‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 2)Chapitre 130 sur 150 · ALUN · texte numérisé non relu

ALUN

L'acide aérien s'étant d'abord combiné avec les poudres du quartz et des autres verres primitifs, a produit l'acide vitriolique par son union avec cette terre vitrifiée , laquelle s'étant ensuite convertie et réduite en argile par cette action même de l'acide et de l'eau , cet acide vitriolique s'y est conservé et s'y manifeste sous la forme d'alun , et l'on ne peut douter que ce sel ne soit composé d'acide vitriolique et de terre argileuse. Mais cette terre de l'alun est-elle de l'argile pure, comme M. Bergman et d'après ; lui la plupart des chimistes recens le prétendent ? Il me semble qu'il y a plusieurs raisons d'en douter, et qu'on peut croire avec fondement que cette argile qui sert de base à l'alun n'est pas pure , mais mélangée d'une certaine quantité de terre limoneuse et calcaire , qui toutes deux contiennent de l'alcali.

i° Deux de nos plus savans chimistes, MM. Macquer et Baume , ont reconnu des indices de substances alcalines dans cette terre. «Quoique essentiellement argileuse, dit M. Macquer,' la terre de l'alun paroît cependant exiger un certain degré de calcination , et même le concours des sels alcalis,

Four former facilement et abondamment de alun avec de l'acide vitriolique ; et M. Baume est parvenu à réduire l'alun en une espèce de sélénite , en combinant avec ce sel la plus grande quantité possible de sa provre terre. » Cela me paroît indiquer assez clairement que cette terre qui sert de base à l'alun n'est j>as une argile pure , mais une terre vitreuse mélangée de substances alcalines et calcaires.

a° M. Fougeroux de Bondarov , l'un de nos savans ^académiciens , qui a fait une trèsbonne description de la carrière dont on tire l'alun de Rome, dit expressément : « Je regarde cette pierre d'alun comme calcaire, puisqu'elle se calcine au feu ... . La chaux que l'on fait de cette pierre a la propriété de se durcir sans aucun mélange de sable ou d'autres terres , lorsque après avoir été humectée on la laisse sécher. » Cette observation de M. de Bondaroy semble démontrer que les pierres de cette carrière de la Tolfa, dont on tire l'alun de Rome, seroient de la même nature que nos pierres à plâtre , si la matière calcaire n'y etoit pas mêlée d'une plus grande quantité d'argile. Ce sont , à

umn avis, tfea manu* p!«s argileuses que

calcaires , qui ont été pénétrées de l'acide vitriolique , et qui par conséquent peuvent fournir également de l'alun et de la sélénite.

3° L'alun ne se tire pas de l'argile blanche et pure, qui est de première formation, mais des glaises ou argiles impures , qui sont de seconde formation, et qui toutes contiennent des corps marins , et sont par conséquent mélangées de substances calcaires , et souvent aussi de terre limoneuse.

4° Comme l'alun se tire aussi des pyrites, et même en grande quantité , et que les pyrites contiennent de la terre ferrugineuse et limoneuse , il me semble qu'on peut en inférer que la terre qui serf de base à l'alun est aussi mélangée de terre limoneuse ; et je ne sais si le grand boursouflement que ce sel prend au feu ne doit être attribué qu'à la réfraction de son eau de cristallisation , et si cet effet ne provient pas , du moins en partie, de la nature de la terre limoneuse, qui , comme je l'ai dit , se boursoufle au feu , tandis que l'argile pure y prend de la retraite.

5° Et ce qui me paroît encore plus décisif, c'est que l'acide vitriolique, même le plus concentré, n'a aucune action sur la terre vitrifiable pure , et qu'il ne l'attaque qu'autant qu'elle est mélangée de parties alcalines. Il n'a donc pu former l'alun avec la terrt vitrifiable simple ou avec l'argile pure, puisqu'il n'auroit pu les saisir pour en feire la base de ce sel , et qu'en effet il n'a saisi* l'argile qu'à cause des substances calcaires ou limoneuses dont celle terre vitrifiable s'est trouvée mélangée.

Quoi qu'il en soit, il est certain que toutes les matières dont on tire l'alun ne sont ni purement vitreuses ni purement calcaires ou limoneuses , et que les pyrites , les pierres d'alun , et les terres alumineuses , contiennent non seulement de la terre vitrifiable ou de l'argile en grande quantité , mais aussi de la terre calcaire ou limoneuse, en petite quantité. Ce n'est que quand cette terre de l'alun a été travaillée par des opérations qui en ont séparé les terres calcaires ou limoneuses , qu'elle a pu devenir une argile pure sous la main de nos chimistes. Cependant M. le baron de Dietrich prétend « que la pierre qui fournit l'alun et que l'on tire à la Tolfa est une véritable argile qui ne contient point, ou très-peu, de çarties calcaires; que la petite quantité de sélénite qui se fora™

ALtN.

pendant la manipulation ne prouve pas qu'il y ait de la terre calcaire dans la pierre d'alun.... , et que la chaux qui produit la sélénite peut très-bien provenir des eaux avec les "iclles on arrose la pierre après l'avoir calcinée. » Mais quelque confiance que puissent mériter les observations de cet habile , minéralogiste , nous ne pouvons nous empêcher de croire que la terre dont on retire l'alun ne soit composée d'une grande quantité d'argile et d une certaine portion de terre limoneuse et de terre calcaire. Nous ne croyons pas qu'il soit nécessaire d'insister sur les raisons que nous venons d'exposer , et qui me semblent décisives : l'impuissance de l'acide vitriolique sur les matières vilrifiables suffit seule pour démontrer qu'il n'a pu former l'alun avec l'argile pure. Ainsi l'acide vitriolique a existé long-temps avant l'alun, qui n'a pu être produit qu après la naissance des coquillages et des végétaux , puisque leurs délrimens sont entrés dans sa composition.

La nature ne nous offre que très-rarement, et en bien petite quantité , de l'alun tout formé. On a donné à cet alun natif le nom i'alun de plume, parce qu'il est cristallisé en filets qui sont arrangés comme les barbes d'une plume. Ce sel se présente plus souvent en efflorescence de formes différentes sur la sorface de quelques minéraux pyriteux ; sa saveur est acerbe et sty ptique , et son action très-astringente. Ces effets , qui proviennent de l'acide vitriolique , démontrent qu'il est plus libre et moins saturé daus l'alun que dans la élénite, qui n'a point de saveur sensible ; et en général le plus ou moins d'action de toute matière saline dépend de cette différence : si l'acide est pleinement saturé par la matière qu'il a saisie, comme dans l'argile et le gypse , il n'a plus de saveur ; et rooius il est saturé , comme dans l'alun et les vitriols métalliques , plus il est corrosif. Cependant la qualité de la base dans chaque sel influe aussi sur sa saveur et son action; car plus la matière de ces bases est dense et pesante, plus elle acquiert de masse et de puissance par son unioD avec l'acide, et

{>lus la saveur du sel qui en résulte a de orce.

H n'y a point de mines d'alun proprement dites , puisqu'on ne trouve nulle part ce sel en grandes masses, comme le sel marin, ni même en petites niasses , comme le vitriol ; Biais on le tire aisément des argiles qui portent le nom de terres alumineuses , parce qu'elles sont plus chargées d'acide , et peutêtre plus mélangées de terre limoneuse ou

calcaire que les autres argiles. Il on est ds même de ces pierres d'alun dont nous venons de parler , et qui sont argUo-catcaires .• on le retire aussi des pyrites, dans lesquelles l'acide vitriolique se trouve combiné avec la terre ferrugineuse et limoneuse. La simple lessive à l'eau chaude suffit pour extraire ce sel des terres alumineuses ; mais il faut laisser effleurir les pyrites à l'air, ainsi que ces pierres d'alun , ou les calciner au feu et les réduire en poudre avant de les lessiver pour en obtenir l'alun.

L'eau bouillante dissout ce sel plus promptement et en bien plus grande quantité que l'eau froide; il se cristallise par l'évaporation et le refroidissement. La figure de ces cristaux varie comme celle de tous les autres sels. M. Bergman assure néanmoins que quand la cristallisation de l'alun n'est pas troublée, il forme des octaèdres parfaits * , transparais et sans couleur, comme l'eau. Cet habile et laborieux chimiste prétend aussi s'être assuré que ces cristaux contiennent trente-neuf parties d'acide vitriolique, seize parties et demie d'argile pure, et quarante-cinq parties et demie d'eau. Mais je soupçonne que dans son eau , et peut-être même dans son acide vitriolique , il est resté de la terre calcaire ou limoneuse ; cav il est certain que la base de l'alun en contient L'acide , quoique en si grande quantité relativement à celle de la terre qui lui sert de base , est néanmoins si fortement uni avec cette terre, qu'on ne peut l'en séparer par le feu le plus violent : il n'y a d'autre moyen de les désunir qu'en offrant à cet acide des alcalis , ou quelques matières inflammables avec lesquelles il ait encore plus d'affinité qu'avec sa terre. On retire par ce moyen l'acide vitriolique de l'alun calciné; on en forme du soufre artificiel, et du pyrophore qui a la propriété de s'enflammer par le seul contact de l'air.

L'alun qui se tire des matières pyriteuses s'appelle dans le commerce alun de glace ou alun de roche : il est rarement pur, parce qu'il retient presque toujours quelques parties métalliques, et qu'il est mêlé de vitriol de fer. L'alun connu sous le nom d'alun dé Borne est plus épuré et sans mélange sensible de vitriol de fer, quoiqu'il soit un peu

t. M. Desmeste dit, avec plus de fondement ce me semble , « que ce sel se cristallise en effet en octaèdres rectangles lorsqu'il est arec excès d'acide, mais que la forme de ces octaèdres varie beaucoup ; que leurs cotés et leurs angles sont souvent tronques , et que d'ailleurs il a vu des cristaux d'alua parfaitement cubiques , et d'autres rec«« tanglcs. »

MINÉRAUX

rouge : on le tire en Italie de? pierres alumineuses de la carrière de la Tolfa. Il y a de semblables carrières de pierres d'alun en Angleterre, particulièrement à Whitby, dans le comté d'York, ainsi qu'en Saxe, en Suède , en Norwège , et dans les pays de Hesse et de Liège , de même que dans quel-

avec le suif pour rendre les chandelles plm fermes : on frotte d'alun calciné les fora* qui servent à imprimer les toiles et papiers, pour y faire adhérer les couleurs; on es frotte de même les balles d'imprimerie pour leur faire prendre l'encre , etc.

Les Asiatiques ont , avant les Européen!,

3 ues provinces d'Espagne. On extrait l'alun ? fait usage de l'alun ; les plus anciennes faans ces différentes mines à peu près par briques de ce sel étoient en Syrie et au les mêmes procédés qu\ consistent à faire environs de Constanlinople et de Smyroe,

effleurir à l'air, pendant un temps suffisant, la terre ou pierre alumineuse , a la lessiver ensuite, et à faire cristalliser l'alun par l'évaporation de l'eau T. L'alun de Rome est celui qui est le plus estimé, et qu'on assure être le plus pur. Tous les aluns sont, comme l'on voit , des productions de notre art , et le seul sel de cette espèce que la nature nous offre tout formé est l'alun de plume, qui ne se trouve que dans les cavités où suintent et s'évaporent les eaux chargées de ce sel en dissolution. Cet alun est tres-pur; mais nulle part il n'est en assez grande quantité pour faire un objet de commerce, et encore moins pour fournir à la consommation que l'on fait de l'alun dans plusieurs arts et métiers,

Ce sel a en effet des propriétés utiles, tant pour la médecine que pour les arts , et surtout pour la teinture et la peinture. La plupart des pastels ne sont que des terres d'alun teintes de différentes couleurs. Il sert à la teinture en ce qu'il a la propriété d'ouvrir les pores et d'entamer la surface des laines et des soies qu'on veut teindre, et de fixer les couleurs jusque dans leur substance; il sert aussi à la préparation des cuirs, à lisser le papier, à argenter le cuivre, à blanchir l'argent, etc.^; mis en suffisante quantité sur la poudre à canon , il la préserve de l'humidité et même de l'inflammation ; jl s'oppose aussi à l'action du feu sur îe bois et sur les autres matières combustibles , et les empêche de brûler si elles en sont fortement imprégnées : on le mêle

i. Dans quelques-unes de ces exploitations on fait griller le minerai } mais , comme le remarque très-bien M. Jars, cette opération n'est bonne que pour celles de ces mines qui sont très-pyriteuses , et seroit pernicieuse dans les autres , ou la combustion détruiroit une portion de L'alun , et qu'il tuftt 4e laisser effleurer à l'air, où elles s'échauffent d'elles-mêmes.

dans le temps des califes , et ce n'est c vers le milieu du quinzième siècle que les Italiens transportèrent Fart de fabriquer l'alun dans leur pays , et que l'on découvrit les mines alumineuses d'ischia , de Yiterbe, etc. Les Espagnols établirent ensuite , dans le seizième siècle, une manufacture d'alun près de Carthagène, à Almazaran, et cet établissement subsiste encore. Depuis ce temps , on a fabriqué de l'alun en Angleterre T en Bohème, et dans d'autres provinces de l'Allemagne ; et aujourd'hui on en connoit sept manufactures en Suède, dont la plus considérable est celle de Garpkjrttau dans la Noricie.

Il y a en France assez de mines pyriteuses et même assez de terres alumineuses pour qu'on pût y faire tout l'alun dont en a besoin sans l'acheter de l'étranger; et néanmoins je n'en connois qu'une seule petite manufacture en Roussi lion , prés des Pyrénées : cependant on en pourrait fabriquer de même en Franche-Comté, où il y a une'grande quantité de terres alumineuses à quelque distance de«Jïorleau. M. de Gensanne , qui a reconnu ces terres , en a aussi trouvé en Vivarais, près de la Gorce. « Plusieurs veines de cette terre alumineuse sont, dit-il , parsemées de charbon jayet, et l'on y trouve par intervalles de l'alun natif. » Il y a aussi près de Soyons des mines de eou-

Serose et d'alun. On voit encore beaucoup e terres alumineuses aux environs de Ro* nuefort et de Gascastel ; d'autres près de Cornillon, dans le diocèse dIJzès, dans lesquelles l'alun se forme naturellement : mais combien n'avons-nous pas d'autres richesses que nous foulons aux pieds, non par dédain ni par défaut d'industrie , mais par les obstacles qu'on met ou le peu d'encouragé; ment que l'on donne à toute entreprise ■ nouvelle t

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