‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 3)Chapitre 101 sur 186 · LE CHIEN · texte numérisé non relu

LE CHIEN

Ordre des carnassiers, famille des carnivores, tribu des digitigrades, genre chien. (Cuvier.)

La grandeur de la taille, l'élégance de la forme, la force du corps, la liberté des mouvements , toutes les qualités extérieures, ne sont pas ce qu'il y a de plus noble dans un être animé : et comme nous préférons dans l'homme l'esprit à la figure , le courage à la force, les sentiments à la beauté, nous jugeons aussi que les qualités intérieures sont ce qu'il y a de plus relevé dans l'animal; c'est par elles qu'il diffère de l'automate , qu'il s'élève au-dessus du végétal et s'approche de nous ; c’est le sentiment qui ennoblit son être, qui le régit, qui le vivifie, qui commande aux organes, rend les membres actifs, fait naitre le désir, et donne à la matière le mouvement progressif, la volonté, la vie.

La perfection de l'animal dépend donc de la perfection du sentiment ; plusil est étendu, plus l'animal a de facultés et de ressources, plus il existe, plus il a de rapports avec le reste de l'univers : et, lorsque le sentiment est délicat, exquis, lorsqu'il peut encore être perfectionné par l'éducation , l'animal devient digne d'entrer en société avec l'homme; il sait concourir à ses desseins , veiller à sa sûreté, l'aider, le défendre, le flatter ; il sait, par des services assidus, par des caresses réitérées. se concilier son maitre, le captiver, et de son tyran se faire un protecteur.

Le chien, indépendamment de la beauté de sa forme , de la vivacité, de la force, de la légereté, a par excellence toutes les qualités intérieures qui peuvent iui attirer les regards de l'homme. Un naturel ardent, colère, même féroce et sanguinaire, rend le chien sauvage

redoutable à tous les animaux , et cède dans le chien domestique aux sentiments les plus doux, au plaisir de s'attacher et au désir de plaire : il vient en rampant mettre aux pieds de son maitre son courage , sa force, ses talents ; ilattend ses ordres pour en faire usage ; il le consulte, il l'interroge , il le supplie; un coup d'œil suffit, il entend les signes de sa volonté. Sans avoir, comme l'homme, la lumière de la pensée, il a toute la chaleur du sentiment; il a de plus que lui la fidélité , la constance dans ses affections : nulle ambition, nul intérêt, nul désir de vengeance : nulle crainte que celle de déplaire; il est tout zèle, tout ardeur et tout obéissance. Plus sensible au souvenir des bienfaits qu'à celui des outrages, il ne se rebute pas par les mauvais traitements ; il les subit, les oublie ou ne s’en souvient que pour s'attacher davantage : loir de s'irritef ou de fuir, il s'expose de luimême à de nouvelles épreuves : il lèche cette main, instrument de douleur, qui vient de le frapper; il ne lui oppose que la plainte, et la €ésarme enfin par la patience et la soumission.

Plus docile que l'homme , plus souple qu'aucun des animaux , non-seulement le chien s’Instruit en peu de temps, mais mêmeil se conforme aux mouvements, aux manières , à toutes les habitudes de ceux qui lui commandent; il prend le ton dela maison qu'il habite; comme les autres domestiques , il est dédaigneux chez les grands et rustre à la campagne. Toujours empressé pour son maitre et prévenant pour ses seuls amis, il ne fait aucune attention aux gens indifférents, et se déclare contre ceux qui, par état, ne sont faits que pour importuner; il les connait aux vêtements, à la voix, à leurs gestes, et les empêche d'approcher. Lorsqu'on lui a confié pendant la nuit la garde de la maison, il devient plus fier, etquelquefois féroce; il veille, il fait la ronde: il sent de loin les étrangers, et pour peu qu'ils s'arrêtent ou tentent de franchir les barrières, il s’élance , s'oppose, et, par des aboïiements réitérés, des efforts et des cris de colère, il donne l'alarme, avertit et combat : aussi furieux contre les hommes de proie que contre les animaux carnassiers , il se précipite sur eux, les blesse, les déchire, leur ôte ce qu'ils s'efforcaient d'enlever ; mais, content d'avoir vaincu , il se repose sur les dépouilles , n'y touche pas, même pour satisfaire son appétit, et donne en mêmetemps desexemples de courage, de tempérance et de fidélité.

HISTOIRE NATURELLE

On sentira de quelle importance cette espèce est dans l’ordre de la nature, en supposant un instant qu'elle n’eût jamais existé. Comment l'homme aurait-il pu, sans le secours du chien, conquérir, dompter, réduire en esclavage les autres animaux? comment pourrait-il encore aujourd'hui découvrir, chasser, détruire les bêtes sauvages et nuisibles? Pour se mettre en sûreté, et pour se rendre maitre de l’univers vivant, il a fallu commencer par se faire un parti parmi les animaux, se concilier avec douceur et par caresses ceux qui se sont trouvés capables de s'attacher et d'obéir, afin de les opposer aux autres. Le premier art de l'homme a donc été l'éducation du chien, et le fruit de cet art la conquête et la possession paisible de la terre.

La plupart des animaux ont plus d’agilité, plus de vitesse, plus de force, et même plus de courage que l'homme ; la nature les a mieux munis, mieux armés. Ils ont aussi les sens, et surtout l’odorat, plus parfaits. Avoir gagné une espèce courageuse et docile comme celle du chien, c'est avoir acquis de nouveaux sens et les facultés qui nous manquent. Les machines, les instruments que nous avons imaginés pour perfectionner nos autres sens, pour en augmenter l'étendue, n’approchent pas, même pour l'utilité, de ces machines toutes faites que la nature nous présente , et qui, en suppléant à l'imperfection de notre odorat, nous ont fourni de grands et d’éternels moyens de vaincre et de régner : et le chien, fidèle à l'homme, conservera toujours une portion de l'empire. un degré de supériorité sur les autres animaux; il leur commande, il règne lui-même à la tête d'un troupeau ; il s'y fait mieux entendre que la voix du berger; la sûreté, l'ordre et la discipline sont les fruits de sa vigilance et de son activité; c’est un peuple qui lui est soumis, qu'il conduit, qu'il protéve, et contre lequel il n'emploie jamais la force que pour y maintenir la paix.

Mais c'est surtout à la guerre, c'est contre les animaux ennemis ou indépendants, qu'éclate son courage , et que son intelligence se déploie fout entière : les talents naturels se réunissent ici aux qualités acquises. Dès que le bruit des armes se fait entendre, dès que le son du cor où la voix du chasseur a donné le signal d'une guerre prochaine, brillant d'une ardeur mouvelle, le chien marque sa joie par les plus vifs

| transports ; il annonce par ses mouvements et

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par ses cris l'impatience de combattre et le désir de vaincre; marchant ensuite en silence, il cherche à reconnaitre le pays, à découvrir, à surprendre l'ennemi dans son fort; il recherche ses traces, il les suit pas à pas, et par des accents différents, indique le temps, la distance, l'espèce, et même l'âge de celui qu'il poursuit.

Intimidé, pressé, désespérant de trouver son salut dans la fuite, l'animal se sert aussi de toutes ses facultés, il oppose la ruse à la sagacité. Jamais les ressources de l'instinct ne furent plus admirables : pour faire perdre sa trace, il va, ” vient et revient sur ses pas; il fait des bonds, il voudrait se détacher de la terre et supprimer les espaces ; il franchit d'un saut les routes, les haies, passe à la nage les ruisseaux, les rivières; mais, toujours poursuivi, et ne pouvant anéantir son corps , il cherche à en mettre un autre à sa place ; il va lui-même troubler le repos d'un voisin plus jeune et moins expérimenté, le fait lever , marcher, fuir avec lui; et lorsqu'ils ont confondu leurs traces, lorsqu'il croit l'avoir substitué à sa mauvaise fortune, il le quitte plus brusquement encore qu'il ne l’a joint, afin de le rendre seul l'objet et la victime de l’ennemi trompé.

Mais le chien, par cette supériorité que donnent l'exercice et l'éducation , par cette finesse de sentiment qui n'appartient qu'à lui, ne perd pas l’objet de sa poursuite ; il démêle les points communs, délie les nœuds du fil tortueux qui seul peut y conduire; il voit de l'odorat tous les détours du labyrinthe, toutes les fausses routes où l’on a voulu l'égarer, et, loin d'abandonner l'ennemi pour un indifférent, après avoir triomphé de sa ruse, il s'indigne, ilredouble d’ardeur, arrive enfin, l'attaque, et, le mettant à mort, étanche dans le sang sa soif et sa haine. c

Le penchant pour la chasse ou la guerre nous est commun avec les animaux : l'homme sauvage ne sait que combattre et chasser. Tous les animaux qui aiment la chair, et qui ont de la force et des armes , chassent naturellement. Le lion, le tigre, dont la force est si grande qu'ils sont sûrs de vaincre, chassent seuls et sans art; les loups, les renards, les chiens sauvages se réunissent, s'entendent, s’aident, se relaient et partagent la proie; et lorsque l'éducation a perfectionné ce talent naturel dans le chien domestique , lorsqu'on lui a appris à réprimer son ardeur, à mesurer ses mouvements, qu'on l'a

accoutumé à une marche régulière et à l'espèce de discipline nécessaire à cet art, il chasse avec méthode, et toujours avec succès.

Dans les pays déserts, dans les contrées dépeuplées, il y a des chiens sauvages qui, pour les mœurs, ne diffèrent des loups que par la facilité qu'on trouve à les apprivoiser ; ils se réunissent aussi en plus grandes troupes pour chasser et attaquer en force les sangliers, les taureaux sauvages, et même les lions et les tigres. En Amérique, ces chiens sauvages sont de race anciennement domestique ; ils y ont été transportés d'Europe; et quelques-uns ayant été oubliés où abandonnés dans ces déserts, s’y sont multipliés au point qu'ils se répandent par troupes dans les contréss habitées, où ils attaquent le bétail et insultent même les hommes. On est donc obligé de les écarter par la force, et de les tuer comme les autres bêtes féroces; et les chiens sont tels en effet, tant qu'ils ne connaissent pas les hommes : mais lorsqu'on les approche avec douceur, ils s’adoucissent, deviennent bientôt familiers, et demeurent fidèlement attachés à leurs maitres; au lieu que le loup, quoique pris jeune et élevé dansles maisons, n’est doux que dans le premier âge, ne perd jamais son goût pour la proie, et se livre tôt ou tard à son penchant pour la rapine et la destruction,

L'on peut dire que le chien est le seul animal dont la fidélité soit à l'épreuve; le seul qui connaisse toujours son maitre et les amis de la maison; le seul qui, lorsqu'il arrive un inconnu, s'en apercoive; le seul qui entende son nom, et qui reconnaisse la voix domestique; le seul qui ne se confie point à lui-même ; le seul qui, lorsqu'il a perdu son maitre et qu'il ne peut le retrouver , l'appelle par ses gémissements ; le seul qui, dans un voyage long qu'il n'aura fait qu'une fois, se souvienne du chemin et retrouve la route; le seul enfin dont les talents naturels soient évidents et l'éducation toujours heureuse.

Et de même que de tous les animaux le chien est celui dont le naturel est le plus susceptible d'impression, et se modifie le plus aisément par les causes morales, il est aussi de tous celui dont la nature est le plus sujette aux variétés et aux altérations causées par les influences physiques : le tempérament, les facultés, les habitudes du corps varient prodisieusement, la forme même n'est pas constante : dans Je même pays un chien esttrès-différent d'unautrechien, et l'espèce est, pour ainsi dire, toute différente

d'elle-même dans les différents climats. De là cette confusion, ce mélange et cette variété de races si nombreuses, qu'on ne peut en faire l'énumération : de là ces différences si marquées pour la grandeur de la taille, la figure du corps, l'allongement du museau, la forme de la tête, la longueur et la direct on des oreilles et de la queue, la couleur, la qualité, la quantité du poil.ete.;ensortequ'il ne reste riende constant, rien de commun à ces animaux que la conformité de l'organisation intérieure, et la faculté de pouvoir tous produire ensemble. Et comme ceux qui diffèrent le plus les uns des autres à tous égards ne laissent pas de produire des individus qui peuvent se perpétuer en produisant eux-mêmes d'autres individus, il est évident que tous les chiens, quelque différents, quelque variés qu'ils soient, ne font qu'une seule et mème espèce.

Mais ce qui est difficile à saisir dans cette nombreuse variété de races différentes , c’est le caractère de la race primitive, de la race originaire, de la race mère de toutes les autres races : comment reconnaitre les effets produits par l'influence du climat, de la nourriture, ete.? comment les distinguer encore des autres effets, ou plutôt des résultats qui proviennent du mélange de ces différentes races entre elles, dans l'état de liberté ou de domesticité? En effet, toutes ces causes altèrent, avec le temps, les formes les plus constantes, et l'empreinte de la nature ne conserve pas toute sa pureté dans les objets que l'homme a beaucoup maniés. Les animaux assez indépendants pour choisir euxmêmes leur climat et leur nourriture sont ceux qui conservent le mieux cette empreinte originaire ; et l'on peut croire que, dans ces espèces, le premier, le plus ancien de tous, nous est encore aujourd hui assez fidèlement représenté par ses descendants ? mais ceux que l'homme s'est souris, ceux qu'il a transportés de climats en climats, ceux dont il a changé la nourriture, les habitudes et la manière de vivre, ont aussi dû changer pour la forme plus que tous les autres; et l'on trouve en effet bien plus de variété dans les espèces d'animaux domestiques que dans celles des animaux sauvages. Et comme, parmi les animaux domestiques, æ chien est de tous celui qui s'est attaché à l'homme de plus près ; celui qui, vivant comme l'homme, vit aussi le plus irrégulièrement ; cesui dans lequel le sentiment domine assez pour

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le rendre docile, obéissant et susceptible de toute impression, et même de toute contrainte, il n’est pas étonnant que de tous les animaux ce soit aussi celui dans lequel on trouve les plus grandes variétés pour la figure , pour la taille, pour la couleur et pour les autres qua lités.

Quelques circonstances concourent encore à cettealtération. Le chien vit assez peu de temps ; il produit souvent et en assez grand nombre; et comme il est perpétuellement sous les yeux de l'homme, dès que, par un hasard assez ordinaire à la nature, il se sera trouvé dans quelques individus des singularités ou &es variétés apparentes, on aura tâché de les perpétuer en unissant ensemble ces individus singuliers, comme on le fait encore aujourd'hui lorsqu'on veut se procurer de nouvelles races de chiens et d'autres animaux. D'ailleurs, quoique toutes les espèces soient également anciennes, le nombre des générations, depuis la création, étant beaucoup plus grand dans les espèces dont les individus ne vivent que peu de temps, les variétés, les variations, ia dégénération même doivent en étre devenues plus sensibles, puisque ces animaux sont plus loin de leur souche que ceux qui vivent plus longtemps. L'homme est aujourd’hui huit fois plus près d'Adam que le chien ne l'est du premier chien, puisque l'homme vit quatre-vingts ans, et que le chien nen vit que dix. Si done, par quelque cause que ce puisse être, ces deux espèces tendaient également à dégénérer , cette altération serait aujourd'hui huit fois plus marquée dans le chien que dans l'homme.

Les petits animaux éphémères, ceux dont la vie est si courte qu'ils se renouvellent tous les ans par la génération, sont infiniment plus sujets que les autres animaux aux variétés et aux altérations de tout genre. Ii en est de même des plantes annuelles en comparaison des autres végetaux ; il y en a même dont la nature est, pour ainsi dire, artificielle et factice. Le blé, par exemple, est une plante que l'homme a changée au point qu'elle n'existe nulle part dans l'état de nature : on voit bien qu'il a quelque rapport avec l'ivraie, avec les gramens, les chiendents et quelques autres herbes des prairies ; mais on ignore à laquelle de ce herbes on doit le rapporter : et comme il se renouvelle tous les ans, et que, servant de nour riture à l'homme, il est de toutes les plantes

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celle qu'il a le plus travaillée, il est aussi de toutes celle dont la nature est le plus altérée. L'homme peut done non-seulement faire servir a ses besoins, à son usage, tous les individus de l'univers ; mais il peut encore, avec le temps, changer, modifier et perfectionner les espèces : c'est même le plus beau droit qu'il ait sur la nature. Avoir transformé une herbe stérile en blé , est une espèce de création dont cependant il ne doit pas s'enorgueillir, puisque ce n'est qu'à la sueur de son front et par des cultures réitérées qu'il peut tirer du sein de la terre ce pain souvent amer, qui fait sa subsistance.

Les espèces que l’homme a beaucoup travaillées, tant dans les végétaux que dans les animaux , sont donc celles qui de toutes sont le plus altérées ; et comme quelquefois elles le sont au point qu'on ne peut reconnaitre leur forme primitive, comme dans le blé, qui ne ressemble plus à la plante dont il a tiré son origine, il ne serait pas impossible que dans la nombreuse variété des chiens que nous voyons aujourd'hui il n’y en eût pas un seul de semblable au premier chien, ou plutôt au premier animal de cette espèce, qui s’est peut-être beaucoup altérée depuis la création , et dont la souche a pu par conséquent être très-différente des races qui subsistent actuellement, quoique ces races en soient originairement toutes également provenues.

La nature cependant ne manque jamais de reprendre ses droits dès qu’on la laisse agir en liberté. Le froment jeté sur une terre inculte dégénère à la première année: si l’onrecueillait ce grain dégénéré pour le jeter de même, le produit de cette seconde génération serait encore plus altéré; et au bout d’un certain nombre d'années et de reproductions l’homme verrait reparaitre la plante originaire du froment, et saurait combien il faut de temps à la nature pour détruire le produit d'un art qui la contraint, et pour se réhabiliter. Cette expérience serait assez facile à faire sur le blé et sur les autres plantes qui tous les ans se reproduisent, pour ainsi dire, d’elles-mèmes, dans le même lieu ; mais il ne serait guère possible de la tenter avec quelque espérance de succès, sur les animaux qu'il faut rechercher, appareiller, anir, et qui sont difficiles àmanier, parce qu'ils nous échappent tous plus ou moins par leur mouvement, et par la répugnance souvent invincible qu’ils ont pour les choses qui sont con-

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