et d’un peu

plus de sable vitrifiable ... 26

8. Union mêlé de sable vitrifiable en assez grande quantité, et qui ne faisait que très-peu d’effervescence avec l’eau-forte. ... 3 0

4. Marne dure qui faisait une grande effervescence avec l’eau-

forte 2 0

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