‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 2)Chapitre 109 sur 150 · DE TERRE. IJ · texte numérisé non relu

DE TERRE. IJ

médiaire entre ces charbons et le bois ordinaire, sont une nouvelle preuve de l'origine de ces mêmes charbons qu'on ne peut rapporter qu'aux végétaux. On rencontre particulièrement de ces amas ou couches de bois fossile à Hohen et Stockhausen, dans le pays de Nassau ; à Statfeld , près de Heiligenbron , dans le pays de Dillembourg en Allemagne, dans la Vétéravie, etc. Il y en a aussi en France, et on a découvert une de ces forêts souterraines entre Bourg-en- Bresse et Lons-le-Saulnier. Mais ce n'est pat seulement dans quelques contrées particulières qu'on rencontre ces bois fossiles ; on en trouve dans la plupart des terrains qui renferment des charbons de terre, et en une infinité d'autres endroits. Ces bois fossiles ont beaucoup de rapports avec les charbons de terre par leur couleur , par leur disposition en couches , par les terres qui en séparent les différens lits , par les sels qu'on en retire , etc. ; mais ils en diffèrent par des caarctères essentiels : le peu de bitume qu'ils contiennent est moins gras que celui des charbons ; leur substance végétale et les matières terreuses qu'ils renferment n'ont presque point été altérées par cette petite quantité oe bitume; et enfin ces bois fossiles se rencontrent communément plus près de la surface du terrain que les charbons de terre, dont la première organisation a été souvent plus détruite , et dont les huiles ont toutes été converties en bitume.

Les bancs de schiste, d'argile, ou de grès, qui renferment et recouvrent les mines de charbons de terre , sont souvent recouverts eux-mêmes, dans les environs des anciens volcans , par des couches de laves qui ne sont quelquefois séparées des charbons que par une petite épaisseur de terre. M. Faujas a fait cette observation auprès du Puyen-Vélay , auprès de Gens&e-en-Yivarais, à Massarse dans le Nivernois, dans plusieurs endroits de l'Ecosse," et particulièrement dam les mines de Glaseow, et dans celles qui appartiennent au lord Dundonal. Ces laves ne peuvent avoir coulé sur ces couches de charbons qu'après la formation de ces charbons et leur recouvrement par la terre, qui, leur servant de toit , les a préserves de l'inflammation qu'auroit produite le contact de la lave en fusion.

Nous avons présenté rémunération de toutes les couches de charbons de terre de la montagne de Saint-Gilles au pays de Liège, avec les résultats que nous a fournis la comparaison de ces couches; nous doimons aussi dans la note d-dessoui , l'état des couches

MINÉRAUX

de terre et de charbons du puits de Caughley-lane , situé à une lieue de la Severue en Angleterre '. En comparant également les

i. Épaisseur des couches de terre du puits de Cou» ,£hlej-l*ne, situé à une lieue de la Sererne.

rerges.

pouc.

Gravier on sable pins gros

Argile rouge.

Argile dore, bleuâtre, qui se durcit

a la superficie

Argile d'un bleu pale ou gris de fer.

Charbon sulfureux de mauvaise

Rocher arec bitume brun mêlé de

Argile noire , rouge , et bleue mêlée .

Rocher gris avec pierres de mine de

Argile blanchâtre unie qui couvre le

meilleur charbon

Le meilleur charbon (best-coat) ....

Rocher qui fait le mur de la veine de

sa

Charbon dont on fait le coak pour

Argile blanche, couverte par le char-

Banc de glaise brone et noirs où se trouve la mine de fer . . ••••...*•

couches de cette mine de Caughtey-lane, nous trouverons, ainsi que nous l'avions déjà conclu de la position et de la nature des couches du pays de Liège , que l'épaisseur des couches de charbon n'est pas relative à la profondeur où elles gisent, et nous verrons aussi que l'épaisseur plus ou moins grande . des matières étrangères interposées entre les couches de charbon n'influe pas sur l'épaisseur de ces couches.

Et à l'égard de la bonne ou mauvaise qualité des charbons , on remarquera , dans ces deux grands exemples , que celui qui est situé le plus profondément n'est pas le meilleur de tous ; ce qui prouve qu'un séjour plus ou moins long dans le sein de la terre ne peut influer sur la nature du charbon qu'autant qu'il donne aux acides plus de temps pour convertir en bitume les huiles des végétaux enfouis ; et tous les autres résultats que nous avons tirés de la nature et de la position des couches de la montagne de Saint-Gilles se trouvent confirmés par la comparaison des couches de Caughtey-lane. {AtÙ.Butf.)

Pierre dure sous la mine de fer. • . . Couche d'argile dure qui couvre la

mine

Charbon dur, luisant , iséflé de silex

qui fait feu avec l'acier

verges, pouc o ifc

Total olvCaa.^ 72

DU BITUME

Quoique les bitumes se présentent sous différentes formes, ou plutôt dans des états différens . tant par leur consistance que par les couleurs, ils n'ont cependant qu'une seule et même origine primitive , mais ensuite modifiée par des causes secondaires : le naphte, le pétrole, l'asphalte, la poix de montaéne , le succin , l'ambre cris , le jayet , le charbon deJerre ; tous les bitumes, en un mot , proviennent originairement des huiles animales ou végétales altérées par le mélange des acides : mais quoique le soufre provienne aussi des substances organisées, on ne doit pas le mettre au nombre des bitumes , parce qu'il ne contient point d'huile, et qu'il n'est composé que du feu fixe de ces mêmes substances combiné avec l'acide fitnolique.

Les matières bitumineuses sont ou solides

i le succin et le jayet % ou liquides comme le pétrole et le naphte , ou visqueuses , c'est-à-dire d'une consistance moyenne entre le solide et le liquide, comme l'asphalte et la poix de montagne : les autres substances plus dures , telles que les schistes bitumineux , les charbons de terre, ne sont que des terres végétales ou limoneuses plus ou moins imprégnées de bitume.

Le naphte est le bitume liquide le plus coulant, le plus léger, le plus transparent, et le plus inflammable. Le pétrole, quoique liquide et coulant , est ordinairement coloré et moins limpide que le naphte. Ces deux bitumes ne se durcissent ni ne se coagulent à l'air ; ce sont les huiles les plus ténues et les plus volatiles du bitume. L'asphalte,

Sue l'on recueille sur l'eau ou dans le sein e la terre , est gras et visqueux dans m

DU BITUME

premier état ; mais bientôt il prend à l'air un certain degré de consistance et de solidité. Il en est de même de la poix de montagne , qui ne diffère de l'asphalte qu'en ce qu'elle est plus noire e». moins tenace.

Le succin, qu'on appelle aussi karabé , et plus communément ambre jaune , a d'abord été liquide , et a pris sa consistance à l'air et même à la surface des eaux et dans le sein de la terre : le plus beau succin est transparent et de couleur d'or ; mais jl y en a de plus ou moins opaaue, et de toutes les nuances de couleur du blanc au jaune et jusqu'au brun noirâtre : il renferme souvent de petits débris de végétaux et des insectes terrestres, dont la forme est parfaitement conservée ■ ; il est électrique comme la résine végétale , et par l'analyse chimique on reconnoît qu'il ne contient d'autres matières solides qu'une petite quantité de fer , et qu'il est presque uniquement composé d huile et d'acide *. Et comme l'on sait d'ailleurs qu'aucune substance purement minérale ne contient d'huile, on ne peut guère douter que le succin ne soit un pur résidu des huiles animales ou végétales saisies et pénétrées par les acides; et c'est peut-être à la petite quantité de fer contenue dans ces builes qu'il doit sa consistance et ses couleurs plus ou moins jaunes ou brunes.

Le succin se trouve plus fréquemment dans la mer que dans le sein de la terre 3 ,

1. M. Keysler dit qu'on ne voit dans le saccin que des empreintes de végétaux et d'animaux ter* restres, et jamais de poissons.... Cependant d'autres '«■utenrs assurent qu'il s'y trouve quelquefois des poissons et des œufs de poissons. On m'a présenté, cette année 1778» un morceau d'eoviron deux pouces de diamètre, dans l'intérieur duquel il y avoit an petit poisson d'environ un pouce de longueur; maïs comme la tranche de ce morceau de succin et oit un peu entamée, il m'a paru que c'étoit de l'ambre ramolli , dans lequel on a en l'art de renfermer le petit poisson sans le déformer.

a. De deux livres de saccin entièrement brûlé, M. Bourde! i 11 n'a obtenu que dix-huit grains d'une terre brune sans saveur, saline, et contenant un peu de fer.

3. On trouve du jayet et de l'ambre jaune dans une montagne près de Bugarach en Languedoc , à douze ou treize lieues de la mer, et cette montagne en est séparée par plusieurs autres montagnes. On trouve aussi du saccin dans les fentes de quelques rochers en Provence. 11 s'en trouve en Sicile le long des cdtes d'Agrigente, de Catane ; à Bologne, vers In Marche d'Ancône ; et dans l'Ombrie, à d'assez grandes distances de la mer. 11 en est de même de celui que M. le marquis de Boimac a vu tirer dans un endroit du territoire de Oantzick, séparé de la mer par de grandes hauteurs. M. Guettard , de l'Académie des Sciences, conserve dons son enhinet un morceau de succin qui a cic trouvé dans 1«

BurFOic. II,

où il n'y en a que dans quelques endroits , et presque toujours en petits morceaux isolés. Parmi ceux que la mer rejette, il y en a de différens degrés de consistance, et même il s'en trouve des morceaux assez mous; mais aucun observateur ne dit en avoir vu dans l'état d'entière liquidité, et celui que l'on tire de la terre a toujours un assez grand degré de fermeté.

L'on ne connoît guère d'autre minière de succin que celle de Prusse, dont M. Neumann a donné une courte description par laquelle il paroît que cette matière se trouve à une assez petite profondeur dans une terre dont la première couche est de sable , la seconde d'argile mêlée de petits cailloux de la grosseur d'un pouce , la troisième de terre noire remplie de bois fossiles à demi décomposés et bitumineux , et enfin la quatrième d'un minéral ferrugineux; c'est sous cette espèce de mine de fer que se trouve le succin par morceaux séparés et quelquefois accumulés en tds.

On voit que les huiles de la couche de bois ont dû être imprégnées de l'acide contenu dans l'argile de la couche supérieure, et qui en descendoit par la filtrat ion des eaux ; que ce mélange de l'acide avec l'huile du bois a rendu bitumineuse cette couche végétale; qu'ensuite les parties les plus ténues et les plus pures de ce bitume sont descendues de même sur la couche du minerai ferrugineux , et qu'en le traversant elles se sont chargées de quelques particules de fer , et qu'enfin c'est du résultat de cette dernière combinaison que s'est formé le succin qui se trouve au dessous de la mine de fer.

Le jayet diffère du succin en ce qu'il est opaque et ordinairement très-noir: mais il est de même nature, quoique ce dernier ait quelquefois la transparence et le beau jaune de la topaze; car, malgré cette différence si frappante , les propriétés de l'un et de l'autre sont les mêmes : tous deux sont électriques ; ce qui a fait donner au jayet le uom d'ambre noir, comme on a donné au succin celui d'ambre jaune : tous -deux brûlent de même ; seulement l'odeur que rend alors le jayet est encore plus forte , et sa fumée plus épaisse que celle du succin. Quoique solide et assez dur, le jayet est fort léger, et on a souvent pris pour du

sein de la terre en Pologne , a plus de cent lieue» de distance de la mer Baltique , et un autre morceau trouvé à Neubourg , à vingt lieues de distance de Dantzick : il y en a dans des lieux encore plus éloignés de la mer, en Podolie, en Vôlhynfo s le tac Lubicn de Posnanie en rejette souvent , etc.

334 MINÉRAUX

jâyet certains bois fossiles noirs, dont la cassure est lisse et luisanje , et qui croissent en effet ne différer du vrai jayet que parce qu'ils ne répandent aucune odeur bitumineuse en brûlant.

On prouve quelques minières de jayet en France; on en connoit une dans la province de Roussillon, près de Bugarach* M. de Gensanne fait mention d'une autre dans le Gévaudau , sur le penchant de la mon* tagne près de Vebron , et d'une autre près de Rouffiac , diocèse de Narbonne , où Ton faisoit dans ces derniers temps de jolis ouvrages de cette matière. On a trouvé dans la glaise, en creusant la montagne de Saint- Gei-main-en-Laye , un morceau de bois fossile, dont M. Fougerour: de Bondaroy a fait une exacte comparaison avec le jayet. « On sait , dit ce savant académicien , que Ja couleur du jayet est noire, mais que la superficie de ses lames n'a point ce luisant qu offre l'intérieur du morceau dans sa cassure; c'est aussi ce qu'il est aisé de reconnoitre dans le morceau de bois de Saint- Germain. Dans l'intérieur d'une fente ou d'un morceau rompu, on voit une couleur d'un noir d'ivoire bien plus brillant que sur la surface du morceau. La dureté du jayet et du morceau de bois est à peu près la même; étant polis ils offrent la même nuance de couleur ; tous deux brûlent et donnent de la flamme sur les charbons ; le jayet répand une odeur bi lumineuse ou de pétrole ; certains morceaux du bois en question donnent une pareille odeur, surtout lorsqu'ils ne contiennent point de pyrites. Ce morceau de bois est donc changé en jayet , et il sert à confirmer le sentiment de ceux qui croient le jayet produit par des végétaux. »

On trouve du très- beau jayet .en Angleterre dans le comté d'York et en plusieurs endroits de l'Ecosse; il y en a aussi en Allemagne , et surtout à Wirtemberg. M. Bowles en a trouvé en Espagne près de Peraiegos , « dans une montagne où il y a , dit-il , des veines de bois bitumineux qui ont jusqu'à un pied d'épaisseur... On voit très-bien Sue c'est du bois, parce que l'on en trouve es morceaux avec leur écorce et leurs fibres ligneuses, mêlés avec le véritable jayet dur. »

14 me semble que ces faits suffisent pour qu'on puisse prononcer que le succin et le javet tirent immédiatement leur origine des végétaux , et qu'ils ne sont composés que d'huiles végétales devenues bitumineuses par le mélange des acides; que ces bitumes

ont d'abord été liquides , et qu'ils se sont durcis par leur simple dessèchement , lorsqu'ils ont perdu les' parties aqueuses de 1 huile et des acides dont ils sont composés. Le bitume qu'on appelle asphalte nous en fournit une nouvelle preuve ; ij est d'abord fluide , ensuite mou et visqueux , et enfin il devient dur par la seule dessiccation.

L'asphalte des Grecs est le même que le bitume des Latins ; on l'a nommé particulièrement bitume de Judée, parce que les eaux de la mer Morte et les terrains qui l'environnent en fournissent une grande quantité. Il a beaucoup de propriétés communes avec le succin et le jayet ; il est de la même nature, et il parait, ainsi que la poix de montagne , le pétrole , et le naphte, ne devoir sa liquidité qu'à une distillation des charbons de terre et des bois bitumineux qui, se trouvant voisins de quelque feu souterrain , laissent échapper les parties huileuses les plus légères, de la même manière à peu près que ces substances bitumineuses donnent leurs huiles dans nos vaisseaux de chimie. Le naphte , le pétrole , et le succin , paraissent être les huiles les plus

{>ures que fournisse cette espèce de distilation ; et le jayet , }a poix de montagne, et l'asphalte, sont les huiles plus grossières. L'histoire sainte nous apprend que la mer Morte, ou le lac Asphallique de Judée, étoit autrefois le territoire de deux villes criminelles qui furent englouties : on peut donc croire qu'il y a eu des feux souterrains qui , agissant avec violence dans ce iieu , ont été les instrumens de cet effet; et ces feux ne sont pas encore entièrement éteints; ils ouèrent donc la distillation de toutes les matières végétales et bitumineuses qui les avoisinent, et produisent cet asphalte liquide que l'on voit s'élever continuellement à la surface du lac maudit, dont néanmoins les Arabes et les Égyptiens ont su tirer beaucoup d'utilité tant pour goudronner leurs bateaux que pour embaumer leurs parens et leurs oiseaux sacrés ; ils recueillent sur la surface de l'eau cette huile liquide, qui, par sa légèreté , la surmonte comme nos huiles végétales.

L'asphalte se trouve non seulement en Judée et en plusieurs autres provinces du Levant, mais encore en Europe, et même en France. J'ai eu occasion d'examiner et même d'employer l'asphalte de Ncuchâtel; il est de la même nature que celui de Judée : en le mêlant avec une petite quantité de poix, on en compose un mastic avec lequel j'ai fait enduire, il y a trente-six ans,

DU BITUME

un assez grand bassin au Jardin du Roi , qui depuis a toujours tenu Team. On a aussi trouvé de l'asphalte en Alsace, en Languedoc , sur le territoire d'Alais , et dans quelques autres endroits. La description que nous a donnée M. l'abbé.de Sauvages, de cet asphalte d'Alais, ajoute encore une preuve à ce que j'ai dit de sa formation par une distillation per ascensum. « On voit, dit-il, régner auprès de Servas *à quelque distance d'Alais, sur une colline d'une grande étendue, un banc de rocher de marbre qui pose sur la terre et qui en est couvert : il est naturellement blanc; mais cette couleur est si fort altérée par l'asphalte qui le pénètre, qu'il est sur sa surface d'un brun clair , et ensuite très-foncé à mesure que le bitume approche du bas du rocher : le terrain du dessous n'est point pénétré de bitume, à la réserve des endroits ou la tranche du banc est exposée au soleil; fl en découle en été du bitume qui a la couleur et la consistance de la poix noire végétale; il en surnage sur une fontaine voisine , dont les eaux ont en conséquence im goût désagréable...

« Dans le fond de quelques ravines et au dessous du rocher d'asphalte, je vis un terrain mêlé alternativement de lits de sable et de lits de charlxm de pierre , tous parallèles à l'horizon. » On voit par cet exposé que l'asphalte ne se trouve pas au dessous, ruais au dessus des couches ou veines bitumineuses de bois et de charbon fossiles , et que par conséquent il n'a pu s'élever au dessus que par une distillation produite par la chaleur d'un feu souterrain.

Tous les bitumes liquides, c'est-â-dire l'asphalte, la poix de montagne, le pétrole et le rtaphte , coulent souvent avec l'eau des sources qui se trouvent voisines des couches de bois et de charbon fossiles. A Begrède» près d'Anson en Languedoc , il y a une fontaine qui jette du bitume que l'on recueille à fleur d'eau. On en recueille de même à Gabian , diocèse de Béziers , et cette fontaine de Gabian est fameuse par la quantité de pétrole qu'elle produit : néanmoins il paroi t , par un Mémoire de M. Rivière , publié eu 1 7 1 7, et par un autre Mémoire sans nom d'auteur, imprimé à Béziers en 1762, que cette source bitumineuse a été autrefois beaucoup plus abondante qu'elle ne l'est aujoiud'hui ; car il est dit qu'elle a donné avant 1717, pendant plus de quatre-vingts ans, trente-six quintaux de pétrole par an, tandis qu'en f]5i elle n'en donnoit plus que trois ou quatre quintaux. Ce pétrole est d'un rouge brun foncé; sou odeur est forte et

désagréable ; il s'enflamme très-aisément , et même la vapeur qui s'en élève, lorsqu'on le chauffe, prend feu si l'on approche une chandelle ou toute autre lumière à trois pieds de hauteur au dessus : l'eau n'éteint pas ce pétrole allumé; et lors même que l'on plonge dans l'eau des mèches bien imbibées de cette huile inflammable, elles continuent de brûler quoique au dessous de l'eau. Elle ne s'épaissit ni ne se fige par la gelée, comme le font la plupart des nutles végétales; et c'est par cette épreuve qu'on reconnoit si le pétrole est pur, ou s'il est mélangé avec quelqu'une de ces huiles. A Gabian, le pétrole ne sort de la source qu'avec beaucoup d'eau qu'il surnage toujours, car il est beaucoup plus léger, et l'est même plus que l'huile d'olive. - Une seule goutte de ce bitume, dit M. Rivière, versée sur une eau dormante, a occupé dans peu de temps un espace d'une toise de diamètre tout émaiUédes plus vives couleurs; et, en s'étendant davantage, il blanchit et enfin disparoit. Au reste, ajoute-t-il, cette huile de pétrole naturelle est la même que cette qui vient du suce in dans la cornue vers le milieu de la distillation. «

Cependant ce pétrole de Gabian n'est pas , comme le prétend l'auteur du Mémoire imprimé à Béziers en i75a, le vrai naphte de Babylone. A la vérité, beaucoup de gens prennent le naphte et le pétrole pour une seule et même chose; mais le naphte des Grecs , qui ne porte ce nom que parce une c'est la matière inflammable par excellence , est plus pur que l'huile de Gabian ou que toute autre huile terrestre que les Latins Ont appelée petreolum, comme huile sortant des rochers avec l'eau qu'elle surnage. Le vrai naphte est beaucoup plus limpide et plus coulant; il a moins de couleur, et prend feu plus subitement à nne distance assez grande de la flamme; si l'on en frotte du bois ou d'autres corps combustibles, ils continueront à brûler quoique plongés dans l'eau. Au reste, le terrain dans lequel se trouve le pétrole de Gabian est environné , et peutêtre rempli, de matières bitumineuses et de charbon de terre.

A une demi-lieue de distance de Clermont en Auvergne, il y a une source bitumineuse assez abondante, et qui tarit par intervalles. « L'eau de cette source, dit M. Le Monuier, a une amertume insupportable; la surface de l'eau est couverte d une couche mince de bitume qu'on prendioit pour de l'huile, et qui, venant à s'épaissir par la chaleur de l'air, ressemble en quelque

MINCIL^UX.

façon à de là poix... En examinant Ja nature des terres qui environnent cette fontaine, et en parcourant une petite butte qui n'eu est pas fort éloignée, j ai aperçu du bitume noir qui découloit d'entre les fentes des rochers : il se sèche à mesure qu'il reste à l'air; et j'en ai ramassé environ une demilivre ; il est sec ,4lur et cassant, et s'enflamme aisément; il exhale une fumée noire fort épaisse, et l'odeur qu'il répand ressemble à cale de l'asphalte. Je suis persuadé que par la distillation on en retirerait du pétrole. » Ce bitume liquide de Clermont est, comme l'on voit , môiw pur que celui de Gabian ; et depuis le naphte, que je regarde comme le bitume le mieux distille par la nature , au pétrole , à l'asphalte , à la poix de montagne , au fuccin. au jayet, et au charbon déterre, on trouve toutes les nuances et tous les de-' grés d'une plus ou moins grande pureté dans ces matières, qui sont toutes de même nature.

« En Auvergne, dit M. Guettard, les monticules qui contiennent le plus de bitume sont ceux du Puy de Pège (Poix) et du Puy de Cronelles : celui de Pège se divise en deux têtes, dont la plus haute peut avoir douze on quinze pieds; le bitume y coule en deux ou trois endroits... A côté de ce monticule se trouve une petite élévation d'environ trois pieds de hauteur sur quinze de diamètre; selon M. Ozy, cette élévation n'est que de bitume qui se dessèche à mesure qu'il sort de la terre : la sôtorce est au milieu de cette élévation. Si l'on creuse en différens endroits autour et dessus cette masse de bitume, on ne trouve aucune apparence de rocher. Le Puy de Cronelles, peu éloigné dn précédent, peut avoir trente ou quarante pieds de hauteur : le bitume y est solide; on en voit des morceaux durs entre les crevasses des pierres. Il en est de même de la partie la plus élevée du Puy de Pége. »

En Italie, dans les duchés de Modène, Parme et Plaisance, le pétrole est commun; le village de Miano , situé à douze milles de Parme , est un des lieux d'où on le tire dans certains puits construits de manière que cette * huile vienne se rassembler dans le fond.

Les sources de naphte et de pétrole sont encore plus communes dans le Levant qu'en Italie; quelques voyageurs assurent qu'on brûle plus d huile de naphte que de chandelle à Bagdad. « Sur la route de Schiras à Bender Congo, à quelques milles de Benaron, vers l'orient, on voit, dit Gemelli Carreri , la montagne de Darap toute de pierre noire, d'où distille le fameux baume-momie, qui, l'épaississant $ l'air, prend aussi

une couleur noirâtre. Quoiqu'il y ait beau* coup d'autres baumes en Perse, celui-ci a la plus grande réputation; la montagne est gardée par ordre du roi ; tous les ans les visirs de Geaxoux , de Schiras, et de Lar, vont ensemble ramasser la momie qui coule et tombe dans une conque où elle se coagule; ils l'envoient au roi sous leur cachet pour éviter toute tromperie , parce que ce baume est éprouvé et Irès-estimé en Arabie et en Europe, et qu'on n'en tire pas plus de quarante onces par chaque année. » Je ne cite ce passage tout au long que pour rapporter a un bitume ce prétendu baume des momies. Nous avons au Cabinet du Roi les deux boites d'or remplies de ce baume-momie ou mumia, que l'ambassadeur de Perse apporta et présenta à Louis XIV; ce baume n'est que du bitume, et le présent n'avoit de mérite que dans l'esprit* de ceux qui Tout offert >. Chardin parle de ce baume-momie *, et il le reconnoit pour un bitume. Il dit qu'outre les momies ou corps desséchés qu'on trouve en Perse, dans la province de Corassan, il y a une autre sorte de momie ou bitume précieux qui distille des rochers, et qu'il y a. deux mines ou deux sources de ce bitume : l'une dans la Caramie -Déserte, au pays de Lar, et que c'est le meilleur pour les fractures, blessures, etc.; l'autre dans le pays de Corassan. Il ajoute que ces mines sont gardées et fermées; qu'on ne les ouvre qu'une fois l'an en présence d'officiers de la province, et que la plus grande partie de ce bitume précieux est envoyée au trésor du roi. Il me paraît plus que vraisemblable que ces propriétés spécifiques attribuées par les Persans à leur baume-momie sont communes à tous les bitumes de même consistance, et particulièrement à celui que nous appelons

i. Sa majesté Louis XIV fit demander à l'ambassadeur du roi de Perse , i° le nom de cette drogue ; a° a quoi elle est propre ; 3° si elle guérit les ma* ladies tant internes qu'externes ; 4° si c'est une drogne simple ou composée. L'ambassadeur répondit, i° que cette drogue se nomme en persan n\omia i a° qu'elle est spécifique pour les fractures des os , et généralement pour toutes les blessures ; 3° qu'elle est employée pour les maladies internes et externes ; qu'elle guérit les ulcères internes et externes , et fait sortir le fer qui pourroit être resté dans les blessures ; 4° que cette drogue est simple et naturelle ; qu'elle distille d'un rocher dans la province de Dezar, qui est l'une des plus méridionales de là* Perse; qu'enfin on peut s'en servir en l'appliquant sur les blessures , ou en U faisant fondre dans le beurre ou dans l'huile. Cette notice étoit jointe aux deux boites qui renferment cette drogue.

a. Le nom de momie ou mumim en pansa vieat dt moum, qui signifie tin, §ommt , 9*gmM» j t

DU BITUME

poix de montagne; et, comme on vient de le voir, ce n'est pas seulement en Perse que Ton trouve des bitumes de cette sorte, mais dans plusieurs endroits de l'Europe, et même en France , et peut-être dans tous les pays du monde, de la même manière que l'asphalte ou bitume de Judée s'est trouvé non seulement sur la mer Morte, mais sur d'autres lacs et dans d'autres terres trè-éloiçnées de la Judée. On voit en quelques endroits de la mer de Marmara, et particulièrement près d*Héraclée, une matière bitumineuse qui flotte sur l'eau en forme de filets crae les nautonniers grecs ramassent avec soin , et

3 ne bien des gens prennent pour une sorte e pétrole : cependant elle n'en a ni rôdeur, ni le goût, m la consistance; ses filets sont fermes et solides, et approchent plus en odeur et en consistance au bitume de Judée. Dans la Thébaïde, du coté de l'est, on trouve une montagne appelée GebeM-Moel, ou montagne de l'huile, à cause qu'elle fournit beaucoup d'huile de pétrole. Otéertm et Tavernier font mention du pétrole qui se trouve aux environs de la mer Caspienne. Ce dernier voyageur dit « qu'au couchant de cette mer , un peu au dessus de Chamack, il y a une roche qui s'avance sur le rivage, de laquelle distille une huile claire comme de l'eau, jusque là que des gens s'y sont trompés et ont cru en pouvoir boire ; elle s'épaissit peu à peu, et au bout de neuf ou dix jours elle devient grasse comme de l'huile d'olive, gardant toujours sa blancheur. ... H y a trois ou quatre grandes roches fort hautes, assez près de là , qui distillent aussi la même liqueur; mais elle est plus épaisse, et tire sur le noir. On transporte cette dernière huile dans plusieurs provinces de la Perse, où le menu peuple ne brûle autre chose. » Léon l'Africain parle de la poix qui se trouve dans quelques rochers du mont Atlas et des sources qui sont infectées de ce bitume; il donne même la manière dont les Maures recueillent cette poix de montagne , qu'ils rendent liquide par le moyen du feu. On trouve à Madagascar cette même matière que Flaccour appelle de la poix de terre ou bitume judaïque. Enfin, jusqu'au Japon, les bitumes sont non seulement connus, mais très-communs; et Kœmpfer assure qu'en quelques endroits de ces îles l'on ne se sert

3ue d'huile bitumineuse, au lieu de chanelle.

En Amérique , ces mêmes substances bitumineuses ne sont pas rares. Dampier a vu de la poix de montagne en blocs , de quatre Ihres pesant, sur la côte de Carthngène :

la mer jette ce bitume sur les grèves sablon» neuses de cette côte, où il demeure à sec; il dit que cette poix fond au soleil , et est plus noire, plus aigre au toucher, et plus forte d'odeur que la poix végétale. Gard» lasso , qui a écrit l'histoire du Pérou, et qui y étoit né, rapporte qu'anciennement les Péruviens se servoient de bitume pour embaumer leurs morts. Ainsi le bitume, et même ses usages, ont été connus de tous les temps , et presque de tous les peuples policés.

Je n'ai rassemblé tous ces exemples que pour faire voir que, quoique les bitumes se trouvent sous différentes formes dans plusieurs conlrées , néanmoins les bitumes purs sont infiniment plus rares que les matières dont ils tirent leur origine; ce n'est que par une seconde opération de la nature qu'ils peuvent s'en séparer et prendre de la liquidité : les charbons de terre, les schistes bitumineux, doivent être regardés comme les grandes masses de matières que les feux souterrains mettent en distillation pour former les bitumes liquides qui nagent sur les eaux on coulent des rochers. Comme le bitume, par sa nature onctueuse, s'attache à toute matière , et souvent la pénètre, il faut la circonstance particulière du voisinage d'un feu souterrain, pour qu'il se manifeste dans toute sa pureté ; car il me semble que la nature n'a pas d'autre moyen pour cet effet. Aucun bitume ne se dissout ni ne se délaie dans l'eau : ainsi ces eaux qui sourdent avec du bitume n'ont pu enlever par leur action

{>ropre ces particules bitumiueuses ; et dès ors n'est-il pas nécessaire d'attribuer à l'action du feu l'origine de ce bitume coulant, et même à l'action du vrai feu , et non pas de la température ordinaire de l'intérieur de la terre? car il faut une assez grande chaleur pour que les bitumes se fondent, et il en faut encore une plus grande pour qu'ils se résolvent en naphte et en pétrole; et tant qu'ils n'éprouvent que la température ordinaire , ils restent durs, soit à 1 air , soit dans la terre. Ainsi tous les bitumes coulans doivent leur liquidité à des feux souterrains, et ils ne se trouvent que dans les lieux où les couches de terre bitumineuses et les veines de charbon sont voisines de ces feux qui non seulement en liquéfient le bitume, mais le distillent et en font élever les parties les plus ténues pour former le naphte et les pétroles, lesquels, se mêlant ensuite avec des matières moins pures, produisent l'asphalte et la poix de montagne, ou se coagulent en jayet et en succin.

famÉRÀUX.

Nous avons déjà dit que le sutcin a certainement été liquide , puisqu'on voit dans son intérieur des insectes, dont quelques uns y sont profondément enfoncés : il faut cependant avouer que jusqu'à présent aucun observateur n'a trouvé le succin dans cet état de liquidité ; et c'est probablement parce qu'il ne faut qu'un très-petit temps pour le consolider. Ces insectes s'y empêtrent peutêtre lorsqu'il distille des rochers, et lorsqu'il surnage sur Peau de la mer où la chaleur de quelque feu souterrain le sublime en liqueur, comme l'huile de pétrole, l'asphalte, et les autres bitumes coulans.

Quoiqu'on trouve en Prusse et en quelques autres endroits des mines de succin dans le sein de la terre , cette matière est néanmoins plus abondante dans certaines plages de la mer : en Prusse et en Poméranië , la mer Baltique jette sur les côtes aine grande quantité de succin presque toujours en petits morceaux de toutes les nuances de blanc, de jaune, de brun, et de différens degrés de pureté ; et à la vue encore plus qu'à l'odeur , on seroit tenté de croire que le succin n'est qu'une résine comme la copale , à laquelle il ressemble. Mais le succin est également impénétrable à l'eau , aux huiles , et à l'esprit-de-vin , tandis que les résines, qui résistent à l'action de l'eau, se dissolvent en entier par les huiles, et surtoit

Sar l'esprit-de-vin. Cette différence suppose onc dans le succin une autre matière que celle des résines, ou du moins une combinaison différente de la même matière : or on sait que toutes les huiles végétales concrètes sont ou des gommes qui ne se dissolvent que dans l'eau , ou des résines qui ne se dissolvent que dans l'esprit-de-vin , ou enfin des gommes-résines qui ne se dissolvent qu'imparfaitement par l'une et par l'autre ; dès lors ne pourroit-on pas présumer , Sar la grande ressemblance qui se trouve 'ailleurs entre le succin et les résines , que ce n'est en effet qu'une gomme-résine dans laquelle le mélange des parties gommeuses et résineuses est si intime et en telle proportion que ni l'eau ni l'esprit-de-vin ne 'peuvent l'attaquer? L'exemple des autres gommes-résines, que ces deux menstrues n'attaquent qu'imparfaitement , semble nous Tin» cliquer.

En général on ne peut pas douter que le succin et tous les autres bitumes liquides ou concrets , ne doivent leur origine aux huiles animales et végétales imprégnées d'acide : mais comme indépendamment des huiles, les animaux et végétaux contiennent des sub-

stances gélatineuses et mucilagineuses ed grande quantité , il doit se trouver des bitumes uniquement composés d'huile , et d'autres mêles d'huile et de matière gélatineuse ou mucilagineuse ; des bitumes produits par les seules résines , d'autres par les gommesrésines mêlées de plus ou moins d'acide; et c'est à ces diverses combinaisons des diflerens résidus des substances animales ou végétales que sont dues les variétés qui se trouvent dans les qualités des bitumes.

Par exemple , l'ambre gris paroi t être ua bitume qui a conservé les parties les plus odorantes des résines dont le parfum est aromatique; il est dans un état de mollesse et de viscosité, dans le fond de la mer, auqud il est attaché , et il a une odeur très-désagréable et très-forte dans cet état de mollesse avant son dessèchement. L'avidité avec laquelle les oiseaux , les poissons , et la plupart des animaux terrestres, le recherchent et l'avalent semble indiquer que ce bitume contient aussi une grande quantité de matière gélatineuse et nutritive. Il ne se trouve pas dans le sein de la terre , c'est dans celui de la mer , et surtout dans les mers méridionales, qu'il est en plus grande quantité: H ne se détache du fond que dans le temps des plus grandes tempêtes; et c'est alors qu'il est jeté sur les rivages. Il durcit en séchant; mais une chaleur médiocre le ramollit pras aisément que les autres bitumes : il se coagule par le froid , et n'acquiert jamais autant de fermeté que le succin; cependant, par l'analyse chimique, il donne les mêmes résultats et laisse les mêmes résidus. Enfin il ne resteroit aucun doute sur la conformité de nature entre cet ambre jaune ou succin et l'ambre gris , si ce dernier se trou voit également dans le sein de la terre et dans la mer : mais jusqu'à ce jour il n'y a qu'an seul homme qui ait dit qu'on ait trouvé de l'ambre gris dans la terre en Russie; néanmoins , comme l'on n'a pas d'autres exemples qui puissent conûrmer ce fait , et que tout l'ambre gris que nous connaissons a été ou tiré de la mer ou rejeté par ses flots, on doit présumer que c'est dans la mer seulement que l'huile et la matière gélatineuse . dont il est composé se trouvent dans l'état nécessaire à sa formation. En effet , le fond de la mer doit être revêtu d'une très-grande quantité de substance gélatineuse animale , par la dissolution de tous les corps des animaux qui y vivent et périssent * ; et cette

i. M. de Montbéliard a observé, en travaillant à l'histoire des insectes , qu'il y a plosieurs classes d'animaux et insectes marins , tels que les polyps*

du fcrruME.

matière gélatineuse doit y'élre tenue dans un état de mollesse et de fraîcheur , tandis que cette même matière gélatineuse des animaux, terrestres, une fois enfouie dans les couches de la terre , s'est bientôt entièrement dénaturée par le dessèchement ou le mélange qu'elle a sebi. Ainsi.ee n'est que dans le fond de la mer que doit se trouver cette matière dans son état de fraîcheur : elle y est mêlée avec un bitume liquide ; et comme la liquidité des bitumes n'est produite que par la chaleur des feux souteiTains, c'est aussi dans les mers dont le fond est chaud comme celle de la Chine et du Japon, qu'on trouve l'ambre gris en plus grande quantité; et il paroit encore que c'est à la matière gélatineuse, molle dans l'eau > et qui prend de la consistance par le dessèchement, que l'ambre gris doit la mollesse qu'on lui remarque tant qu'il est dans la mer , et la propriété de se durcir proraptement en se desséchant à l'air, tout comme on peut croire que c'est pat l'intermède de la partie gemmeuse de sa gomme-résine, que le succiu peut avoir dans les eaux de la mer une demi-fluidité.

L'ambre gris , quoique plus précieux que l'ambre jaune, est néanmoins f>lus abondant ; la quantité que la nature en produit est trèsconsidérable , et on le trouve presque toujours en morceaux bien plus gros que ceux du sucera, et il serait beaucoup moins rare s'il ne servoit point de pâture aux animaux. Les endroits où la mer le rejette en plus grande quantité dans l'ancien continent sont les cotes des Indes méridionales, et particulièrement des îles Philippines et du Japon, et sur les côtes du Pégu et de Bengale ; celles de l'Afrique, entre Mozambique et la mer Rouge , et entre le cap Vert et le royaume de Maroc.

En Amérique, il s'en trouve dans la baie de Honduras , dans le golfe de la Floride, sur les côtes de l'île du Maragnon au Bré* sil ; et tous les voyageurs s'accordent à dire que si les chats sauvages, les sangliers, les renards , les oiseaux , et même les poissons et les crabes, n'étoient pas fort friands de cette drogue précieuse , elle serait bien plus commune. Comme elle est d'une odeur très-forte au moment que la

Maux, avertis de loin par cette odeur, arri-

et autres, dont là chair est parfumée , et il est tout naturel que cette matière soit entrée dans la cora- !»**» de l'ambre jri».

vent en nombre pour s'en repaître et souvent indiquent aux hommes les lieux où Us doivent la chercher. Cette odeur désagréable et forte s'adoucit peu à peu , à mesure que l'ambre gris se sèche et se durcit à l'air. Il y en ji de dtfférens degrés de consistance et de couleur différente, du gris, du brun, du noir, et du blanc: mais le meilleur et le plus dur paroit être le gris cendré. Comme les poissons , les oiseaux, et tous les animaux qui fréquentent les eaux 09 les bords de la mer, avalent ce bitume avec avidité, ils le rendent mêlé de la matière de leurs excrétnens; et cette matière étant d'un blanc de craie dans les oiseaux, cet ambre blanc, qui. est le plus mauvais de tous , pourvoit bien être celui qu'ils rendent avec leurs exerémens ; et de même l'ambre noir seroit celui que rendent les cétacés et les grands poissons, dont les déjections sont communément noires.

Et comme l'on a trouvé de l'ambre gris dans l'estomac et tes intestins de quelques cétacés , ce seul indice a suffi pour mire naître l'opinion que c'étoit une matière animale qui se produisoit particulièrement dans le corps des baleines , et que peut-être c'étoit le sperme, etc.; d'autres ont imaginé que l'ambre gris étoit de la cire et du miel tombés des côtes dans les eaux de la mer et ensuite avalés par les grands poissons , dans l'estomac desquels ils se convertissaient en ambre , ou devenoient tels par le seul mélange de l'eau marine ; d'autres ont avancé que c'étoit une plante comme les champignons ou les truffes , ou bien une racine qui croissait dans le terrain du fond de la mer; mais toutes ces opinions ne sont fondées que sur de petits rapports ou de fausses analogies. L'ambre gris , qui n'a pas été connu des Grecs ni des anciens Arabes, a été, dans ce siècle, reconnu pour un véritable bitume par toutes ses propriétés ; seulement il est probable , comme je l'ai insinué, que ce bitume, qui diffère de tous les autres par la consistance et l'odeur, est mêlé de quelques parties gélatineuses oti mucilagineuses des animaux et des végétaux , qui lui donnent cette qualité particulière: mais l'on ne peut douter que le fond et même la majeure partie de sa substance ne soit un vrai bitume.

Il paroit que l'ambre gris mou et visqueux tient ferme sur le fond de la mer, {misqu'il ne s'en détache que par force dans e temps de. la plus grande agitation des eaux; la quantité jetée sur les rivages, et qui reste après la déprédation qu'en font

MINERAUX

tes animaux, démontre que c'est une production abondante de la nature, et non pas le sperme de la baleine, ou le miel des abeilles, ou la gomme de quelque arbre particulier. Ce bitume, rejeté, ballotté par fa mer , remplit quelquefois les fentes des rochers contre lesquels les flots viennent se briser. Robert Lade décrit l'espèce de pêche qu'il en a vu faire sur les cotes des îles Lucaies; il dit que l'ambre gris se trouve toujours en beaucoup plus grande quantité dans la saison où les vents régnent avec le plus de violence, et que les plus grandes richesses en ce genre se trouvoient entre la petite île d'Éleuthère et celle de Harbour, et que l'on ne doutoit pas que les Bermudes n'en continssent encore plus. « Nous commençâmes , dit-il , notre recherche par l'île d'Éleuthère, dans un jour fort calme, le 14 de mars, et nous rapportâmes ce même jour douze livres d'ambre gris. Cette pêche ne nous coûta que la peine de plonger nos crochets de fer dans les lieux que notre guide nous indiquoit, et nous eussions encore mieux fait si nous eussions eu des filets.... L'ambre mou se plioit de lui-même, et embrassoit le crochet de fer avec lequel il se laissoit tirer jusque dans la barque: mais, faute de filets, nous eûmes le regret de perdre deux des plus belles masses d'ambre que j'aie vues de ma vie ; leur forme étant ovale, elles ne furent pas plutôt détachées, que, glissant sur le crochet, elles se perdirent dans la mer.... Nous admirâmes avec quelle promptitude ce qui n'étoit qu'une gomme mollasse dans le sein de la mer prenoit assez de consistance en un quart d'heure pour résister à la pression de nos doigts ; le lendemain , notre ambre gris étoit aussi ferme et aussi beau que celui

qu'on vante le plus dans les magasins de l'Europe.... Quinze jours que nous employâmes à la pêche de l'ambre gris ne nous en rapportèrent qu'environ cent livres. Notre guide nous reprocha d'être venus trop têt ; il nous pressoit de faire le voyage des Bermudes, assurant qu'il y enavoit en plus grande quantité.... qu'on en avoit tiré une masse de quatre-vingts livres pesant ; ce qui cessa de m 'étonner lorsque j'appris , dit ce voyageur , qu'on en avoit trouvé sur les côtes de la Jamaïque une masse de cent quatre-vingts livres.»

Les Chinois, les Japonois, et plusieurs autres peuples de l'Asie, ne font pas de l'ambre gris autant de cas que les Européens ; ils estiment beaucoup plus l'ambre jaune ou succin , qu'ils brûlent en quantité par magnificence , tant à cause de la bonne odeur que sa fumée répand, que parce qu'ils croient cette vapeur très-salubre et même spécifique pour les maux de tète et les affections nerveuses.

L'appétit véhément de presque tous Ici animaux pour l'ambre gris n'est pas le setj indice par lequel je juge qu'il contient dq parties nutritives, mucilagineuses, provenant des végétaux, ou même des parties gélatineuses des animaux, et sa propriété, analogue avec le musc et la civette , semble confirmer mon opinion. Le musc et la civette sont , comme noua? l'avons dit, de pures substances animales ; l'ambre gris ne développe sa bonne odeur et ne rend un excellent parfum que quand il est' mêlé de musc et de civette en dose convenable : il y a donc un rapport très-voisin entre les parties odorantes des animaux et celles de l'ambre gris, et peut-être toutes deux sont-elles de même nature

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