‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 2)Chapitre 38 sur 150 · PARTIE HYPOTHÉTIQUE · texte numérisé non relu

PARTIE HYPOTHÉTIQUE

des corps assea puissant et en assez grand mouvement pour pouvoir communiquer une pareille impulsion aux masses de matière qui composent les planètes. Si Ton réunit à tous les faits sur lesquels j'ai fondé cette hypothèse l le nouveau fait de la chaleur propre de la terre et de l'insuffisance du soleil pour maintenir la nature, on demeurera persuadé comme je le suis, que, dans le temps de leur formation, les planètes et la terre étoient dans un état de liquéfaction, ensuite dans un état d'incandescence , et enfin dans

c'est cette chaleur intérieure de la terre qui

fait tout germer, tout éclore ; c'est elle qui un état successif de chaleur toujours décroiiconstitue l'élément du feu proprement dit, santé depuis l'incandescence jusqu'à la temélément qui seul donne le mouvement aux pérature actuelle.

Cary a-t41 moyen de concevoir autrement l'origine et la durée de cette chaleur

autres élémens, et qui, s'il étoit réduit à i/5o, ne pourrait vaincre leur résistance, et tomberoit lui-même dans l'inertie. Or cet élément , le seul actif , le seul qui puisse rendre l'air fluide, l'eau liquide, et la terre pénétrante , nauroit-il été donné qu'au seul globe terrestre P L'analogie nous permet-elle de douter que les autres planètes ne contiennent de même une quantité de chaleur qui lui appartient en propre,, et qui doit lès rendre capables de recevoir et de maintenir la nature vivante ? N'est-il pas plus grand, plus digne de l'idée que nous devons avoir du Créateur, de penser que partout il 'existe des êtres qui peuvent le connoîlre et célébrer sa gloire, que de dépeupler l'univers , à l'exception de la terre , et de le dépouiller de tous êtres sensibles , en le réduisant à une profonde solitude, où l'on ne trouveroit que le désert de l'espace , et les épouvantables masses d'une matière entièrement inanimée?

U est donc nécessaire, puisque la chaleur du soleil est si petite sur la terre et sur les autres planètes, que toutes possèdent une chaleur qui leur appartienne en propre ; et nous devons rechercher d'où provient cette chaleur qui seule peut constituer l'élément du feu dans chacune des planètes. Or où pourrons-nous puiser cette grande quantité de chaleur, si ce n'est dans la source même de toute chaleur, dans le soleil seul , de la matière duquel les planètes ayant été formées, et projetées par une seule et même impulsion, auront toutes conservé leur mouvement dans le même sens, et leur chaleur à proportion de leur grosseur et de leur densité? Quiconque pèsera la valeur de ces analogies et sentira la force de leurs rapports ne pourra guère douter que les planètes ne soient issues et sorties du soleil par le choc d'une comète , parce qu'il n'y a dans le système solaire que les comètes qui soient

propre de la terre? Comment imaginer que le feu qu'on appelle central put subsister en effet, au fond du globe, sans air, c'està-dire sans son premier aliment? et d'où viendroit ce feu qu'on suppose renfermé dans le centre du globe? Quelle source, quelle origine pourroit-on lui trouver? Descartes avoit déjà pensé que la terre et les planètes n'étoient que de petits soleils e#scroûtés, c'est-à-dire éteints; Leibnitz n'a

Sas hésité à prononcer que le globe terrestre evoit sa forme et la consistance de ses matières à l'élément du feu ; et néanmoins ces deux grands philosophes n'avoient pas , à beaucoup près, autant de faits, autant d'observations qu'on en a rassemblé et acquis de nos jours : ces faits sont actuellement en si grand nombre et si bien constatés , qu'il me paroît plus que probable que la terre, ainsi que les planètes, ont été projetées hors du soleil , et par conséquent composées de la même matière , qui d'abord étant en liquéfaction a obéi à la force centrifuge, en même temps qu'elle se rassemblent par celle de l'attraction ; ce qui a donné à toutes les planètes la forme renflée sous l'équateur, et aplatie sous les pôles, en raison de la vitesse de leur rotation ; qu'ensuite ce grand feu s'étant peu à peu dissipé , l'état d'une température bénigne et convenable à la nature organisée a succédé ou plus tôt ou plus tard dans les différentes planètes, suivant la différence de leur épaisseur et de leur densité. Et quand même il y auroit , pour la terre et pour tes planètes, d'autres causes particulières de chaleur qui se combineroient avec celles dont nous avons calculé les effets, nos résultats n'en sont pas moins curieux,

1. Voyez , dans le premier volume de eet ouvrage, l'article qui a pouf titre» Zfc h fimttim du planètu.

et n'en seront que plus utiles à l'avancement des sciences. Nous parlerons ailleurs de ces causes particulières de chaleur; tout ce que nous en pouvons dire ici , pour ne pas compliquer lés objets , c'est que ces causes particulières pourront prolonger encore le temps du refroidissement du globe et la durée de la nature vivante au delà des termes que nous avons indiqués.

Mais , me dira-t-on , votre théorie est-elle également bien fondée dans tous les points qui lui servent de base? Il est vrai , d après vos expériences , qu'un globe gros comme la terre et composé des mêmes matières ne pourroit se refroidir, depuis l'incandescence à la température actuelle, qu'en 74 mille ans, et que pour l'échauffer jusqu'à l'incandescence il faudroit la quinzième partie de ce temps, c'est-à-dire environ cinq mille ans; et encore faudroit-il que ce globe fnt environné pendant tout ce temps du feu le plus violent : dès lors il y a , comme vous le dites, de fortes présomptions que cette grande chaleur de la terre n'a pu lui être communiquée de loin ; et que par conséquent la matière terrestre a fait autrefois partie de la masse du soleil; mais il ne paroît pas également prouvé que la chaleur de cet astre sur la terre ne soit aujourd'hui que i/5o de la chaleur propre du globe. Le témoignage de nos sens semble se refuser à cette opinion que vous donnez comme une vérité constante; et quoiqu'on ne puisse pas douter que la terre n'ait une chaleur propre qui nous est démontrée par sa température toujours égale dans tous les lieux profonds où le froid de l'air ne peut communiquer, en résulte-t-il que cette chaleur, qui ne nous paroît être qu'une température médiocre, soit néanmoins cinquante fois plus grande que la chaleur du soleil , qui semble nous brûler ?

Je puis satisfaire pleinement à ces objections ; mais il faut auparavant réfléchir avec moi sur la nature de nos sensations. Une différence très-légère et souvent imperceptible , dans la réalité ou dans la mesure des causes qui nous affectent , en produit une prodigieuse dans leurs effets. Y a-t-il rien de plus voisin du très-grand plaisir que la douleur? et qui peut assigner la distance entre le chatouillement vif qui nous remue délicieusement et le frottement oui nous blesse , entre le feu qui nous réchauffe et celui qui nous brûle , entre la lumière qui réjouit nos yeux et celle qui les offusque, entre la saveur qui flatte notre goût et celle qui nous déplaît , entre l'odeur dont une

MINÉRAUX. INTRODUCTION

petite dose nous affecte agréablement d'abord, et bientôt nous donne des nausées? On doit donc cesser d'être étonné qu'une petite augmentation de chaleur telle que i/5o puisse nous paroître si sensible, et que les limites du plus grand chaud de l'été au plus grand froid de l'hiver soient entre 7 et 8, comme l'a dit M. Amontons, ou même entre 3i et 3a, comme M. de Mairan l'a trouvé en prenant tous les résultats des observations faites sur cela pendant cinquantesix années consécutives.

Mais il faut avouer que si l'on vouloit juger de la chaleur réelle du globe d'après les rapports que ce dernier auteur nous a donnés des émanations de la chaleur terrestre aux accessions de la chaleur solaire dans ce climat , il se trouveroit que leurs rapports étant à peu près : : 39 : 1 en été , et ;: 471 ou même ;: 491 en hiver : x ; il se trouveroit, dis-je, en joignant ces deux rapports, que la chaleur solaire ne seroit à la cnaleur terrestre que ; : i/5oo : a , ou II i/a5o : 1. Mais cette estimation seroit fautive, et l'erreur deviendroit d'autant plus grande que les climats seraient plus froids. Il n'y a donc que celui de l'équateur jusqu'aux tropiques où, la chaleur étant en toutes saisons presque égale , on puisse établir avec fondement la proportion entre la chaleur des émanations de la terre et des accessions de la chaleur solaire. Or ce rapport, dans tout ce vaste climat, où les étés et les hivers sont presque égaux, est à trèspeu près :: 5o : i. C'est par cette raison que j'ai adopté cette proportion, et que j en ai fait la base du calcul de mes recherches.

Néanmoins je ne prétends pas assurer af firmativement que la chaleur propre de la terre soit réellement cinquante fois plus grande que celle qui lui vient du soleil ; comme cette chaleur du globe appartient à toute la matière terrestre, dont nous faisons partie , nous n'avons point de mesure que nous puissions en séparer, ni par conséquent d'unité sensible et réelle à laquelle nous puissions la rapporter. Mais, quand même on voudroit que la chaleur solaire fût plus grande ou plus petite que nous ne l'avons supposée relativement à la chaleur terrestre, notre théorie ne changeroit que par la proportion des résultats.

Par exemple , si nous renfermons toute l'étendue de nos sensations du plus grand chaud au plus grand froid dans les limites données par les observations de M. Amontons , c'est-à-dire entre 7 et 8 ou dans 1/8 ,

et au* en même temps nous supposions que la chaleur du soleil peut produire seule cette différence de nos sensations, on aura dès lors la proportion de 8 à i de la chaleur propre du globe terrestre à celle qui lui vient du soleil, et par conséquent la compensation que fait actuellement sur la terre cette chaleur du soleil seroit de 1/8 , et la compensation qu'elle a faite dans le temps de l'incandescence aura été i/aoo. Ajoutant ces deux termes, on a 16/aoo, qui multipliés par ja i/a, moitié de la somme de tous les termes de la diminution de la chaleur, donnent 325/200 ou 1 5/8 pour la compensation totale qu'a faite la chaleur du soleil pendant la période de 74047 ans du refroidissement de la terre a la température actuelle; et comme la perte totale de la chareur propre est à la compensation totale en même raison mie le temps de la période est à celui du refroidissement , on aura i5 : 1 5/8 :: 74047 : 48i3 i/a5; en sorte que le refroidissement du globe de la terre, au lieu de n'avoir été prolongé que de 770 ans, l'auroit été de 481 3 i/a5 ans; ce qui, joint au prolongement plus long que produirait aussi la chaleur de la lune dans cette supposition , donnerait plus de 5ooo ans , dont il faudrait encore reculer la date de la formation des planètes.

Si Ton adopte les limites données par M. de Mairan, qui sont de>3i à 3a, et qu'on suppose que la chaleur solaire n'est que i/3 a de celle de la terre, on n'aura[que le quart de ce prolongement, c'est-à-dire environ ia5o ans, au lieu de 770 que donne la supposition de i/5o que nous avons adoptée.

Mais au contraire, si l'on supposoit que la chaleur du soleil n'est que i/i5o de celle de la terre , comme cela paraît résulter des observations faites au climat de Paris, on auroit pour la compensation dans le temps de l'incandescence i/6a5o et 6i6/a5o pour la compensation à la fin de la période de 74047 ans du refroidissement du globe terrestre à la température actuelle , et l'on trouverait i3/a5o pour la compensation totale faite par la chaleur du soleil pendant cette période ; ce qui ne donnerait que i54 ans, c'est-àdire le cinquième de 770 pour le temps du prolongement du refroidissement Et de même, si, au lieu de i/5o, nous supposions que la chaleur solaire fut 1/ 10 de la chaleur terrestre, nous trouverions cme le temps du prolongement seroit cinq fois plus long, c'est-à-dire de 385o ans; en sorte que plus on voudra augmenter la chaleur qui nous

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