‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 2)Chapitre 87 sur 150 · DU GRES · texte numérisé non relu

DU GRES

" Le grès, lorsqu'il est nur, est d'une grande dureté, quoiqu'il ne soit composé que des débris du quartz réduits en petits grains qui se sont agglutinés par l'intermède de l'eau ; ce grès, comme le quartz, étincelle sous le choc de l'acier : il est également réfractaire à l'action du feu le plus violent. Les détrimens du quartz ne formoient d'abord que des sables qui ont pris corps en se réunissant par leur affinité , et ont ensuite formé les masses solides des grès, dans lesquels on ne voit en effet que ces petits grains quartzeux plus ou moins rapprochés, et quelquefois liés par un ciment de même nature qui en remplit les interstices ». Ce ciment a pu être porté dans le grès de deux manières différentes : la première , par les vapeurs qui s'élèvent de l'intérieur de la terre; et la seconde, par la stillation des eaux. Ces deux causes produisent des effets si semblables , qu'il est assez difficile de les distinguer. Nous allons rapporter, à ce sujet, les observations faites récemment par un de nos plus savans académiciens, M. de Lassone , qui a examiné avec attention la plu-

i. Par ces mots de ciment ou gluten, je n'entends pas , comme l'on fait ordinairement , une matière qui a la propriété particulière de réunir des substances dissemblables , et pour ainsi dire d'une autre nature , en faisant un seul roi urne de plu* sieurs corps isolés ou séparés , comme la colle qui s'emploie pour le bois, le mortier pour la pierre, etc. L'habitude de cette acception du mot ciment pourrait en imposer ici : je dois donc avertir que je prends ce mot dans un sens plus général , qui ne suppose ni une matière différente de celle de la masse, ni nne force attractive particulière, ni même la séparation absolue des parties avant l'interposition du ciment , mais qui consiste dans leur union encore plus intime, par l'accession de molécules de même nature , qui augmentent la densité de la masse, en sorte que la seule condition essentielle qui fera distinguer ce ciment des matières sera le plus souvent la différence des temps où ce ciment y sera survenu , et où elles auront acquis par là leur plus grande solidité.

part des grès de Fontainebleau, et qui s'exprime dans les termes suivans:

« Sur les parois extérieures et découvertes de plusieurs blocs de grès le plus compacte, et presque toujours sur les surfaces de ceux dont on a enlevé de grandes et larges pièces en les exploitant, j'ai observé un enduit vitreux très-dur : c'est une lame de deux ou trois lignes d'épaisseur, comme une espèce de couverte, naturellement appliquée, intimement inhérente, faisant corps avec le reste de la masse , et formée par une matière atténuée et subtile qui, en se condensant, a pris le caractère pierreux le plus décidé , une consistance semblable à celle dû silex , et presque à celle de l'agate ; cet enduit vitreux n'est pas bien long-temps à se démontrer sur les endroits qu'il revêt Je l'ai vu établi au bout d'un an sur les surfaces de certains blocs entamés l'année précédente. On découvre et on distingue les nuances et la progression de cette nouvelle formation , et, ce qui est bien remarquable, cette substance vitrée ne paroît et ne se trouve que sur les faces entamées des blocs encore engagés par leur base dans la minière sableuse, qui doit être regardée comme leur matrice et le vrai lieu de leur génération. »

Cette observation établit, comme l'on voit, l'existence réelle d'un ciment pierreux, qui même forme, en s'accumulant , un émail silice d'une épaisseur considérable : mais je dois remarquer que cet émail se produit non seulement sur les blocs encore attachés ou enfouis par leur base , comme le dit M. de Lassone , mais même sur ceux qui en sont séparés ; car on m'a fait voir nouvellement quelques morceaux de grès qui étoient revêtus de cet émail sur toutes leurs faces. Yoilà donc le ciment quartzeux ou silice clairement démontré , soit qu'il ait transsudé de l'intérieur de la pierre, soit que l'eau on les vapeurs aient étendu cette couche à k

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superficie de ces morceaux de grès. On en a des exemples tout aussi frappans sur le quartz , dans lequel il se forme de même une matière silicée par la slillation des eaux et par la condensation des vapeurs l.

i. M. de Gensanne, savant physicien et minéralogiste très -expérimenté, que j'ai ea souvent occasion de citer arec éloge , a fait des observations que j'ai déjà indiquées et qni me paroissent ne bisser aucun doute sur cette formation de la matière silicée ou qnartzeuse par la seule condensa» lion des vapeurs de la terre. « Étant descendu , dit-il, dans une galerie de mine (de plomb) de Pont-Pean , près de Bennes en Bretagne , dont les travaux étoient abandonnés , je vis au fond de cette galerie toutes" les inégalités du roc presque rem-

Elies d'une . matière très-blanche , semblable à de i céruse délayée» que je reconnus être, un véritable guhr ou simttr.... C'est une vapeur condensée qui , en se cristallisant , donue un véritable quartz. » M. de Gensanne voulut reconnoitre si cette matière pmvenoit de la circulation de l'air dans les tra- ? aux , ou si elle transpiroit au travers du roc sur lequel elle se formoit; pour cela , il commença par bien laver la surface du rocher avec une éponge pour ôter le guArqui s'y trouvoit. « Ensuite, dit-il, je pris quatre écuelles neuves de terre vernissée , que j'appliquai aux endroits du rocher où j'avois aperçu le plus de guhr, et avec de la bonne glaise bien pétrie je les cimentai bien tout alentour, de deux bons pouces d'épaisseur, après quoi je plaçai des travers de bois vis-à-vis mes écuelles , qui for* moient presque les quatre angles d'ua carré, *

Au bout de huit mois , M. de Gensanne leva une de ces écuelles , et il fut fort surpris de voir que le guhr qui s'étoit formé dessous avoit près d'un demipouce d'épaisseur, et formoit un rond sur la surface du rocher de la grandeur de l'écuelle; il étoit très-blanc et avoit à peu près la consistance du beurre frais ou de la cire molle ; il en prit de la grosseur d'une noix , et remit l'écuelle comme auparavant, sans toucher les autres.... Il laissa se* cher cette matière à l'ombre : elle prit une consistance grenue et friable , et ressembloit parfaitement à une matière semblable , mais ordinairement tachetée, qu'on trouve dans les filons de différais minéraux , surtout dans ceux de plomb , et à laquelle les mineurs allemands donnent le nom de U*en. H y en a quantité dans celui de Pont-Pean , et le minéral y est répandu par grains , la plupart cubiques, et souvent accompagnés de grains de

Eyrite. « Toute la différence que je trouvois , dit 1. de Gensanne , entre ma matière et celle du filon, c'est que la matière étoit très-blanche , et que celle du filon étoit parsemée de taches violettes et roussfttres ; je pris de celle du filon , qui ne contenoit assurément aucun minéral , et la plus blanche que je pus trouver ; j'en pris également de la mienne , et fondis poids égal de ces deux matières dans deux creusets séparés et au même feu ; elles me parurent également fusibles, et même donnèrent des scories entièrement semblables.... Je soupçonnai dès lors que ces matières étoient absolument les mêmes.... Quatorze mois se passèrent depuis le jour que j'avois visité la première écuelle, jusqu'au temps de mon départ de ces travaux ; je fus voir alors mon petit équipage ; je trouvai que le guhr n'avoit pas sensiblement augmenté sur la partie du roc qui étoit à découvert; et, ayant visité l'écuelle que j'avois visitée précédemment , j'aperçus l'en-

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GRÈS. aa*

Mais, si nous considérons en général les cimens naturels, il s'en faut bien qu'ils soient toujours el partout les mêmes ; il faut d'abord eu distinguer de deux sortes : l'un qui jmroït homogène avec la matière dont il remplit les interstices, comme dans les nouveaux quartz et les grès, où il est plus apparent à la surface qu'à l'intérieur ; l'autre qu'on peut dire hétérogène , parce qu'il est d'une substance plus ou moins différente de celle dont il remplit les interstices , comme dans les poudingues et les brèches : ce. dernier ciment est ordinairement moins dur que les grains qu'il réunit. Nous comtois* sons d'ailleurs plusieurs espèces de cimeus naturels, et nous en traiterons dans un article particulier. Ces cimens se mêlent et se combinent quelquefois dans la même iratière, et souvent semblent faire le fond des substances solides. Mais ces cimens, de quelque nature qu'ils soient, peuvent avoir, comme nous venons de le dire, une double origine : la première est due aux vapeurs ou exhalaisons qui s'élèvent du fond de la terre au moyen de la chaleur intérieure du globe ; la seconde, à l'infiltration des eaux qui détachent avec le temps les parties les plus ténues des masses qu'elles lavent ou pénètrent : elles entraînent donc ces particules détachées , et les déposent dans les interstices des autres matières ; elles forment même des concrétions qui sont très-dures, telles que les cristaux de roche et autres stalactites du genre vitreux ; et cette seconde source, des extraits ou cimens pierreux, quoique très-abondante , ne l'est peut-être

droit on j'avois enlevé le guhr recouvert de la même mauère , mais fort mince et très-blanche ; an lien qne la partie que je n'avois pas touchée, ainsi que tonte la matière qui étoit sous les écuelles que je n'avois pas remuées, étoit toute parsemée de taches roussatree et violettes , et absolument semblables à celles qu'on trouve dans le filon de cette mine , avec cette différence que cette dernière renferme quantité de grains de mine de plomb dispersés dans les taches violettes , et qui n'avoient pas eu le temps de se former dans la première.

m H résulte , de cette observation , que les guhrs se forment par une espèce de transpiration au travers des rochers, même les plus compactes, et qu'ils proviennent de certaines exhalaisons ou vapeurs qui circulent dans l'intérieur de la terre , et qui se condensent et se fixent dans les endroits ou la température et les cavités leur permettent de s'accumuler....

m Cette matière est une véritable vapeur condensée qui se trouve dans une infinité d'endroits , renfermée dans des roches inaccessibles à l'eau. Lors? qne le guhr est dissous et chassé par l'eau , il se cristallise très-facilement et forme un vrai quarts, » (Histoire naturelle du Languedoc, tome II , pages a a et suif.;

pas autant que la première , qui provient des Tapeurs de la terre, parce que cette dernière cause agit à tout instant et dans toute l'étendue des couches extérieures du globe; au lieu que l'autre, étant bornée par des circonstances locales à des effets particuliers , ne peut agir que sur des masses particulières de matière.

On doit se rappeler ici que, dans le temps de la consolidation du globe , toutes les matières s'étant durcies et resserrée*, en se refroidissant, elles n'auront pu faire retraite sur elles-mêmes sans se séparer et se diviser par des fentes perpendiculaires en plusieurs endroits. Ces fentes, dont quelques-unes descendent à plusieurs centaines de toises , sont les grands soupiraux par où s'échappent les vapeurs grossières chargées de parties denses et métalliques. Les émanations plus subtiles , telles que celles du ciment silice , sont les seules qui s'échappent partout , et qui aient pu pénétrer les masses entières du grès pur : aussi n'entre-t-il que peu ou point de substances métalliques daus leur composition, tandis que les rentes perpendiculaires qui séparent les masses du quartz , des granités, et autres rochers vitreux, sont remplies de métaux et de minéraux produits par les exhalaisons les plus denses , c'est-àdire par les vapeurs chargées de. parties métalliques. Ces émanations minérales , qui étoient très-abondantes lors de la grande chaleur de la terre , ne laissent pas de s'élever, mais en moindre quantité , dans son état actuel d'atliédissement : il peut donc se former encore tous les jours des métaux; et ce travail de la nature ne cessera que quand la chaleur intérieure du globe sera si diminuée qu'elle ne pourra pjus. enlever ces matières pesantes et métalliques. Ainsi le produit de ce travail, déjà petit aujourd'hui, sera ' peut-être nul dans quelques milliers d'années, tandis* que les vapeurs plus subtiles et plus légères, qui n'ont besoin que d'une chaleur très-médiocre pour être sublimées., continueront à s'élever et à revêtir la surface ou même pénétrer l'intérieur des matières qui leur sont analogues.

Lorsque le grès est pur, il ne contient que du quartz réduit en grains plus ou moins menus , et souvent si petits qu'on ne peut les distinguer qu'à la loupe. Les grès impurs sont au contraire mélangés d'autres substances vitreuses ou métalliques », et plus

r i. 11 y a des grès mêlés de mica , et d'antres en

Ejrand nombre contiennent de petites masses incasts très-dures , que les ouvriers appellent

souvent encore de matières calcaires ; et ces grès impurs sont d'une formation postérieure à celle des grès purs. En général il y a plus de grès mélangés de substance calcaire que de grès simples et purs, et ils sont rarement teints d'autres couleurs métalliques que de celles du fer. On les irouve par collines , par bancs en très - grandes masses , quelquefois séparés en très-gros blocs isolés, et seulement environnés du sable qui semble leur servir de matrice; et comme ces amas ou couches de sable sont, dans toute leur épaisseur, perméables à l'eau ♦ les grès sont toujours humeciés par ces eaux filtres : l'humidité pénètre et réside dans leurs pores ; car tous les grès sont humides au sortir de la carrière, et ce n'est qu'après avoir été exposés pendant quelques années à l'air, qu ils pendent cette humidité dont ils étoient imbus.

Les grès les plus purs, , c'est-à-dire ceux dont le sable qui les compose n'a été ni transporté ni mélangé , sont entassés en gros blocs isolés ; mais il y en a i>eaucoup d'autres qui sont étendus en bancs continus, et même en couches horizontales, à peu près disposées comme celles des pierres calcaires. Cette différence de position dans les grandes masses de grès paroit nous indiquer m'elles ont été formées dans des temps diférens , et que la formation des grès qui sont en bancs horizontaux est pqstwieure à la

Eroduction de ceux qui se présentent en locs isolés : car celle-ci ne suppose que la simple agrégation du sable qu$rtzeux dans le lieu même où il s'est trouve après la vitrification générale, au lieu que la position des autres grès par couches horizontales suppose le transport de ces mêmes sables par le mouvement des eaux; et le mélange des matières étrangères qui se trouvent dans ces grès semble prouver aussi qu'ils sont d'une formation moins ancienne que celle des grès purs.

Si l'on vouloit douter que l'eau pût former le grès par la seule réunion des molécules du quartz , il seroit aUé de le démontrer par la formation du cristal de roche, qui est aussi dur que le grès le plus pur, et qui néanmoins n'est formé que des mêmes molécules par la stillation ues eaux ; et d'ailleurs on voit un commencement de cette réunion des particules quartzeuses dans la consistance que prend le sable lorsqu'il est mouillé : plus ce sable est sec , et plus il est

Sulvérulent ; et dans les lieux où les sables e grès couvrent la surface du terrain les chemins ne sont jamais plus praticables que

quand il a beaucoup plu , parce que l'eau consolide un peu ces sables en rapprochant leurs grains.

Les grès ne se trouvent communément que près des contrées de quartz , de granité, et d'autres matières vitreuses, et rarement au milieu des terres où il y a des marbres , des pierres calcaires, ou des craies : cependant le grès , quoique voisin quelquefois du granité par sa situation , en diffère trop par ta composition pour qu'on puisse leur appliquer quelque dénomination commune; et plusieurs observateurs sont tombés dans l'erreur en appelant granité du grès à gros grains. La composition de ces deux matières est différente, en ce que, dans ces grès composés des détrimens du granité , jamais les molécules du feld-spalh n'ont repris une cristallisation distincte, ni celles du quartz un empâtement commun avec elles, non plus qu'avec les particules du mica : ces dernières sont comme semées sur les autres , et toute la couche, par sa disposition comme par sa texture, ne montre qu'un amas de sables grossièrement agglutinés par une voie bien différente de la fusion intime des grandes masses vitreuses; et l'on peut encore remarquer que ces grès composés de plusieurs espèces de sables sont généralement plus grossiers, moins compactes, et d'un grain plus gros que le grès pur, qui toujours est plus solide et plus dur, et dont le grain plus fin porte évidemment tous les caractères d'une poudre de quartz.

Le grès pur est donc le produit immédiat des détrimens du quartz ; et lorsqu'il se trouve réduit en poudre impalpable , cette poudre quartzeuse est si subtile qu'elle pénètre les autres matières solides; et même l'on prétend s'être assuré qu'elle passe à travers le verre. MM. Leblanc et Cloziei avant Elacé une bouteille de verre vide et bien ouchée dans une carrière de grès des environs d'Étampes, ils s'aperçurent, au bout de quelques mois , qu'il y avoit au dedans de cette bouteille une espèce de poussière qui étoit un sable très-fin de la même nature que la poudre de grès.

Il n'y a peut-être aucune matière vitreuse dont les qualités apparentes varient autant que celles du grès. « On en rencontre de si tendres, dit M. de Lassone, que leurs grains, à peine liés, se séparent aisément par la simple compression, et deviennent pulvérulens; d'autres dont la concrétion est plus ferme , et qui commencent à résister davantage aux coups redoublés des instrumens de fer; d'autres enfin dont la masse , plus dure et

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