‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 2)Chapitre 37 sur 150 · PARTIE HTPOTHÉTIQUK · texte numérisé non relu

PARTIE HTPOTHÉTIQUK

il existerait des co- paraissent toutes les fois qu'ils se présentent de côté. Il y a dans ce grand ordre de choses, et dans la nature des astres, les mêmes

variétés, les mêmes différences en nombre, grandeur , espace , mouvement , forme , et durée ; les mêmes rapports , les mêmes degrés, les mêmes nuances qui se trouvent dans tous les autres ordres de la création.

Chacun de ces soleils étant doué comme le nôtre, et comme toute matière l'est, d'une puissance attractive qui s'étend à une dislance indéfinie, et décroît comme l'espace augmente , l'analogie nous conduit à croire qu'il existe dans la sphère de chacun de ces astres lumineux un grand nombre de corps opaques, planètes ou comètes, qui circulent autour d'eux, mais que nous n'apercevons jamais que par l'œil de l'esprit , puisqu'étant obscurs et beaucoup plus petits que les soleils qui leur servent de foyer, ils sont hors de la portée1 de notre vue , et même de tous les arts qui peuvent l'étendre ou la perfectionner.

On pourrait donc imaginer qu'il passe quelquefois des comètes d'un système dans l'autre , et que , s'il s'en trouve sur les confins des deux empires , elles seront saisies par la puissance prépondérante , et forcées d'obéir aux lois d'un nouveau maître. Mais, par l'immensité de l'espace qui se trouve au delà de l'aphélie de nos comètes , il paraît que le souverain ordonnateur a sépare cha-

Î[ue système par des déserts mille et mille bis plus vastes que toute l'étendue des espaces fréquentés. Ces déserts, dont les nombres peuvent à peine sonder la profondeur, sont les barrières éternelles, invincibles, que toutes les forces de la nature créée ne peuvent franchir ni surmonter. U faudrait , pour qu'il y eût communication d'un système à l'autre , et pour que les sujets d'un empire pussent passer dans un autre , que le siège au trône ne fût pas immobile ; car l'étoile fixe , ou plutôt le soleil , le roi de ce système, changeant de lieu, entraînerail à sa suite tous les corps qui dépendent de lui , et pourrait dès lors s'approcher et même s'emparer du domaine d'un autre.

Si sa marche se trouvoit dirigée vers un astre plus foible , il commencerait par lui enlever les sujets de ses provinces les plus éloignées , ensuite ceux des provinces intérieures ; il les forcerait tous à augmenter son cortège en circulant autour de lui; el son voisin, dès lors dénué de ses sujets, n'ayant plus ni planètes ni comètes , perdrait en même temps sa lumière et son feu , que leur mouvement seul peut exciter

Digiti^ed by LfOOQ IC

M!fttllAtft£. CWHOÙtTCnON.

et entretenir : dès lors cet astre isolé , n'étant plus maintenu dans sa place par l'équilibre des forces , seroit contraint de changer de lieu en changeant de nature, et, devenu corps obscur , obéiroît comme les autres à 1* puissance du conquérant , dont le feu augmenterait à proportion du nombre de ses conquêtes.

Car que peut - on dire sur la nature du soleil , sinon que c'est un corps d'un prodigieux volume , une masse énorme de matière pénétrée de feu . qui parolt subsister sans aliment comme dans un métal fondu , ou dans un corps solide en incandescence ? et d'où peut venir cet état constant d'incandescence , cette production toujours renouvelée d'un feu dont la consommation ne paroit entretenue par aucun aliment, et dont la déperdition est nulle ou du moins insensible, quoique constante depuis un si grand nombre de siècles? Y a-t-il, peut-il même y avoir une autre cause de la production et du maintien de ce feu permanent, sinon le mouvement rapide de la forte pression de tous les corps qui circulent autour de ce foyer commun, qui réchauffent et l'embrasent , comme une roue rapidement tournée embrase son essieu? La pression qu'ils exercent en vertu de leur pesanteur équivaut au frottement, et même est plus puissante, parce que cette pression est une force pénétrante qui frotte non seulement la surface extérieure , mais toutes les parties intérieures de la masse; la rapidité de leur mouvement est si grande , que le frottement acquiert une force presque infinie, et met nécessairement toute la masse de l'essieu dans un état d'incandescence, de lumière, de chaleur , et de feu , qui dès lors n'a pas besoin d'aliment pour être entretenu, et qui , malgré la déperdition qui s'en fait cha-

2 ue jour par l'émission de la lumière, peut tirer des siècles de siècles sans atténuation sensible , les autres soleils rendant au nôtre autant de lumière qu'il leur en envoie, et le plus petit atome de feu ou d'une matière quelconque ne pouvant se perdre nulle part dans un système où tout s attire.

Si de cette esquisse du grand tableau des cieux, que je n'ai tâché de tracer que pour me représenter la proportion des espaces et celle du mouvement des corps qui les parcourent; si de ce point de vue auquel je ne me suis élevé que pour voir plus clairement combien la nature doit être multipliée dans les différentes régions de l'univers , nous descendons à cette portion de l'espace qui nous est mieux connue, et dans

laquelle le soleil exerce sa puissance , nous reconnottrons que, quoiqu'il régisse par sa force tous les corps oui s'y trouvent, il n'a pas néanmoins la puissance de les vivifier , ni même celle d'y entretenir la végétation et la vie.

Mercure, qui, de tous les corps circulant autour du soleil , en est le plus voisin , n'eu reçoit néanmoins qu'une chaleur 5o/8 fois plus grande que celle que la terre en reçoit, et cette chaleur 5o/3 fois plus grande que la chaleur envoyée du soleil a la terre, bien loin d'être brûlante comme on l'a toujours cru , ne seroit pas assez grande pour maintenir la pleine vigueur de la nature vivante ; car la chaleur actuelle du soleil sur la terre n'étant que î/5o de celle de la chaleur propre du globe terrestre , celle du soleil sur Mercure est par conséquent 5o/4oo ou t/8 de k chaleur actuelle de la terre. Or, si l'on ditninuoit des trois quarts et demi la chaleur qui fait aujourd'hui la température de la terre, il est sûr que la nature vivante seroit au moins bien engourdie, supposé qu'elle ne fût pas éteinte. Et puisque le feu du soleil ne peut pas seul maintenir la nature organisée dans la planète la plus voisine, combien, à plus forte raison, ne s'en faut-il pas qu'il puisse vivifier celles qui en sont plus éloignées !-H n'envoie à Ténus qu'une

chaleur — r fois plus grande que celle

qu'il envoie à la terre ; et cette chaleur

— - fois plus grande que celle du soleil sur

la terre , bien loin d'être assez forte pour maintenir la nature vivante, ne suffirait certainement pas pour entretenir la liquidité des eaux, ni peut-être même la fluidité de l'air, puisque notre température actuelle se

trouverait refroidie à a/49 ou a ~T~% * ce (la*

est tout près du terme i/a5 , que nous avons donné comme la limite extrême de la plus petite chaleur, relativement à la nature vivante. Et à l'égard de Mars , de Jupiter, de Saturne, et de tous leurs satellites , la quantité de chaleur que le soleil leur envoie est si petite en comparaison de celle qui est nécessaire au maintien de la nature , qu'on pourrait la regarder comme de nul effet, surtout dans les deux plus grosses planètes, qui néanmoins paraissent être les objets essentiels du système solaire.

Toutes les planètes, sans même en excepter Mercure , seraient donc et auraient toujours été des volumes aussi grands qu'inutiles a'oM

matière plus que brute, profondément celée, et par conséquent des lieux inhabités de tous les temps, inhabitables à jamais, si elles tierenfermoient pas au dedans d'elles-mêmes des trésors d'un feu bien supérieur à celui

Su'elles reçoivent du soleil. Cette quantité e chaleur que notre globe possède en propre et qui est 5o fois plus grande que la chaleur qui lui vient du soleil, est en effet le trésor de la nature, le vrai fonds du feu qui nous anime, ainsi que tous les êtres;

Page 1