DES INÉO\LITÉS DE FOND DE I.A MEU ET DES COERANTS
On peut distinguer les cotes de la mer en trois espèces : 1° les côtes élevées qui sont de rochers et de pierres dures, coupées ordinairement à plomb à une hauteur considérable, et qui s’élèvent quelquefois à sept ou huit cents pieds ; 2° les basses côtes, dont les unes sont unies et presque de niveau avec la surface de la mer, et dont les autres ont une élévation médiocre et sont souvent bordées de rochers à fleur d’eau, qui forment des brisants et rendent l’approche des terres fort difficile; 3" les dunes qui sont des côtes formées par les sables que la mer accumule, ou que les fleuves déposent; ces dunes forment des collines plus ou moins élevées.
Les côtes d’Italie sont bordées de marbres et de pierres de plusieurs espèces, dont on distingue de loin les différentes carrières; les rochers qui forment la côte paraissent à une très-grande distance, comme autant de piliers de marbres qui sont coupés à plomb. Les côtes de France, depuis Brest jusqu’à Bordeaux, sont presque partout environnées de rochers à fleur d’eau, qui forment des brisants; il en est de même de celles d’Angleterre, d’Espagne et de plusieurs autres côtes de l’Océan et de la Méditerranée, qui sont bordées de rochers et de pierres dures, à l'exception de quelques endroits dont on a profité pour faire les baies, les ports, et les havres.
La profondeur de l’eau le long des côtes est ordinairement d’autant plus grande que ces côtes sont plus élevées, et d’autant moindre qu’elles sont plus basses; l’inégalité du fond de la mer le long des côtes correspond aussi ordinairement à l’inégalité de la surface du terrain des côtes. Je dois citer ici ce qu’en dit un célèbre navigateur :
« J’ai toujours remarqué que, dans les endroits où la côte est défendue « par des rochers escarpés, la mer y est très-profonde, et qu’il est rare d’y « pouvoir ancrer; et au contraire, dans les lieux où la terre penche du côté « de la mer, quelque élevée qu’elle soit plus avant dans le pays, le fond y « est bon, et par conséquent l’ancrage. A proportion que la côte penche, ou « est escarpée près de la mer, à proportion trouvons-nous aussi communé- « ment que le fond j)our ancrer est plus ou moins profond ou escarpé: aussi « mouillons-nous plus près ou plus loin de la terre, comme nous jugeons à
TUKOKiii üî: la tkiuîi:. 325
« propos; car il n'y a point, que je sache, de côte au monde, ou dont j’aie « entendu parler, qui soit d’une hauteur égale, et qui li ait des hauts et des « bas. Ce sont ces hauts et ces bas, ces montagnes et ces vallées, qui font « les inégalités des côtes et des bras de mer, des petites baies, et des « havres, etc., où l’on peut ancrer sûrement, parce que, telle est la surface « de la terre, telle est ordinairement le fond qui est couvert d’eau. Ainsi l’on « trouve plusieurs bons havres sur les côtes ou la terre borne la mer par « des rochers escarpés, et cela parce ipi’il y a des pentes spacieuses entre « ces l ochers : mais dans les lieux où la pente d’une montagne ou d’un ro- « cher n’est pas à quelque distance en terre d’une montagne à l’autre, et que, « comme sur la côte du Chili et du Pérou, le penchant va du côté de la mer, « ou est dedans, que la côte est pcrpendicidaire ou fort escarpée depuis les « montagnes voisines, comme elle est en ces pays-là depuis les montagnes «d Andes, qui y régnent le long de la côte, la mer y est profonde, et, pour « des havres ou bras de mer, il n’y en a que peu ou point; toute cette côte « est trop escarpée pour y ancrer, et je ne connais point de côtes où il y ait « si peu de rades commodes aux vaisseaux. Les côtes de Galice, de Portugal, « de Norwége, de Terre-Neuve, etc., sont comme la côte du Pérou et des « hautes îles de l'Archipélague, mais moins dépourvues de bons havres. Là « où il y a de petits espaces de terre, il y a de bonnes baies aux extrémités « de ces espaces, dans les lieux où ils avancent dans la mer, comme sur la « côte de Caracas, etc. Les îles de Jean-Fernando, de Sainle-IIélènc, etc., « côte dè Caracas, etc. Les îles de Jean-Fernando, de Saint-Hélène, etc., « tel est le fond qui parait au-dessus de l’eau, tel est celui que l'eau cou- « vre : et, pour mouiller sûrement, il faut ou que le fond soit ou niveau, « ou que sa pente soit bien peu sensible ; car, s’il est escarpé, l’ancre « glisse et le vaisseau est emporté. De là vient que nous ne nous mettons « jamais en devoir de mouiller dans les lieux où nous voyons les terres « hautes et des montagnes escarpées qui bornent la mer : aussi étant « à vue des îles des États, proche de la terre del Fuego, avant que « d’entrer dans les mers du Sud, nous ne songeâmes seulement pas à « mouiller après que nous eûmes vu la côte, parce qu'il nous parut, près « de la mer, des rochers escarpés : cependant il peut y avoir de petits « havres où les barques ou autres petits bâtiments peuvent mouiller; mais « nous ne nous mimes pas en [leine de les chercher.
« Comme les côtes hautes et escarpées ont ceci d'incommode qu'on n'y « mouille ipie rarement, elles ont aussi ceci de commode, qu'on les découvre « de loin, et qu’on en peut ap|)rocher sans danger : aussi, est-ce pour cela « que nous les appelons côtes hardies, ou, pour parler plus naturellement, « côtes exhaussées : mais pour les terres basses, on ne les voit que de fort « près, et il y a plusieurs lieux dont on n’ose approcher de peur d’échouer « avant que de les apercevoir; d’ailleurs il y en a plusieurs avec des bancs « qui se forment par le concours des grosses rivières qui, des terres basses, « se jettent dans la mer.
illSTOmi: iWTliUKLLIÎ.
« Ce que je viens de dire, qu’on nionillc d’ordinaire svircment près des « terres basses, |)cul se coidirnier par plusieurs exemples. Au midi de la (I baie de Campècbe, les terres sont basses pour la plupart; aussi peut-on « ancrer tout le long de la côte, et il y a des endroits à l’orient de la ville « de Campèebe, où vous avez autant de brasses d’eau que vous êtes éloigné « de la terre, c’est-à-dire depuis neuf à dix lieues de distance, jusqu’à ce « que vous en soyez à quatre lieues; et de là jusqu’à la côte, la profondeur « va toujours en diminuant. La baie de Honduras est encore un pays bas, « et continue de même tout le long de là aux côtes de Porto-Bcllo et de « Cartbagène, jusqu'à ce qu’on soit à la hauteur de Sainte-Marthe; de là, le « pays est encore bas jusque vers la côte de Caracas, qui est haute. Les « terres des environs de, Surinam, sur la même côte, sont basses, et l’an- « crage y est bon; il en est de même de là à la côte de Guinée. Telle est « aussi la baie de Panama; et les livres de pilotage ordonnent aux pilotes « d’avoir toujours la sonde à la main, et de ne pas approcher d’une telle pro- « fondeur, soit de nuit, soit de jour. Sur les mêmes mers, depuis les hautes « terres de (iuatimala en Mexique jusqu’à Californie, la plus grande partie « de la côte est basse ; aussi y peut-on mouiller sûrement, lîn Asie, la côte « de la Chine, les baies de Siam et de Hengab-, toute la côte de Coromandel « et la côte des environs de Malaga, et, près de là, l'île de Sumatra du « méir.e côté, la plupart de ces côtes sont basses et bonnes pour ancrer : « mais à côté de l’occident de Sumatra les côtes sont escarpées et hardies; « telles sont aussi la plupart des des situées à l’orient de Sumatra, comme «les îles de Bornéo, des Célèbes, de Gilolo, et quantité d’autres îles de « moindre considération qui sont dispersées par-ci par-là sur ces mers, et «quiont de bonnes rades avec plusieurs fonds bas: mais les îles de l’Océan de « l’Inde orientale, surtout l’ouest de ces îles, sont des terres hautes et escar- « pées, principalement les parties occidentales, non-seulement de Sumatra, « mais aussi de Java, de Timor, etc. On n’aurait jamais fait si I on voulait « produire tous les exemples qu'on jiourrait trouver; on dira seulement, « en général, qu’il est rare que les côtes hautes soient sans eaux profondes, « et au contraire les terres basses et les mers peu creuses, se trouvent « presiiue toujours ensemble.» Voyaye de Dampier autour du monde, tome H, page 47 C et suivantes.
On est donc assuré qu’il y a des inégalités dans le fond de la mer, et des montagnes très-considérables, par les observations que les navigateurs ont faites avec la sonde. Les plongeurs assurent aussi qu'il y a d’autres petites inégalités formées par des rochers, et qu’il fait fort froid dans les vallées de la mer. En général, dans les grandes mers, les profondeurs augmentent, comme nous l’avons dit, d’une manière assez uniforme, en s’éloignant ou en s’approchant des côtes. Par la carte que M. Buacbe a dressée de la partie de l'Océan comprise entre les côtes d’Afrique et d’Amérique, et par les coupes qu’il donne de la mer depuis le cap Tagrin jusqu'à la côte de Bio- Grande, il paraît qu'il y a des inégalités dans tout l'Océan comme sur la
TJIÉOlUE DE LA TEllUE. 525
Itü ie; queies Abrolhos, où il y a Jes vigies et où l oii voit quelques rochers à fleur d’eau, ne sont que des soinraets de très-grosses et de très-grandes montagnes, dont l'ile Dauphine est une des plus hautes pointes; que les des du cap Vert ne sont de inênie que des sonnnets de montagnes; qu'il y a un grand nombre d’èeueils dans cette mer, où l'on est obligé de mettre des vigies; qu’ensuite le terrain tout autour de ces Abrolhos descend juscpi à des profondeurs inconnues, et aussi autour des îles.
\ l’égard de la (jualitédcs dilférenls terrains qui forment le fond de la mer, comme il est impossible de l'examiner de près, et qu’il faut s’en rapporter aux jtlongeurs et à la sonde, nous ne pouvons rien dire de bien précis : nous savons seulement qu il y a des endroits couverts de bourbe et de vase à une gratidc.épaisscur, et sur lesquels les ancres n’ont point de tenue; c'est probablement dans ces endroits que se déj)ose le limon des Ilcuvcs : dans d’antres endroits, ce sont des sables semblables aux sables ijue nous connaissons, et qui SC trouvent de même de dilïérente coidenr et de dilférente grosseur, comme nos sables terrestres; dans d'autres, ce sont des coquillages amoncelés, des madrépores, des coraux et d’autres productions animales, les- (juelles commencent à s’unir, à prendre corps et à former des |)ierrcs; dans d’autres, ce sont des fragments de pierre, des graviers, et même souvent des pierres toutes formées et des marbres; par exemjtle, dans les îles Maldives, on ne bâtit qu’avec de la pierre dure (pie l’on tire sons les eaux à (luehjucs brasses de profondeur; à Marseille, on tire de très-beau marbre du fond de la mer : j'en ai vu plusieurs échantillons; et bien loin que la mer altère et gâte les pierres et les marbres, nous prouverons dans notre discours sur les minéraux, que c’est dans la mer qu’ils se forment et qu’ils se conservent, au lieu que le soleil, la terre, l’air et l’eau des pluies les corrompent et les détruisent.
Nous ne pouvons donc pas douter que le fond de la mer ne soit comjtosé comme la terre que nous habitons, puisqu’en effet on y trouve les mêmes matières, et (ju’on tire de la surface du fond de la mer les mêmes choses ipie nous tirons de la surface de la terre, et de même qu on trouve au fond de la mer de vastes endroits couverts de coquillages, de madrépores, et d’autres ouvrages des insectes de la mer, on trouve aussi sur la terre une infinité de carrières et de bancs de craie et d’autres matières remplies de ces mêmes coquillages, de ces madrépores, etc.; en soi'te qu’à tous égards, les parties découvertes du globe ressemblent à celles qui sont couvertes par les eaux, soit|)our la composition et pour lo mélange dos matières, soit par les inégalités de la superficie.
(’.’csi à ces inégalités du fond de la mer qu’on doit attribuer l'origine des courants; car on sent bien que, si le fond de l'Otïéan étail égal et de niveau, il n'y aurait dans lu mer d’autre courant ipie le mouvement général d'orient en occident, et quebiues autres mouvements qui auraient pour cause laclion des vents et qui en suivraient la direelion : mais une preuve certaine que lu plupart des courants sont jiroduits [lar le flux et le rellux, et diriges par les
526 IJISTOIHE NATURELLE,
inégalités du fond de la nier, c’est qu’ils suivent régulièrement les marées el qu’ils changent de direction à chaque flux et à chaque reflux. Voyez sur cel article ce que dit Pietro délia Valle, au sujet des courants du golfe de Cambaie, v. 6, page 565, et le rapport de tous les navigateurs, qui assurent unanimement que, dans les endroits où le flux et le reflux de la mer sont le plus violents et le plus impétueux, les courants y sont aussi plus rapides.
Ainsi on ne peut pas douter que le flux et le reflux ne produisent des courants dont la direction suit toujours celle des collines ou des montagnes opposées entre lesquelles ils coulent. Les courants qui sont produits par les vents suivent aussi la direction de ces mêmes collines qui sont cachées sous l’eau ; car ils ne sont presque jamais opposés directement au vent qui les produit, non plus que ceux qui ont le flux et reflux pour cause ne suivent pas pour cela la même direction.
Pour donner une idée nette de la production des courants, nous observerons d’abord qu’il y en a dans toutes les mers; que tes uns sont plus rapides et les autres plus lents ; qu’il y en a de fort étendus, tant en longueur qu’en largeur, et d’autres qui sont plus courts et plus étroits; que la même cause, soit le vent, soit le flux et le reflux, qui produit ces courants, leur donne à chacun une vitesse et une direction souvent très-difl’érentes ; qu’un vent de nord, par exemple, qui devrait donner aux eaux un mouvement général vers le sud, dans toute letendue de la mer où il exerce son action, produit, au contraire, un grand nombre de courants séparés les uns des autres et bien différents en étendue et en direction : quelques-uns vont droit au sud, d’autres au sud-est, d’autres au sud-ouest; les uns sont fort rapides, d’autres sont lents : il y en a de plus ou moins forts, de plus ou moins larges, de plus ou moins étendus, et cela dans une variété de combinaisons si grande, qu'on ne peut leur trouver rien de commun que la cause qui les produit; et lorsqu’un vent contraire succède, comme cela arrive souvent dans toutes les mers, cl régulièrement dans l'océan Indien, tous ces courants prennent une direction opposée à la première, et suivent en sens contraire les mêmes routes cl le même cours; en sorte que ceux qui allaient au sud vont au nord, et ceux qui coulaient vers le sud-est vont au nord-ouest, etc.; et ils ont la même étendue en longueur et en largeur, la même vitesse, etc., et leur cours au milieu des autres eaux de la mer se fait précisément de la même façon qu’il se ferait sur la terre entre deux rivages opposés et voisins, comme on le voit aux Maldives et entre, toutes les ilcs de la mer des Indes, où les courants vont comme les vents, pendant six mois dans une direction, et pendant six autres mois dans la direction opposée. On a fait la même remarque sur les courants qui sont entre les bancs de sable et entre les hautsfonds; et en général, tous les courants, soit qu’ils aient pour cause le mouvement du flux et du reflux, ou raelion des vents, ont chacun constamment la même étendue, la même largeur et la même direction dans tout leur cours; et ils sont très-différents les uns des autres en longueur, en largeur, en rapidité et en direction, ce qui ne peut venir que des inégalités des col-
lines, des monlagnes el des vallées qui sonl au fond de la mer, eomiue l’on voit qu’entre deux îles le courant suit la direction des côtes aussi bien qu’entre les bancs de sable, les écueils et les hauts fonds. On doit donc regarder les collines et les montagnes du fond de la mer comme les bords (jui contiennent et qui dirigent les courants, et dès lors un courant est un fleuve dont la largeur est déterminée par celle de la vallée dans laquelle il coule, dont la rapidité dépend de la force qui le produit, combinée avec le plus ou le moins de largeur de rintervalle par où il doit passer, et enlin dont la direction est tracée par la position des collines et des inégalités entre lesquelles il doit prendre son cours.
Ceci étant entendu, nous allons donner une raison palpable de ce lait singulier dont nous avons parlé, de celte correspondance des angles des montagnes el des collines, qui se trouve partout, et qu’on peut observer dans tous les pays du monde. On voit, en jetant les yeux sur les ruisseaux, les rivières et toutes les eaux courantes, que les bords qui les contiennent forment toujours des angles alternativement opposés ; de sorte que, quand un fleuve fait un coude, l’un des bords du fleuve fornte d’un côté une avance ou un angle rentrant dans les terres, et l'autre bord forme, au contraire, une pointe ou un angle, saillant hors des terres; et que, dans toutes les sinuosités de leurs cottrs, celte correspondance des angles alternativement opposés se trotive toujours : elle est en effet fondée sur les lois du mouvement des eaux et l’égalité de l’action des fluides, et il nous serait très-facile de démontrer la cause de cet ell’et; mais il nous suffît ici qu’il soit général et universellement reconnu, et que tout le monde puisse s’assurer par ses yeux que, toutes les fois que le bord d’une rivière fait une avance dans les terres, que je suppose à main gauche, l’autre bord fait, au contraire, une avance hors des terres à main droite.
Dès lors les courants de la mer, qu’on doit regarder comme de grands fleuves ou des eaux courantes, stijettcs aux mêmes lois que les fleuves de la terre, formeront de même, dans l’étendue de leurs cours, plusieurs sinuosités dont les avances ou les angles seront rentrants d’un côté et saillants de l’autre côté ; et comme les bords de ces courants sonl les collines el les montagnes qui SC trouvent au-dessous ou au-dessus de la surface des eaux, ils au ront donné à ces éminences cette meme forme qu’on remarque aux bords des fleuves. .Ainsi on ne doit pas s’étonner que nos collines et nos montagnes, qui ont été autrefois couvertes des eaux de la mer, el qui ont été formées par le sédiment des eaux, aient pris par le mouvement des courants celte figure régulière, et que tous les angles en soient alternativement opposés : elles ont été les bords des courants ou des fleuves de la mer; elles ont donc nécessairement pris une figure et des directions semblables à celles des bords des fleuves de la terre; cl, par conséquent, toutes les fois que le bord à main gauche aura formé un angle rentrant, le bord à main droite aura formé un angle saillant, comme nous l'observons dans toutes les collines opposées.
Cela seul , indépendamiuent des autres preuves que nous avons données , suflirait pour faire voir que la terre de nos continents a été autrefois sous les eaux de la mer; et l’usage que je fais de cette observation de ta correspondance des angles des montagnes, et la cause que j’en assigne, me paraissent être des sources de lumière et de démonstration dans le sujet dont il est question : car ce n’était point assez que d’avoir prouvé que les couches extérieures de ta terre ont été formées par les sédiments de la mer, que les montagnes se sont élevées par l’entassement successif de ces mêmes sédiments. qu’elles sont composées de coquilles et d’autres productions marines; il fallait encore rendre raison de cette régularité de figure des collines dont les angles sont corresj)ondants, et en trouver la vraie cause, que (ærsonne jusqu'à présent n’avait même soupçonnée, etqui cependant, étant réunie avec les autres, forme un corps de preuves aussi complet qu'on puisse en avoir en physique, cl fournit une théorie appuyée sur des faits et indépendante de toute hypothèse, sur un sujet qu'on n'avait jamais tenté par cette voie, et sur Iciiuel il paraissait avoué qu’il était |)ermis et même nécessaire de s’aider d’une iidinité de suppositions et d’hypothèses gratuites, pour pouvoir dire (juelque chose de conséquent et de systématique.
Les principaux courants de l’Océan sont ceux qu’on a observés dans la mer Atlantique près de la Guinée; ils s'étendent depuis le cap Vert jusqu’à la haie de Fernandopo : leur mouvement est d’occident eu orient, et il est contraire au tnouvemenl général de la mer (|ui se fait d’orient en occident. Ces courants sont fort violents, en sorte que les vaisseaux peuvent venir en deux jours de Moura à Rio de Bénin, c'est-à-dire faire une route de plus de cent cinquante lieues, et il leur faut six à sept semaines pour y retourner; ils ne peuvent même sortir de ces parages qu’en jirofitant des vents orageux qui s’élèvent tout à coup dans ces climats ; mais il y a des saisons entières pendant lesquelles ils sont obligés de rester, la mer étant continuellement calme, à l'exception du mouvement des courants, qui est toujours diiâgé vers les côtes dans cet endroit; ces courants ne s’étendent guère qu’à vingt lieues de distance des côtes. Auprès de Sumatra, il y a des courants rapides qui coulent du midi vers le nord, et qui probablement ont formé le golfe qui est entre Malayc cl l’Indc. On trouve des courants semblables entre l’ile de Java et la terre de Magellan. Il y a aussi de très-grands courants entre le cap de Bonne-Espérance et l’ile tle Madagascar, et surtout sur la côte d’Afiiquc, entre la terre de Natal cl le Gap. Dans la mer Pacifique, sur les côtes du Pérou et du reste de l’Amérique, la mer se meut du midi au nord, et il y règne constamment un vent de midi qui semble être la cause de ces courants; on observe le meme mouvement du midi au nord sur les côtes du Brésil, depuis le cap Saint-Augustin jusqu’aux iles Antilles, à l’einbouebure du détroit des .Manilles, aux Philippines et au Japon dans le port de Kibuxia. [Vide Varen. Geof/rnph. f/ener. par). 140.)
Il y a des courants très-violents dans la mer voisine des iles Maldives ; et entre ces iles ces co>irants coulent, comme je l'ai dit, constamment pendait
THKOnilî DE LA TERRE. 529
six mois d’orienl en occident, et rétrogradent pendant les six autres mois d’occident en orient; ils suivent la direction des vents moussons, et il est probable qu’ils sont produits par ces vents, qui, comme l’on sait, soufflent dans cette mer six mois de l’est à l’ouest , et six mois en sens contraire.
Au reste, nous ne faisons ici mention que des courants dont l’étendue et la rapidité sont fort considérables : car il y a dans toutes les mers une inlinité de courants que les navigateurs ne reconnaissent qti en comparant la route qu’ils ont faite avec celle qu’ils auraient dû faire, et ils sont souvent obligés d’attribuer à l'action de ces courants la dérive de leur vaisseau. Le flux et le reflux , les vents et toutes les autres causes qui peuvent donner de l’agitation aux eaux de la mer, doivent produire des courants, lesquels seront plus ou moins sensibles dans les différents endroits. Nous avons vu que le fond de la mer est, comme la surface de la terre , hérissé de montagnes, semé d’inégalités, et coupé par des bancs de sable : dans tous ces endroits montueux et entrecoupés, les courants seront violents; dans les lieux plats, où le fond de la mer se trouvera de niveau, ils seront presque insensibles : la rapidité du courant augmentera à proportion des obstacles que les eaux trouveront, ou plutôt du rétrécissement des espaces par lesquels elles tendent à passer entre deux chaînes de montagnes qui seront dans la mer : il se formera nécessairement un courant, qui sera d’autant plus violent que ces deux montagnes seront plus voisines; il en sera de même entre deux bancs de sable ou entre deux îles voisines : aussi remarque-t-on dans l’océan Indien, qui est entrecoupé d'une infinité d’iles et de bancs, qu’il y a partout des courants très-rapides qui rendent la navigation de cette mer fort périlleuse; ces courants ont en général des directions semblables à celles des vents, ou du flux et du reflux (|ui les produisent.
Non-seulement toutes les inégalités du fond de la mer doivent former des courants, mais les côtes mêmes doivent faire un effet en partie semblable. Toutes les côtes font refouler les eaux à des distances plus ou moins considérables : ce refoulement des eaux est une espèce de courant que les circonstances peuvent rendre continuel et violent; la position oblique d’une côte, le voisinage d'un golfe ou de quelque grand fleuve, un promontoire, en tm mot, tout obstacle particulier qui s’o[)pose au mouvement général, produira toujours un courant : or, comme rien n’est plus irrégulier que le fond et les bords de la mer, on doit donc cesser d’être surpris du grand nombre de courants qu’on y trouve pre.squc partout.
Au reste, tous ces courants ont une largeur déterminée et qui ne varie point ; cette largeur du couraTit dépend de celle de rintcrvalle qui est entre les deux éminences ([ui lui servent de lit. Les courants coulent dans la mer comme les fleuves coident sur la terre, et ils y produisent des effets semblables; ils forment leurs lits, et ils donnent aux éminences entre lesquelles
Is coulent une ligure régulière, et dont les angles sont correspondants : ce
ont, et) un mol, ces courants qui ont creusé nos vallées, ligui'é nos monta-
gnes, et donné à lu surface de notre terre, lorsqu’elle était sous l’eau de la
mer, la forme qu’elle conserve encore aujourd'hui.
Si quelqu'un doutait de cette correspondance des angles des montagnes, j’oserais en appeler aux yeux de tous les hommes, surtout lorsqu’ils auront lu ce qui vient d’être dit ; je demande seulement qu’on examine, en voyageant, la position des collines opposées et les avances qu’elles font dans les vallons, on se convaincra par ses yeux que le vallon était le lit, et les collines les bords des courants ; car les côtes opposés des collines se correspondent exactement, comme les doux bords d’un fleuve. Dès que les collines à droite du vallon font une avance, les collines à gauche du vallon font une gorge. Ces collines ont aussi à très-peu près la même élévation, et il est trèsrare de voir une grande inégalité de hauteur dans deux collines opposées et séparées par un vallon ; je puis assurer que plus j’ai regardé les contours et les hauteurs des collines, plus j’ai été convaincu de la correspondance des angles et de cette ressemblance qu’elles ont avec les lits et les bords des rivières ; cl c'est par des observations réitérées sur cette régularité surprenante et sur cette ressemblance frappante, que mes premières idées sur la théorie de la terre me sont venues. Qu’on ajoute à cette observation celle des couches parallèles et horizontales, et celle des coquillages répandus dans toute la terre et incorporés dans toutes les différentes matières, et on verra s’il peut y avoir plus de probabilité dans un sujet de cette espèce.
ADDITIONS ET CORRECTIONS
A l’article qui a pour titre :